Markus Zusak

La voleuse de livres - Tome 1

Ce livre est strictement rserv aux personnes dans lincapacit de lire un livre ordinaire.

Pour Elisabeth et Helmut Zusak, 
avec toute mon affection et mon admiration.

Prologue
Des montagnes de dcombres

O notre narratrice prsente :
elle-mme  les couleurs  et la voleuse de livres

Mort et chocolat
      
      D'abord les couleurs.
      Ensuite les humains.
      C'est comme a que je vois les choses, d'habitude.
      Ou que j'essaie, du moins.

      Un dtail
      Vous allez mourir.

      En toute bonne foi, j'essaie d'aborder ce sujet avec entrain, mme si la plupart des gens ont du mal  me croire, malgr mes protestations. Faites-moi confiance. Je peux vraiment tre enjoue. Je peux tre aimable. Affable. Agrable. Et nous n'en sommes qu'aux A. Mais ne me demandez pas d'tre gentille. La gentillesse n'a rien  voir avec moi.

      Raction au dtail ci-dessus
a vous inquite ?
Surtout, n'ayez pas peur.
Je suis quelqu'un de correct.
      
      Une prsentation s'impose.
      Un dbut.
      J'allais manquer  tous mes devoirs.
      Je pourrais me prsenter dans les rgles, mais ce n'est pas vraiment ncessaire. Vous ferez bien assez tt ma connaissance, en fonction d'un certain nombre de paramtres. Disons simplement qu' un moment donn, je me pencherai sur vous, avec bienveillance. Votre me reposera entre mes bras. Une couleur sera perche sur mon paule. Je vous emporterai avec douceur.
       cet instant, vous serez tendu (je trouve rarement les gens debout). Vous serez pris dans la masse de votre propre corps. Peut-tre vous dcouvrira-t-on ; un cri dchirera l'air. Ensuite, je n'entendrai plus que mon propre souffle et le bruit de l'odeur, celui de mes pas.
      L'essentiel, c'est la couleur dont seront les choses lorsque je viendrai vous chercher. Que dira le ciel ?
      Personnellement, j'aime quand le ciel est couleur chocolat. Chocolat noir, trs noir. Il parat que a me va bien. J'essaie quand mme d'apprcier chaque couleur que je vois  la totalit du spectre. Un milliard de saveurs, toutes diffrentes, et un ciel a dguster lentement. a attnue le stress. a m'aide  me dtendre.

Une petite thorie
Les gens ne remarquent les couleurs du jour qu' l'aube et au crpuscule, mais pour moi, une multitude de teintes et de nuances s'enchanent au cours d'une journe. Rien que dans une heure, il peut exister des milliers de couleurs varies. Des jaunes cireux, des bleus recrachs par les nuages, des tnbres paisses. Dans mon travail, j'ai  cur de les remarquer.

      Comme je l'ai laiss entendre, j'ai besoin de me distraire. Cela me permet de conserver mon quilibre et de tenir le coup, tant donn que je fais ce mtier depuis une ternit. Car qui pourrait me remplacer ? Qui prendrait le relais pendant que j'irais bronzer sur l'une de vos plages ou dvaler les pistes  ski ? Personne, videmment. Aussi ai-je dcid, consciemment, dlibrment, de remplacer les vacances par de la distraction. Inutile de prciser que je me repose au compte-gouttes. Avec les couleurs.
      Mais, penserez-vous peut-tre, pourquoi donc a-t-elle besoin de vacances ? De quoi a-t-elle besoin d'tre distraite ?
      Ce qui m'amne au point suivant.
      Les humains qui en ont rchapp.
      Les survivants.
      Ceux-l, je ne supporte pas de les regarder, et je ne parviens pas toujours  m'y soustraire. Je recherche dlibrment les couleurs pour ne plus penser  eux, mais j'en vois de temps en temps, effondrs entre surprise et dsespoir. Leur cur saigne. Ils ont les poumons en charpie.
      Ce qui m'amne au sujet dont je veux vous parler ce soir, ou ce matin  qu'importent l'heure et la couleur. C'est l'histoire de quelqu'un qui fait partie de ces ternels survivants, quelqu'un qui sait ce qu'tre abandonn veut dire.
      Une simple histoire, en fait, o il est question, notamment :
      - D'une fillette ;
      - De mots ;
      - D'un accordoniste ;
      - D'Allemands fanatiques ;
      - D'un boxeur juif ;
      - Et d'un certain nombre de vols.
      J'ai vu la voleuse de livres  trois reprises.

Prs de la voie ferre

      D'abord, il y a du blanc. Du genre blouissant.
      Certains d'entre vous penseront sans doute que le blanc n'est pas une couleur, ou une nerie de ce genre. Je peux vous dire que si. Le blanc est une couleur, cela ne fait aucun doute. Et vous n'avez pas envie de discuter avec moi, n'est-ce pas ?

Une annonce rassurante
Surtout, ne vous affolez pas, malgr cette menace.
C'est du bluff.
Je n'ai rien de violent.
Ni de mchant.
Je suis un rsultat.

      Donc, c'tait blanc.
      On aurait cru que la plante entire tait vtue de neige. Qu'elle l'avait enfile comme un pull-over. Prs de la voie ferre, les empreintes de pas taient enfonces jusqu'au talon. La glace enrobait les arbres.

      Comme vous vous en doutez, quelqu'un tait mort.

      On ne pouvait pas le laisser comme a sur le sol. Pour le moment, ce n'tait pas un problme, mais bientt la voie serait dgage et le train devrait avancer.
      Il y avait deux gardes.
      Il y avait une mre et sa fille.
      Et un cadavre.
      La mre, la fille et le cadavre restaient l, ttus et silencieux.

      Qu'est-ce que je peux faire d'autre ?
      L'un des gardes tait grand, l'autre petit. Le grand parlait toujours en premier, mme s'il ne commandait pas. Il regardait le petit rondouillard, au visage rouge et plein.
      Voyons, on ne peut pas les laisser comme a, fut la rponse.
      Le grand commenait  s'impatienter. Pourquoi pas?
      Le petit faillit exploser. Il leva les yeux vers le menton de l'autre et s'cria : Spinnst du ? Tu es idiot, ou quoi ? Sous l'effet de l'aversion, ses joues se gonflaient. Allons-y, dit-il en pataugeant dans la neige. On va les ramener tous les trois, si l'on n'a pas le choix. On fera un rapport au prochain arrt.

      Quant  moi, j'avais dj commis une erreur des plus lmentaires. Je ne peux vous expliquer  quel point je m'en suis voulu. Au dpart, pourtant, j'avais agi comme il fallait.
      J'tudiai le ciel d'une blancheur aveuglante qui se tenait  la fentre du train en marche. Je l'inhalai presque, mais j'hsitais encore. Je flanchais  je commenais  prouver de l'intrt. Pour la fillette. Finalement, la curiosit l'emporta et, me rsignant  rester autant que mon planning le permettait, j'observai ce qui se passait.
      Vingt-trois minutes plus tard, quand le train s'arrta, je descendis avec eux.
      J'avais une jeune me dans les bras.
      Je me tenais lgrement sur la droite.

      Le dynamique duo de gardes revint vers la mre, la fillette et le petit cadavre. Je me souviens que ce jour-l, ma respiration tait bruyante. Je suis tonne que les gardes n'aient pas remarqu ma prsence en passant  ct de moi. Le monde pliait maintenant sous le poids de toute cette neige.
       une dizaine de mtres sur ma gauche se tenait la fillette, ple, le ventre vide, transie de froid.
      Ses lvres tremblaient.
      Elle avait crois ses bras glacs.
      Sur le visage de la voleuse de livres, les larmes avaient gel.

L'clipse

      La fois suivante, on passe au noir monogramm, ce qui nous place  l'oppos du spectre. C'tait avant le lever du jour, quand la nuit est la plus paisse.
      Je venais chercher un homme d'environ vingt-quatre ans. Par certains aspects, la scne tait assez belle. L'avion toussait encore. De la fume s'chappait de ses deux poumons.
      En s'crasant, il avait creus trois profondes entailles dans le sol. Ses ailes taient maintenant des bras sectionns  la racine. Pour cet oiseau de mtal, c'en tait fini de voler.

Quelques autres dtails
Parfois, j'arrive trop tt.
Je me prcipite, et certaines personnes s'accrochent  la vie plus longtemps que prvu.

      Au bout de quelques minutes, la fume s'puisa, et ce fut tout.
      Le garon arriva le premier, le souffle court, portant une bote  outils. En moi, il s'approcha du cockpit et observa le pilote, cherchant  savoir s'il tait vivant. Il l'tait encore. La voleuse de livres apparut trente secondes plus tard.
      Des annes avaient pass, mais je la reconnus. 
      Elle haletait.

      De la bote  outils, le garon sortit un ours en peluche.
      Il passa la main  travers le pare-brise clat et le dposa sur le torse du pilote. L'ours souriant resta nich contre l'homme ensanglant. Au bout de quelques minutes, je saisis l'occasion. C'tait le bon moment.
      Je pntrai dans l'pave, librai l'me de l'homme et l'emportai avec prcaution.
      Il ne restait plus que le corps, l'odeur de fume persistante, et l'ours en peluche qui souriait.

      Quand les gens arrivrent, les choses avaient chang, bien sr. L'horizon devenait charbonneux. Au-dessus, le reste d'obscurit n'tait plus qu'un gribouillis qui s'effaait  toute allure.
      L'homme, au contraire, avait la teinte de l'os. Une peau couleur de squelette. Un uniforme en dsordre. Ses yeux taient froids et bruns, telles des taches de caf, et le dernier griffonnage du ciel dessinait ce qui m'apparut comme une forme trange, mais familire. Une signature.

      La foule fit ce que font toutes les foules.
      Tandis que je me frayais un passage parmi elle, il y eut un mlange de mains qui s'agitaient, de phrases touffes et de demi-tours gns.
      Quand je regardai de nouveau l'avion, la bouche ouverte du pilote semblait sourire.
      Une ultime bonne blague.
      De l'humour  l'emporte-pice.

      Il resta sangl dans son uniforme tandis que la lumire grise se livrait  un bras de fer avec le ciel. Et comme souvent, au moment o j'ai entam mon voyage, une ombre s'est de nouveau esquisse, un moment d'clipse final  la reconnaissance du dpart d'une autre me.
      Car malgr toutes les couleurs qui s'attachent  ce que je vois dans ce monde, il m'arrive souvent de percevoir une clipse au moment o meurt un humain.
      J'en ai vu des millions.
      J'ai vu plus d'clipses que je ne pourrais m'en souvenir.

Le drapeau

      La dernire fois que je l'ai vue, c'tait rouge. Le ciel ressemblait  de la soupe qui frmit. Il tait brl par endroits. Des miettes noires et du poivre parsemaient cette substance carlate.
      Un peu plus tt, dans cette rue qui ressemblait  des pages taches d'huile, des enfants jouaient  la marelle. En arrivant, j'entendais encore les chos de leur jeu. Les pieds qui frappaient le sol. Les petites voix qui riaient et les sourires comme du sel, mais dj en train de pourrir.
      Et puis les bombes.

      Cette fois, tout intervint trop tard.
      Les sirnes. Les cris de coucou  la radio. Trop tard.

      En quelques minutes, des monticules de terre et de bton s'accumulrent. Les rues taient des veines ouvertes. Le sang ruissela jusqu' scher sur la route et les corps restrent coincs l, comme du bois flott aprs une inondation.
Tous, jusqu'au dernier, taient clous au sol. Un paquet d'mes.
      tait-ce la destine ?
      La malchance ?
      Qui les avait mis dans cet tat ?
      Bien sr que non.
      Ne soyons pas idiots.
      C'tait plutt la faute des bombes, lches par des humains dissimuls dans les nuages.
      Oui, le ciel tait maintenant d'un rouge dvastateur. La petite ville allemande avait t dchire une fois de plus. Des cendres floconneuses tombaient et c'tait si joli qu'on avait envie de les goter avec la langue. Sauf qu'elles vous auraient brl les lvres et calcin la bouche.

      Je le vois nettement.
      J'allais partir lorsque je l'ai dcouverte, agenouille.
      Autour d'elle, comme un dessin, comme une criture, se dressaient des montagnes de dcombres. Elle serrait un livre dans sa main.

      Ce que voulait avant tout la voleuse de livres, c'tait regagner son sous-sol pour crire, ou pour relire une dernire fois son histoire. Aprs coup, je me rends compte que cela se voyait sur son visage. Elle mourait d'envie de se retrouver dans ce lieu sr, o elle se sentait chez elle, mais elle tait incapable de bouger. Sans compter que le sous-sol n'existait plus. Il faisait maintenant partie de ce paysage ravag.

      Je vous demande une fois de plus de me croire.
      J'avais envie de m'arrter. De me coucher. J'avais envie de dire :
      Je suis dsole, mon petit.
      Mais je n'en ai pas le droit.
      Je ne me suis pas couche. Je n'ai rien dit.
       la place, je l'ai observe un moment. Et quand elle a pu bouger, je l'ai suivie.

      Elle a lch le livre.
      Elle est tombe  genoux. 
      La voleuse de livres a hurl.

      Lorsqu'on a nettoy la route, son livre a t pitin  plusieurs reprises. Les ordres taient de dgager seulement les gravats, mais le bien le plus prcieux de la fillette a t jet dans la benne  ordures. Je n'ai alors pu m'empcher de monter  bord et de le prendre, sans savoir que je le garderais et que je le consulterais un nombre incalculable de fois au fil des ans. J'observerais les endroits o nos chemins se croisent et je m'merveillerais de ce que la fillette a vu et de la faon dont elle a survcu. C'est tout ce que je peux faire  remettre ces vnements en perspective avec ceux dont j'ai t tmoin  cette poque.

      Quand je pense  elle, je vois une longue liste de couleurs, mais les trois dans lesquelles je l'ai vue en chair et en os sont les plus vocatrices. Parfois, je parviens  flotter trs haut au-dessus de ces trois moments. Je reste en suspens, jusqu' ce que la vrit perce.
      C'est  ce moment-l que je les vois se concrtiser.

      Les couleurs : rouge blanc noir

      Elles tombent les unes sur les autres. Le noir gribouill sur le blanc global blouissant, lui-mme sur l'paisse soupe rouge.
      Oui, souvent, quelque chose vient me rappeler la fillette, et j'ai gard son histoire dans l'une de mes nombreuses poches pour la raconter de nouveau. Elle fait partie de celles, aussi extraordinaires qu'innombrables, que je transporte. Chacune est une tentative, un effort gigantesque, pour me prouver que vous et votre existence humaine valez le coup.
      La voici. Une parmi une poigne d'autres.
      La Voleuse de livres.
      Venez avec moi, si a vous tente. Je vais vous raconter une histoire.
      Je vais vous montrer quelque chose.

Premire partie 
Le manuel du fossoyeur

Avec :
la rue Himmel  l'art du saumenschage  la femme  la poigne de fer  une tentative de baiser  Jesse Owens  du papier de verre  l'odeur de l'amiti  une championne poids lourds  et la mre de toutes les Watschen

L'arrive rue Himmel

      Cette dernire fois.
      Ce ciel rouge. . .
      Comment une voleuse de livres se retrouve-t-elle agenouille, en train de hurler, entoure d'un ridicule monceau de dcombres graisseux concocts par les humains ?
      Quelques annes plus tt, tout avait commenc avec la neige.
      Le moment tait venu. Pour une personne.

Un moment spectaculairement tragique
Un train roulait  toute allure.
Bond d'tres humains.
Un enfant de six ans mourut dans le troisime wagon.

      La voleuse de livres et son frre se rendaient  Munich o ils seraient bientt accueillis par des parents adoptifs. Nous savons maintenant que le petit garon n'arriverait pas  destination.

Comment c'est arriv
Une intense quinte de toux.
Qui fut pratiquement inspire.
Et puis ensuite  rien.

      Quand la toux cessa, il n'y eut plus rien, que le nant de la vie s'coulant dans un haltement, ou une contraction presque muette. Quelque chose monta soudain aux lvres de l'enfant qui taient bruntres et pelaient, comme de la peinture caille qu'il aurait fallu refaire.
      Leur mre dormait.
      Je suis entre dans le train.
      Mes pieds ont parcouru l'alle bonde et ma paume s'est tout de suite pose sur sa bouche. 
      Personne n'a rien remarqu. Le train filait. 
      Personne, sauf la fillette.

      Un il ouvert, l'autre encore dans ses rves, Liesel Meminger, la voleuse de livres, vit parfaitement que son petit frre tait maintenant tourn sur le ct, mort.
      Les yeux bleus de Werner regardaient le sol. 
      Sans le voir.

      Avant de s'veiller, la voleuse de livres rvait du Fhrer, Adolf Hitler. Elle assistait  un rassemblement o il avait pris la parole, elle regardait la raie ple qui partageait ses cheveux et le carr impeccable de sa moustache. Elle coutait, contente, le torrent de mots qui sortait de sa bouche. Ses phrases qui rayonnaient dans la lumire.  un moment, il s'accroupissait et lui souriait. Elle lui retournait son sourire et disait : Guten Tag, Herr Fhrer. Wie geht's dir heut ? Elle ne savait pas trs bien parler, ni mme lire, car elle n'tait gure alle  l'cole. Elle dcouvrirait pourquoi le moment venu.
      Juste au moment o le Fhrer s'apprtait  rpondre, elle s'veilla.
      On tait en janvier 1939. Elle avait neuf ans, presque dix.
      Son frre tait mort.

      Un il ouvert.
      L'autre encore dans son rve.
      Il aurait mieux valu qu'elle le continue, je pense, mais cela ne dpend pas de moi.
      Le second il s'ouvrit brusquement et elle me surprit, cela ne fait aucun doute. J'tais  genoux, en train d'extraire l'me du petit garon que je recueillais entre mes bras enfls. Il s'est rchauff aussitt aprs mais, au moment o je l'ai saisi, son me tait moelleuse et froide comme de la crme glace. Il s'est mis  fondre entre mes bras.  se rchauffer compltement.  gurir.
      Liesel Meminger, elle, s'tait raidie et ses penses s'affolaient. Es stimmt nicht. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible.
      Elle l'a secou.
      Pourquoi les secoue-t-on toujours ?
      Oui, je sais, c'est quelque chose d'instinctif. Pour faire barrage  la vrit.  ce moment-l, le cur de la fillette tait glissant, et brlant, et il battait fort, trs fort.
      Btement, je suis reste. Pour voir.

      Ensuite, sa mre.
      Elle l'a rveille en la secouant de la mme manire.
Si vous avez du mal  imaginer la scne, pensez  un silence incrdule. Pensez  des paves de dsespoir qui flottent. Et sombrent dans un train.

      Il avait beaucoup neig et le train de Munich fut oblig de s'arrter, car on n'avait pas dgag les voies. Une femme gmissait, avec,  ses cts, une fillette ttanise.
      Panique, la mre ouvrit la portire.
      Elle descendit dans la neige, le petit corps dans les bras.
      Que pouvait faire la fillette, sinon la suivre ?

      Comme vous le savez dj, deux gardes avaient galement quitt le train. Ils se disputrent pour savoir quelles mesures prendre. La situation tait pour le moins dlicate. Il fut enfin dcid que tous les trois seraient conduits jusqu'au prochain bourg et qu'on les laisserait l pour tirer la situation au clair.
      Cette fois, le train avana par -coups dans la campagne enneige.
      Il entra dans la gare et s'arrta.
      Elles descendirent sur le quai. La mre portait le cadavre de l'enfant.
      Elles restrent l.
      L'enfant devenait lourd.

      Liesel n'avait aucune ide de l'endroit o elle se trouvait. Tout tait blanc. Elle ne voyait que le panneau qui se trouvait devant elle, avec une inscription  demi efface. Cette ville n'avait pas de nom pour elle et c'est l que son frre, Werner, fut enterr deux jours plus tard. Comme tmoins, il y avait un prtre et deux fossoyeurs grelottant de froid.

Remarque
Deux gardes dans un train.
Deux fossoyeurs.
Quand il le fallut, l'un d'eux prit
les choses en main.
L'autre fit ce qu'on lui demandait.
Mais que se passe-t-il si l'autre n'est pas qu'un ?

      Des erreurs. Voil tout ce dont je suis capable, par moments.
      Pendant deux jours, j'ai vaqu  mes occupations. J'ai parcouru la plante comme d'habitude et dpos des mes sur le tapis roulant de l'ternit. Je les ai regardes se laisser emporter passivement.  plusieurs reprises, je me suis incite  rester  distance de l'enterrement du frre de Liesel Meminger. Conseil d'ami, dont je n'ai pas tenu compte.
      De trs loin, j'ai vu le petit groupe d'humains qui se tenaient, frigorifis, dans ce paysage de neige dsol. Le cimetire m'a accueillie comme une amie et je les ai trs vite rejoints. Je me suis incline.
       la gauche de Liesel, les fossoyeurs se frottaient les mains pour se rchauffer et dploraient la difficult supplmentaire qu'apportait la neige  leur travail. C'est pnible de creuser avec toute cette glace. L'un d'eux n'avait gure plus de quatorze ans. Un apprenti. Sa tche accomplie, il s'en alla. Un livre  la couverture noire tomba alors de sa poche, sans qu'il s'en aperoive.

      Quelques minutes plus tard, la mre de Liesel s'loigna avec le prtre en le remerciant d'avoir offici.
      La fillette ne suivit pas.
      Elle s'agenouilla sur le sol. C'tait le moment.
      Elle se mit  creuser, refusant d'y croire. Il ne pouvait pas tre mort. Il ne pouvait pas tre mort. Il ne pouvait pas...
      Trs vite, la neige s'incrusta dans sa peau. Du sang gel toila ses mains.
Quelque part dans toute cette neige, elle voyait son cur fendu en deux. Chaque moiti rougeoyante battait sous le manteau blanc. Elle ne prit conscience que sa mre tait revenue la chercher qu'au moment o elle sentit une main osseuse se poser sur son paule et l'entraner. Un cri tide envahit sa gorge.

Une petite image, une vingtaine de mtres plus loin
La mre et la fille reprirent leur souffle.
Un objet noir rectangulaire tait nich dans la neige.
La fillette fut la seule  le voir.
Elle se pencha, ramassa le livre et le serra entre ses doigts.
Sur la couverture, il y avait une inscription en lettres d'argent.

      Elles se tinrent par la main.
      Aprs un dernier adieu dchirant, elles quittrent le cimetire en se retournant souvent.
      Pour ma part, je me suis un peu attarde. J'ai fait au revoir de la main.
      Personne ne m'a rendu mon salut.

      La mre et la fille allrent prendre le prochain train pour Munich.
      Toutes deux taient ples et maigres.
      Toutes deux avaient les lvres gerces.
      Liesel s'en aperut en voyant leur reflet dans la vitre sale et embue du train  bord duquel elles montrent un peu avant midi. Plus tard, la voleuse de livres crirait que le voyage se poursuivit comme si tout tait arriv.
      Quand le train entra dans la Bahnhof de Munich, les passagers en sortirent comme d'un paquet ventr. Il y avait l toutes sortes de gens mais, parmi eux, on reconnaissait tout particulirement les pauvres. Ceux qui n'ont rien ne cessent de se dplacer, comme si leur sort pouvait tre meilleur ailleurs. Ils prfrent ignorer qu'au terme du voyage ils vont retrouver sous une nouvelle forme le vieux problme, ce membre de la famille qu'on redoute d'embrasser.
      Je crois que sa mre le savait fort bien. Ses enfants n'allaient pas chez de riches Munichois, mais on leur avait apparemment trouv une famille d'accueil et l, au moins, la fillette et le petit garon seraient un peu mieux nourris et correctement duqus.
      Le petit garon.
      Leur mre, Liesel en tait certaine, portait sur l'paule le souvenir de l'enfant. Elle le lcha. Elle vit ses pieds et ses jambes heurter le quai.
      Comment cette femme pouvait-elle marcher ? Comment pouvait-elle bouger ?
      Ce dont les humains sont capables, c'est une chose qui m'chappera toujours.. .
      La mre le reprit dans ses bras et continua  avancer, la fillette maintenant colle  elle.

      Ce furent ensuite la rencontre avec les autorits et les questions douloureuses sur le retard et le petit garon. Liesel resta dans un coin du petit bureau poussireux, tandis que sa mre tait assise sur une chaise inconfortable, enferme dans ses penses.
      Puis il y eut le chaos des adieux.
      Des adieux mouills de larmes. La fillette enfouit la tte au creux du vieux manteau de laine de sa mre et, l aussi, il fallut l'entraner.
      Assez loin de la priphrie de Munich, il y avait une petite ville nomme Molching, que vous et moi prononcerons plutt Molking. C'est  cet endroit qu'on la conduisait, rue Himmel.

Traduction : Himmel = ciel

      Ceux qui baptisrent cette rue avaient indubitablement un solide sens de l'humour. Certes, elle n'avait rien d'un enfer. Mais que diable, ce n'tait pas non plus le paradis.
      Qu'importe. Les parents nourriciers de Liesel attendaient.
      Les Hubermann.
      Ils pensaient accueillir une fille et un garon, ce pour quoi ils percevraient une petite allocation. Personne ne voulait avoir  dire  Rosa Hubermann que le garonnet n'avait pas survcu au voyage. D'ailleurs, personne n'avait jamais envie de lui dire quoi que ce soit. En matire de caractre, le sien n'tait pas vraiment enviable, mme si elle avait russi par le pass auprs d'un certain nombre d'enfants nourriciers.
      Liesel fit le trajet en voiture.
      C'tait la premire fois qu'elle montait dans une automobile.
      Elle avait l'estomac retourn et esprait contre toute attente que les gens allaient se perdre en chemin ou changer d'avis. Et surtout, elle ne pouvait s'empcher de penser  sa mre, qui tait maintenant  la Bahnhof o elle attendait le train du retour. Toute frissonnante, engonce dans ce manteau qui ne la protgeait pas du froid. Elle devait se ronger les ongles sur un quai interminable, inconfortable, une plaque de ciment glacial. Essaierait-elle de retrouver au passage l'endroit approximatif o son fils avait t enterr ? Ou son sommeil serait-il trop profond ?
      La voiture poursuivait sa route et Liesel redoutait le virage fatal, le dernier.

      Le jour tait gris, la couleur de l'Europe.
      Des rideaux de pluie taient tirs autour de la voiture.
      On y est presque. La dame de l'institution, Frau Heinrich, se tourna vers elle. Dein neues Heim  Ta nouvelle maison, dit-elle avec un sourire.
      Liesel frotta la vitre crible de gouttes et regarda  l'extrieur.

      Une photo de la rue Himmel
Les btiments, pour la plupart des petites maisons et des immeubles d'habitation  l'air craintif, semblent colls les uns aux autres.
Un tapis de neige boueuse recouvre le sol.
Il y a du bton, des arbres nus qui ressemblent  des porte-chapeaux, une atmosphre grise.

      Il y avait aussi un homme dans la voiture. Il resta avec Liesel pendant que Frau Heinrich disparaissait  l'intrieur de la maison. Il ne disait pas un Mot. Elle pensa qu'il tait l pour l'empcher de s'enfuir ou pour la faire entrer de force le cas chant. Pourtant, quand un peu plus tard le problme se posa, il ne leva pas le petit doigt. Peut-tre n'tait-il que l'ultime recours, la solution finale.
      Au bout de quelques minutes, un homme de trs haute taille sortit de la maison. C'tait Hans Hubermann, le pre nourricier de Liesel. Il tait encadr par Frau Heinrich, qui tait de taille moyenne, et par la silhouette trapue de sa femme, qui ressemblait  une petite armoire sur laquelle on aurait jet une robe. Rosa Hubermann marchait en se dandinant et l'ensemble aurait t plutt sympathique si son visage, qui ressemblait  du carton rid, n'avait eu une expression agace, comme si elle avait du mal  supporter tout a. Son mari avait une dmarche assure. Il tenait entre ses doigts une cigarette allume. Il roulait lui-mme ses cigarettes.
      
      L'ennui, c'est que Liesel ne voulait pas descendre de voiture.
      Was ist los mit dem Kind ? demanda Rosa Hubermann. Elle rpta sa phrase. Qu'est-ce qui se passe avec cette enfant ? Elle glissa la tte  l'intrieur de la voiture. Na, komm. Komm.
      Le sige de devant fut repouss et un couloir de lumire froide invita Liesel  sortir. Elle ne bougea pas.
       l'extrieur, grce au cercle qu'elle avait dessin sur la vitre, elle pouvait voir les doigts de l'homme de haute taille. Ils tenaient toujours la cigarette, au bout de laquelle la cendre formait un mince boudin qui pencha vers le sol et se redressa  plusieurs reprises avant de tomber enfin. Il fallut presque un quart d'heure d'efforts pour persuader la fillette de quitter la voiture. C'est Hans Hubermann qui y parvint.
      En douceur.
      Ensuite, il fallait passer le portail. Elle s'y accrocha.
      Les larmes traaient des sillons sur ses joues. Un attroupement commena  se former tandis qu'elle refusait d'entrer. Au bout d'un moment, Rosa Hubermann envoya les gens au diable et ils repartirent comme ils taient venus.

Traduction de la phrase de Rosa Hubermann : 
Qu'est-ce que vous regardez comme a, bande de trous du cul ?

      Liesel Meminger finit par pntrer prcautionneusement dans la maison, une main tenant celle de Hans Hubermann, l'autre sa petite valise. Tout au fond de cette valise, sous une couche de vtements plis, il y avait un livre noir, qu'un fossoyeur de quatorze ans avait d chercher des heures dans une ville sans nom. Je l'imagine en train de dire  son patron : Je ne comprends pas ce qui a pu se passer. Je vous promets, je l'ai cherch partout. Partout ! Je ne crois pas qu'il ait jamais souponn la fillette, et pourtant ce livre noir tait l, contre le plafond de ses vtements, avec des mots crits en lettres d'argent :

Le manuel du fossoyeur : 
Un guide en douze tapes pour russir dans le mtier.
Une publication de l'Association bavaroise des cimetires

      La voleuse de livres avait frapp pour la premire fois. C'tait le dbut d'une carrire illustre.

Devenir une Saumensch
      
      Oui, une carrire illustre.
      Je dois toutefois reconnatre qu'il y a eu un hiatus considrable entre le premier livre vol et le deuxime. Autre point intressant : le premier fut ramass dans la neige, le deuxime dans le feu. Et d'autres lui furent offerts. En tout, elle eut quatorze livres, mais dix comptrent surtout  ses yeux. Sur ces dix, six furent vols, un autre apparut sur la table de la cuisine, deux furent raliss  son intention par un Juif cach et un autre enfin arriva par une douce aprs-midi vtue de jaune.
      Lorsqu'elle entreprit d'crire son histoire, elle se demanda  quel moment exactement les livres et les mots avaient commenc  avoir une influence capitale pour elle. tait-ce la premire fois o elle posa les yeux sur la pice aux nombreux rayonnages remplis de volumes ? Lorsque Max Vandenburg arriva rue Himmel avec le Mein Kampf d'Hitler et de la souffrance plein les mains ? Lorsqu'elle lut dans les abris ? tait-ce le dernier dfil vers Dachau ? La Secoueuse de mots ? Peut-tre ne saurait-elle jamais exactement o et quand c'tait arriv. Quoi qu'il en soit, je m'avance. Auparavant, nous allons dcouvrir l'installation de Liesel Meminger rue Himmel et la pratique du saumenschage.

       son arrive, Liesel avait encore sur les mains les traces de la morsure de la neige et du sang caill sur les doigts. Tout en elle tait dnutri. Elle avait des mollets comme du fil de fer. Des bras comme un portemanteau. Mme son sourire, si rare ft-il, tait affam.
      La teinte de ses cheveux se rapprochait du blond germanique, mais ses yeux taient dangereusement foncs. Bruns.  cette poque-l, en Allemagne, des yeux de cette couleur n'taient pas un cadeau. Peut-tre tait-ce son pre qui les lui avait transmis, mais elle n'avait aucun moyen de le savoir, car elle ne se souvenait pas de lui. Ce qu'elle savait sur son pre, se rsumait  une tiquette dont elle ignorait le sens.

      Un mot bizarre : Kommunist

      Elle l'avait souvent entendu prononcer au cours des dernires annes.
      Communiste.
      Il y avait des pensions de famille bondes, des pices emplies de questions. Et ce mot. Ce mot bizarre tait partout, debout dans un coin, ou en train d'espionner dans le noir. Il portait un costume, un uniforme. Il tait prsent  chaque fois qu'on parlait de son pre. Elle avait son odeur dans les narines, son got sur les lvres. Simplement, elle ne savait ni l'peler ni le dfinir. Quand elle demandait  sa mre ce qu'il signifiait, elle s'entendait rpondre que ce n'tait rien, qu'elle ne devait pas se proccuper de ce genre de choses. Dans l'une des pensions de famille, vivait une femme assez aise qui tentait d'apprendre  crire aux enfants, en inscrivant les lettres sur le mur avec des morceaux de charbon. Liesel avait eu envie de lui poser la question, mais l'occasion ne s'tait jamais prsente. Un jour, la femme avait t emmene pour interrogatoire et on ne l'avait jamais revue.

      Lorsque Liesel arriva  Molching, elle se doutait bien que c'tait pour la mettre  l'abri, mais cela ne la rconfortait pas pour autant. Si sa mre l'aimait, pourquoi la laissait-elle sur le seuil de quelqu'un d'autre ? Pourquoi ? Pourquoi ?
      Pourquoi ?
      Le fait qu'elle connt la rponse, ft-ce  un niveau trs lmentaire, ne changeait rien  l'affaire. Sa mre tait constamment malade et il n'y avait jamais d'argent pour la soigner. Liesel le savait. Mais elle n'avait pas  l'accepter pour autant. On pouvait lui dire autant de fois qu'on voulait qu'elle tait aime, elle se refusait  croire qu'on le lui prouvait en l'abandonnant. Elle n'en restait pas moins une enfant maigrichonne, perdue encore une fois dans un lieu tranger, chez des trangers. Seule.

      Les Hubermann habitaient l'une des maisonnettes de la rue Himmel. Quelques pices, une cuisine et des cabinets communs avec les voisins. Le toit tait plat et le sous-sol servait de rserve. En principe, ce sous-sol n'avait pas la bonne profondeur. En 1939, ce n'tait pas un problme. Plus tard, en 1942 et en 1943, si. Quand les raids ariens commencrent, ils durent courir au bout de la rue pour s'abriter des bombes.
      Au dbut, ce qui la frappa le plus, ce furent les jurons, tant ils taient vhments et frquents. C'tait des Saumensch, des Saukerl ou des Arschloch  tout bout de champ. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec ces termes, j'explique. Sau, bien sr, se rapporte aux cochons. Saumensch est utilis pour punir, rprimander ou humilier une personne du sexe fminin. Saukerl (prononcer saukairl), c'est la mme chose, mais au masculin. Quant  Arschloch, un terme neutre et donc indiffrenci, on peut le traduire directement par trou du cul.
Saumensch, du dreckiges ! La mre nourricire de Liesel hurla cette phrase le premier soir, lorsque la fillette refusa de prendre un bain. Espce de cochonne, pourquoi tu ne te dshabilles pas ? Ct colre, elle tait imbattable.  vrai dire, Rosa Hubermann portait en permanence la rage sur son visage. C'est comme a que les rides avaient creus leurs sillons dans la texture cartonne de son teint.
Liesel, naturellement, baignait dans l'angoisse. Pas moyen de lui faire prendre un bain, ni de la mettre au lit, d'ailleurs. Elle tait replie dans un coin de la minuscule salle d'eau, agrippe au mur comme si elle cherchait refuge dans des bras secourables. Mais il n'y avait l que de la peinture sche, sa respiration haletante et les imprcations de Rosa.
      Laisse-la. Hans Hubermann intervint. Sa voix douce s'insinua dans la pice, comme si elle fendait la foule. Laisse-moi faire.
      Il s'approcha et s'assit par terre, contre le mur. Le carrelage tait froid et inhospitalier.
      Tu sais rouler une cigarette ? demanda-t-il  Liesel. Dans la pnombre grandissante, Hans Hubermann entreprit de lui montrer comment faire avec du papier et du tabac.
      Au bout d'une heure, Liesel savait  peu prs rouler une cigarette. Hans en avait fum plusieurs et elle n'avait toujours pas pris son bain.
      
      Quelques informations sur Hans Hubermann
      Il aimait fumer.
      Ce qu'il prfrait dans les cigarettes, c'tait les rouler.
      Il exerait la profession de peintre en btiment et jouait de l'accordon.
      C'tait trs utile, notamment en hiver, quand il pouvait se faire un peu d'argent en se produisant dans les bistros de Molching, comme le Knoller.
      Il m'avait dj chapp lors de la Premire Guerre mondiale, et il se retrouverait plus tard ml  la Seconde (par une forme perverse de rcompense), o il s'arrangerait pour m'viter de nouveau.

      Hans Hubermann n'tait pas le genre de personne qu'on remarque. Il n'avait rien de spcial. Certes, c'tait un bon peintre et ses dons musicaux taient au-dessus de la moyenne. Mais il pouvait faire partie du dcor mme quand il tait sur le devant de la scne, si vous voyez ce que je veux dire. Il tait prsent, sans plus. Quelqu'un que l'on ne considre pas comme ayant une valeur particulire.
      Or les apparences taient trompeuses. Car Hans Hubermann tait un homme de valeur et cela n'chappa pas  Liesel Meminger. (Les enfants humains sont parfois beaucoup plus perspicaces que les adultes.) Elle s'en aperut tout de suite.
       ses faons.
      Au calme qui l'entourait.
      Ce soir-l, lorsqu'il alluma la lumire dans cette salle d'eau si peu accueillante, Liesel remarqua les yeux tranges de son pre nourricier. Un regard d'argent, empreint de bont. D'argent en train de fondre. En le voyant, elle eut conscience de la valeur de Hans Hubermann.
      
      Quelques informations sur Rosa Hubermann
      Elle mesurait un mtre cinquante-cinq et coiffait en chignon ses cheveux lastiques, d'un gris tirant sur le brun.
Pour arrondir les fins de mois, elle faisait de la lessive et du repassage pour cinq familles aises de Molching.
      Elle cuisinait affreusement mal.
      Elle avait l'art d'agacer pratiquement tous les gens qu'elle rencontrait.
Mais elle aimait beaucoup Liesel Meminger.
      Simplement, elle avait une faon curieuse de lui montrer son affection. Notamment en la maltraitant de temps  autre  coups de cuillre en bois et de mots.

      Lorsque Liesel prit enfin un bain, aprs quinze jours passs rue Himmel, Rosa l'treignit si fort qu'elle manqua l'touffer. Saumensch, du dreckiges ! Il tait temps ! dclara-t-elle.

      Au bout de quelques mois, ils cessrent d'tre M. et Mme Hubermann. coute, Liesel,  partir de maintenant, tu vas m'appeler Maman, dit un jour Rosa. Elle rflchit quelques instants. Comment appelais-tu ta vraie mre ?
       Auch Mama  Aussi Maman, rpondit tranquillement Liesel.
       Dans ce cas, je serai Maman numro deux. Rosa jeta un coup d'il  son mari. Et lui, l-bas... Elle parut rassembler les mots dans sa main, puis les tapoter avant de les lancer de l'autre ct de la table. Ce Saukerl, ce cochon, tu l'appelles Papa, verstehst ? Compris ?
       Oui, dit trs vite Liesel. Dans cette maison, mieux valait ne pas tarder  rpondre.
      Oui, Maman, corrigea Rosa. Saumensch. Appelle-moi Maman quand tu me parles.
      Hans Hubermann finissait de rouler une cigarette. Il avait lch le papier et le collait. Il regarda Liesel et lui fit un clin d'il. Elle n'aurait pas de mal  l'appeler Papa.

La femme  la poigne de fer

      Les premiers mois furent les plus pnibles. 
      Chaque nuit, Liesel faisait des cauchemars. 
      Le visage de son frre.
      Qui regardait par terre.
      Elle se rveillait en criant, nageant dans le lit, noye sous le flot des draps.  l'autre bout de la chambre, le lit destin  son frre flottait dans le noir comme un petit navire. Lentement, au fur et  mesure qu'elle reprenait conscience, il sombrait apparemment dans le sol. Cette vision n'arrangeait rien et il se passait pas mal de temps avant qu'elle ne cesse de hurler.
      Le seul avantage de ces cauchemars, c'tait que Hans Hubermann, son nouveau papa, entrait dans la pice pour la rassurer et la cliner.
      Il venait chaque nuit et s'asseyait prs d'elle. Au dbut, il assura simplement une prsence : un tranger pour lutter contre la solitude. Quelques jours plus tard, il murmura : Allons, je suis l, tout va bien. Au bout de trois semaines, il la tint dans ses bras. La confiance vint trs rapidement,  cause de la bont qui manait naturellement de cet homme, de sa faon d'tre l. Tout de suite, Liesel sut que Hans Hubermann arriverait toujours ds qu'elle pousserait un cri et qu'il ne s'en irait pas.
      
      Une dfinition absente du dictionnaire :
      Ne pas s'en aller : un acte d'amour et de confiance, que les enfants savent souvent traduire.

      Hans Hubermann, les yeux gonfls de sommeil, restait assis sur le lit et Liesel pleurait dans sa manche en respirant son odeur. Chaque matin, sur le coup de deux heures, elle se rendormait dans ces armes mls de peau, de tabac froid et de dcennies de peinture. Elle les absorbait par la bouche, puis les respirait, avant de retomber dans le sommeil. Chaque matin, elle le retrouvait affaiss sur la chaise  un mtre d'elle, presque pli en deux. Il ne se servait jamais de l'autre lit. Liesel se levait et l'embrassait prcautionneusement sur la joue. Alors il s'veillait et lui souriait.

      Parfois, Papa lui disait de se recoucher et d'attendre une minute, puis il revenait avec son accordon et jouait pour elle. Elle se redressait dans le lit et fredonnait, ses orteils glacs crisps par l'excitation. Personne n'avait jamais jou pour elle auparavant. Elle souriait batement, en regardant les sillons se creuser sous le mtal fluide des yeux de Hans Hubermann, jusqu'au moment o le juron arrivait de la cuisine.

      Arrte ce vacarme, saukerl !
Papa continuait encore un peu.
Il faisait un clin d'il  la fillette, qui, maladroitement, le lui rendait.

      De temps  autre, juste pour nerver un peu plus Maman, il apportait son instrument dans la cuisine et jouait pendant le petit djeuner.
      Sa tartine de confiture restait dans son assiette,  moiti entame, avec la marque en croissant de ses dents, tandis que la musique regardait Liesel dans les yeux. Je sais que la formule est bizarre, mais c'est ainsi qu'elle le ressentait. La main droite de Papa voltigeait sur les touches couleur de dents, la gauche appuyait sur les boutons. (Elle aimait particulirement le voir appuyer sur le bouton d'argent tincelant, le do majeur.) L'extrieur noir de l'accordon, rafl mais brillant, allait et venait entre ses bras qui pressaient le soufflet poussireux et le faisaient inspirer et expirer l'air. Ces matins-l, dans la cuisine, Papa faisait vivre l'accordon. Cela me parat juste, quand on y pense.
      Comment sait-on que quelque chose est en vie ?
      On vrifie qu'il respire.

      En fait, le son de l'accordon annonait aussi la scurit. La lumire du jour. Dans la journe, Liesel ne rvait pas de son frre, c'tait impossible. Il lui manquait et elle pleurait souvent sans bruit dans l'troite salle d'eau, mais elle n'en tait pas moins contente d'tre veille. Le premier soir, chez les Hubermann, elle avait dissimul sous son matelas le dernier objet qui la reliait  lui, Le Manuel du fossoyeur. Elle l'en tirait de temps en temps. Elle contemplait les lettres sur la couverture et posait ses mains sur les mots imprims  l'intrieur, sans avoir la moindre ide de leur contenu. En fait, leur contenu n'avait gure d'importance. L'essentiel, c'tait ce que le livre signifiait pour elle.

      Ce que signifiait le livre :
      1. La dernire fois o elle avait vu son frre.
      2. La dernire fois o elle avait vu sa mre.

      Il arrivait qu'elle chuchote Maman et voie apparatre le visage de sa mre une centaine de fois en une seule aprs-midi. Mais c'taient des petites misres, compares  la terreur de ses rves. Dans l'immensit du sommeil, elle se sentait plus seule que jamais.
      Comme vous l'avez certainement remarqu, il n'y avait pas d'autres enfants dans la maison.
      Les Hubermann en avaient deux, mais ils taient grands et avaient dj quitt la maison. Hans junior travaillait dans le centre de Munich et Trudy tait femme de chambre et bonne d'enfants chez des particuliers. Bientt, tous deux se retrouveraient dans la guerre. L'une faonnerait les balles. L'autre les tirerait.

      L'cole, vous vous en doutez, fut un dsastre.
      C'tait une cole publique, mais sous influence catholique, et Liesel tait protestante. Dj, cela commenait mal. Ensuite, on s'aperut qu'elle ne savait ni lire ni crire.
      On lui trouva une place humiliante dans une classe infrieure, avec les enfants qui apprenaient l'alphabet. Elle avait beau tre frle et ple, elle se sentait comme une gante parmi des nains, et souvent elle regrettait de ne pas tre carrment transparente.
       la maison non plus, elle ne pouvait pas attendre grand-chose, ct tudes.
      Ne lui demande pas de t'aider,  ce Saukerl, lana Maman. Papa regardait par la fentre, comme souvent. Il a quitt l'cole en septime.
      Sans bouger un cil, Papa rpliqua d'un ton calme, mais venimeux : Ne le lui demande pas non plus, elle n'est pas alle au-del de la huitime.
      Il n'y avait pas de livres dans la maison (mis  part celui qu'elle avait cach sous le matelas) et Liesel devait se contenter de rciter l'alphabet  voix basse jusqu' ce qu'on lui demande sans mnagement d'arrter de marmonner. C'est plus tard, lorsqu'elle mouilla son lit au cours d'un cauchemar, qu'elle eut droit  un cours de lecture supplmentaire. Officieusement, il fut baptis La classe de minuit, bien qu'il comment vers deux heures du matin. J'en parlerai un peu plus tard.
      
       la mi-fvrier, pour ses dix ans, Liesel reut une poupe d'occasion, avec des cheveux jaunes et une jambe en moins.
      On n'a pas pu faire mieux, dit Papa, dsol. 
       Qu'est-ce que tu racontes ? C'est dj bien beau qu'elle ait autant, corrigea Maman.
      Hans poursuivit son examen de la jambe unique de la poupe pendant que Liesel essayait son nouvel uniforme. Avoir dix ans, cela voulait dire rejoindre les Jeunesses hitlriennes. Les Jeunesses hitlriennes, cela voulait dire porter un petit uniforme brun. Liesel fut enrle dans la branche fminine, la BDM.

      Explication de l'abrviation : 
      BDM veut dire Bund Deutscher Mdchen, Ligue des filles allemandes.

      Ce que l'on vrifiait en premier, c'tait que votre Heil Hitler tait impeccable. Ensuite, on vous apprenait  marcher au pas,  rouler des bandages et  coudre des vtements. On vous emmenait galement en randonne et autres activits de ce genre. Cela se passait le mercredi et le samedi, de quinze  dix-sept heures.
      Le mercredi et le samedi, Papa accompagnait donc Liesel au rassemblement et revenait la chercher deux heures plus tard. Ni l'un ni l'autre n'avait vraiment envie d'en parler. Ils se contentaient de se tenir par la main et d'couter le bruit de leurs pas. Papa grillait une cigarette ou deux.

      Hans s'absentait frquemment et c'tait la seule chose qui, chez lui, angoissait Liesel. Souvent, le soir, il entrait dans le salon (qui faisait aussi office de chambre pour le couple), tirait son accordon du vieux placard, traversait la cuisine et sortait.
      Au moment o il empruntait la rue Himmel, Maman ouvrait la fentre et lui criait :  Ne rentre pas trop tard !
       Pas si fort ! lanait-il en se retournant.
      Saukerl ! Mon cul, oui ! Je parlerai aussi fort que j'en ai envie !
      Les chos de ses jurons le suivaient. Il ne se retournait que lorsqu'il tait certain que sa femme tait rentre  l'intrieur. Au bout de la rue, juste avant le bazar de Frau Diller, il regardait alors la silhouette qui avait remplac celle de Rosa  la fentre. Sa longue main s'agitait un instant, puis il poursuivait son chemin. Liesel ne le reverrait plus qu' deux heures du matin, lorsqu'il la tirerait doucement de son mauvais rve.
      
      Les soires dans la petite cuisine taient systmatiquement bruyantes. Rosa Hubermann parlait sans cesse et, quand elle parlait, c'tait sous forme de schimpfen. Elle passait son temps en plaintes et en chamailleries. Elle n'avait pourtant personne avec qui vritablement se chamailler, mais elle faisait feu de tout bois. Elle pouvait se disputer avec le monde entier dans cette cuisine, et c'est ce qu'elle faisait presque chaque soir, aprs dner. Hans parti, elle restait gnralement l et repassait en compagnie de Liesel.
      Rgulirement,  son retour de l'cole, Liesel accompagnait Maman quand elle faisait ses tou-nes de blanchissage dans le quartier rsidentiel de Molching. Knaupt Strasse, Heide Strasse et quelques autres rues. Maman livrait le repassage ou prenait le linge  laver avec un sourire de commande, mais, ds que ses clients avaient referm leur porte, elle maudissait ces gens dont la richesse n'avait d'gale  ses yeux que leur paresse.
      Trop g'schtinkerdt pour laver leur propre linge, maugrait-elle, oubliant qu'elle avait besoin d'eux pour gagner sa vie.
      Celui-l, tout l'argent lui vient de son pre, disait-elle de Herr Vogel, qui habitait Heide Strasse. a passe en femmes et en alcool. Et en lavage et en repassage, bien sr.
      C'tait une sorte de liste d'appel du mpris : Herr Vogel, Herr et Frau Pfaffelhrver, Helena Schmidt, les Weingartner. Tous taient coupables de quelque chose.
      Rosa reprochait  Ernst Vogel, outre son got pour la boisson et les femmes, de fourrager tout le temps dans ses cheveux rares, de se sucer les doigts et de tendre ensuite l'argent. Je devrais laver les pices avant d'arriver  la maison, disait-elle pour rsumer.
      Les Pfaffelhrver, eux, observaient le linge  la loupe. Rosa les imitait : Pas un pli sur ces chemises, s'il vous plat. Pas un faux pli sur ce complet.  L-dessus, ils vont tout inspecter sous mon nez. Quelle G'sindel !  Quelle racaille !
      Les Weingartner taient des gens apparemment stupides, propritaires d'un chat qui perdait ses poils, cette Saumensch de bestiole. Tu sais combien de temps a me prend d'ter tous ces poils ? Il y en a partout.
      Helena Schmidt tait une riche veuve. Cette vieille impotente reste assise sur son cul. Elle n'a jamais rien fait de ses dix doigts.
      Mais Rosa rservait l'essentiel de son ddain au 8, Grande Strasse. Une imposante demeure btie sur les hauts de Molching, au sommet d'une colline.
      a, c'est la maison du maire, cet escroc, dit-elle  Liesel en la montrant du doigt, la premire fois o elles s'y rendirent ensemble. Sa femme ne bouge pas de chez elle. Elle est trop radine pour allumer le feu et on se gle les fesses l-dedans. Elle est cingle, martela-t-elle. Cingle. Devant la grille d'entre, elle fit signe  Liesel : Tu y vas.
      Liesel tait horrifie. En haut d'une vole de marches, une immense porte se dressait, orne d'un heurtoir de cuivre. Quoi ?
      Maman lui donna un coup de coude dans les ctes. Pas de "quoi ?" avec moi, Saumensch. Remue-toi les fesses.
      Liesel les remua. Elle emprunta l'alle, monta les marches, hsita, puis abattit le heurtoir.
      Un peignoir de bain ouvrit la porte.
      Dedans, il y avait une femme au regard gar, aux cheveux flous,  l'air vaincu. Elle vit Rosa Hubermann  la grille et tendit  la fillette un sac de linge. Merci, dit Liesel. Il n'y eut pas de rponse. Juste la porte qui se referma.
      Tu vois ? dit Maman lorsqu'elle la retrouva  la grille. Voil ce que je dois me coltiner. Ces salauds de riches, ces charognes qui ne fichent rien...
      En partant, le linge  la main, Liesel se retourna. Le heurtoir de cuivre la regardait depuis la porte.

      Quand elle avait fini de rcriminer contre les gens qui l'employaient, Rosa Hubermann passait  son autre sujet de mcontentement. Son mari. Un il sur le sac  linge, l'autre sur les maisons votes, elle n'arrtait pas de parler. Si ton papa tait bon  quelque chose, je n'aurais pas  faire a, disait-elle chaque fois qu'elles traversaient Molching. Elle reniflait, l'air mprisant. Un peintre ! Pourquoi pouser cet Arschloch ? C'est la question qu'on m'a pose dans ma famille. La route crissait sous leurs pas. Du coup, je dois arpenter les rues et me tuer  la tche dans ma cuisine parce que ce Saukerl n'a pas de boulot. Enfin, pas un vrai boulot. Juste cet accordon pathtique le soir, dans des endroits miteux.
       Oui, Maman.
       C'est tout ce que tu trouves  dire ? Les yeux de Maman ressemblaient  des dcoupages bleu ple colls sur son visage.
      Elles poursuivaient leur chemin.
      Liesel portait le sac.
       la maison, le linge tait lav dans une lessiveuse prs du fourneau, mis  scher sur une corde devant la chemine du salon, puis repass dans la cuisine. La cuisine, c'tait le cur de la maison.

      T'as entendu ? Maman posait la question  Liesel pratiquement tous les soirs. Elle tenait  la main le fer, qu'elle avait fait chauffer sur le fourneau. La maison tait faiblement claire et Liesel, assise  la table de la cuisine, regardait le feu qui rougeoyait dans les interstices.
      Quoi donc ?
       C'tait cette Holtzapfel. Maman avait dj quitt son sige. Cette Saumensch vient encore de cracher sur notre porte.
      Frau Holtzapfel, une voisine, avait pris l'habitude de cracher rgulirement sur la porte d'entre des Hubermann. Celle-ci n'tait qu' quelques mtres du portail et Frau Holtzapfel avait, disons, une bonne puissance de tir  et elle visait juste.
      Cette tradition tait le rsultat d'une guerre verbale qui durait depuis au moins une dcennie entre elle et Rosa Hubermann. Personne ne connaissait l'origine de ces hostilits et probablement les intresses ne s'en souvenaient-elles mme plus.
      Frau Holtzapfel tait une femme sche et visiblement venimeuse. Elle ne s'tait pas marie, mais avait deux fils, un peu plus gs que les rejetons Hubermann. Tous deux taient dans l'arme et nous aurons bientt l'occasion de les retrouver, je vous le promets.
      Pour revenir  cette histoire de crachats, je dois dire que Frau Holtzapfel manifestait une indniable constance dans l'exercice de la chose. Elle n'oubliait jamais de spucken sur la porte du n 33, chaque fois qu'elle passait devant, en lanant : Schweine !
      J'ai remarqu une chose  propos des Allemands :
      Ils ont l'air d'adorer les cochons.

      Une question mineure et sa rponse
      Et qui croyez-vous qui devait nettoyer le crachat sur la porte tous les soirs ? 
      Bravo, vous avez gagn.

      Quand une femme  la poigne de fer vous dit d'aller nettoyer le crachat sur la porte, vous y allez. Surtout quand le fer  repasser en question est chaud.
      La routine, en quelque sorte.
      Chaque soir, Liesel sortait, essuyait la porte et observait le ciel. Gnralement, il ressemblait  du liquide rpandu, froid, pais, gris et luisant, mais, parfois, quelques toiles avaient le courage de monter  la surface et d'y flotter, ne ft-ce que quelques minutes. Ces soirs-l, elle attendait un peu.
      Bonsoir, les toiles.
      Elle attendait encore.
      Que la voix l'appelle de la cuisine.
      Ou que les toiles soient de nouveau entranes vers le fond des eaux du ciel allemand.

Le baiser
(Un dcideur prcoce)

      Comme souvent dans les petites villes, il y avait pas mal de personnages particuliers  Molching. Quelques-uns habitaient la rue Himmel. Frau Holtzapfel n'tait qu'un membre de la distribution.
      Parmi les autres, on trouvait :
      - Rudy Steiner, le jeune voisin obsd par l'athlte noir amricain Jesse Owens.
      - Frau Diller, la propritaire de la boutique au coin de la rue, une Aryenne pure et dure.
      - Tommy Mller, un gamin qui avait subi plusieurs oprations  la suite d'otites  rptition et se retrouvait avec le visage travers par une rivire de peau rose et des tics pisodiques.
      - Un homme connu sous le nom de Pfiffikus, si vulgaire qu' ct de lui Rosa Hubemann ressemblait  une orfvre des mots double d'une sainte.

      Globalement, c'tait une rue peuple par des gens modestes, malgr l'apparent redressement de l'conomie sous Hitler. Il y avait encore des poches de pauvret dans la ville.
      Les locataires de la maison voisine de celle des Hubermann taient donc les Steiner. La famille comptait six enfants. L'un d'eux, Rudy, allait devenir le meilleur ami de Liesel, puis, plus tard, le complice et parfois le catalyseur de ses dlits. Elle fit sa connaissance dans la rue.

      Quelques jours aprs le premier bain de Liesel, Maman lui permit d'aller jouer dehors avec les autres enfants. Dans la rue Himmel, les amitis se nouaient  l'extrieur, quel que ft le temps. Les enfants se rendaient rarement les uns chez les autres, car les logements taient exigus et chichement meubls. Par ailleurs, c'tait dans la rue qu'ils se livraient avec ardeur  leur passe-temps favori : le football. Les quipes taient constitues avec srieux. Des poubelles dlimitaient la cage du gardien de but.
      Comme Liesel tait nouvelle, on la colla aussitt entre deux de ces poubelles. (Tommy Mller fut finalement libr, bien qu'il ft le joueur de foot le plus nul que la rue ait connu.)
      Tout se passa bien jusqu'au moment fatal o Rudy Steiner fut plaqu dans la neige par un Tommy Mller rong par la frustration.
      Quoi ? hurla Tommy, le visage secou de tics. Qu'est-ce que j'ai fait ?
      L'quipe de Rudy se vit accorder un penalty et Rudy Steiner se retrouva face  la nouvelle, Liesel Meminger.
      Sr du rsultat, il plaa le ballon sur un monticule de neige sale. Aprs tout, sur dix-huit penalties, il n'en avait pas manqu un seul, mme lorsque l'adversaire russissait  sortir Tommy Mller des buts. Quel que ft le remplaant, Rudy marquait.
      Pour l'occasion, ils tentrent de faire sortir Liesel. Comme vous pouvez l'imaginer, elle protesta, et Rudy fut d'accord.
      Mais non, voyons, dit-il avec un sourire tout en se frottant les mains. Qu'elle reste.
      La neige avait cess de tomber sur la chausse gristre et les traces de pas s'entrecroisaient entre eux. Rudy se concentra et tira. Liesel plongea et dvia le ballon avec son coude. Elle se releva avec un grand sourire, mais elle fut accueillie par une boule de neige en plein dans la figure. Il y avait beaucoup de boue dedans. Cela chauffait affreusement.
      Pas mal vis, non ? Rudy, hilare, se remit  courir aprs le ballon.
      Saukerl, chuchota Liesel. Elle apprenait vite le vocabulaire de son nouveau foyer.

      Quelques informations sur Rudy Steiner
      Il avait huit mois de plus que Liesel, des jambes osseuses, des dents pointues, des yeux bleus allongs et des cheveux jaune citron. Il tait l'un des six enfants de la famille Steiner et avait toujours faim.
      Rue Himmel, on le considrait comme un peu bizarre,  cause d'un pisode dont on parlait peu, mais qu'on avait baptis L'incident Jesse Owens : une nuit, il s'tait barbouill de noir et il tait all courir le cent mtres sur la piste locale.

      Bizarre ou pas, Rudy tait destin  devenir le meilleur ami de Liesel. Une boule de neige en pleine figure est certainement la meilleure entre en matire pour une amiti durable.
      Quelques jours aprs avoir commenc l'cole, Liesel alla en classe en compagnie des Steiner. La mre de Rudy, Barbara, avait entendu parler de la boule de neige et fait promettre  son fils d'accompagner la nouvelle.  la dcharge de Rudy, il faut dire qu'il fut ravi d'obir. Il n'avait rien d'un gamin misogyne. Il aimait beaucoup les filles et tout particulirement Liesel (d'o la boule de neige). En fait, Rudy Steiner tait l'un de ces jeunes audacieux trs confiants quand il s'agit de filles. Il y a toujours dans un groupe ce genre de garon, qui n'a pas peur du sexe oppos, justement parce que tous les autres le craignent, et qui sait prendre une dcision le moment venu. En l'occurrence, Rudy avait dj des vues sur Liesel Meminger.
      Sur le chemin de l'cole, il tenta de glisser quelques commentaires sur la ville, tout en intimant aux plus jeunes Steiner de la fermer et en tant pri par les autres de se taire. Le premier dtail intressant qu'il signala  Liesel fut une petite fentre au premier tage d'un groupe d'immeubles.
      C'est l qu'habite Tommy Mller, dit-il. Puis il se rendit compte qu'elle ne voyait pas qui c'tait. Celui qui a des tics, poursuivit-il.  cinq ans, il s'est perdu au march. C'tait le jour le plus froid de l'anne et il tait comme un bloc de glace quand on l'a retrouv, trois heures aprs. Il avait les oreilles dans un sale tat. Elles ont fini par s'infecter et on l'a opr trois ou quatre fois. Les toubibs lui ont bousill des nerfs. Du coup, maintenant il a des tics.
       Et il joue mal au foot, glissa Liesel.
       C'est le plus mauvais.
      La prochaine curiosit qu'il tenait  lui montrer, c'tait le bazar de Frau Diller, au bout de la rue Himmel.

      Une remarque importante  propos de Frau Diller :
      Elle avait une rgle d'or.

      Frau Diller tait une femme  l'air dur, avec de grosses lunettes et un regard mchamment perant. Elle cultivait cette apparence afin de dcourager toute tentative de vol dans sa boutique, qu'elle occupait dans une attitude toute militaire, avec une voix glaante et mme une haleine qui sentait le Heil Hitler. Le magasin lui-mme tait blanc, froid et sans vie. La petite maison voisine, qu'il comprimait, frissonnait un peu plus que les autres btiments de la rue Himmel. Frau Diller entretenait ce ct rfrigrant, le seul article qu'elle offrait gratis. Elle vivait pour son magasin et son magasin vivait pour le IIIe Reich. Quand le rationnement fut mis en place, un peu plus tard dans l'anne, elle eut la rputation de vendre sous le manteau certains produits difficiles  trouver et de donner l'argent au parti nazi. Sur le mur, derrire l'endroit o elle se tenait gnralement, une photo du Fhrer tait encadre. Si l'on entrait dans sa boutique sans lancer Heil Hitler, on n'tait pas servi. Au moment o ils passaient devant, Rudy attira l'attention de Liesel sur le regard blind qui surveillait la rue depuis la vitrine.
      Dis Heil quand tu entres, la prvint-il sur un ton solennel. Aprs avoir dpass la boutique, Liesel se retourna. Les yeux agrandis par les verres taient toujours l, colls  la vitrine.
      L'artre principale qui faisait l'angle avec la rue Himmel, la rue de Munich, tait pleine de neige  demi fondue.
      Comme souvent, des soldats  l'entranement arrivaient au pas cadenc, sangls dans leur uniforme. Leurs bottes noires pollurent encore un peu plus la neige. Ils regardaient fixement devant eux.
      Lorsqu'ils eurent disparu, Liesel et les enfants Steiner passrent devant quelques vitrines, puis devant l'imposant htel de ville, qui serait abattu et enseveli quelques annes plus tard. Certaines des boutiques, encore marques par les toiles jaunes et des slogans antismites, taient abandonnes, plus loin, l'glise visait le ciel avec son clocher. La rue elle-mme tait un long tube de grisaille  un couloir d'humidit, des silhouettes votes dans le froid et l'cho mouill des pas dans la gadoue.
       un moment, Rudy courut en avant, entranant Liesel derrire lui.
      Il alla frapper  la vitrine d'une boutique de tailleur.
      Si la fillette avait su lire l'enseigne, elle aurait compris que le magasin appartenait au pre de Rudy. Il n'tait pas encore ouvert, mais  l'intrieur, derrire le comptoir, un homme s'affairait. II leva les yeux et agita la main.
      Mon papa, dit Rudy. Bientt, des Steiner de toutes les tailles les entourrent, les plus jeunes faisant bonjour ou envoyant des baisers  leur pre, les plus gs se bornant  un simple signe de tte. Puis ils poursuivirent leur route, jusqu' la dernire curiosit que Rudy voulait montrer  Liesel avant l'cole.

      Le dernier arrt
      La rue des toiles jaunes

      C'tait un endroit o personne ne voulait s'arrter pour regarder, mais presque tout le monde le faisait. Dans cette rue qui ressemblait  un long bras fractur se dressaient plusieurs maisons aux fentres lacres et aux murs meurtris. Sur les portes taient peintes des toiles de David. Ces maisons taient presque comme des lpreux. Au minimum, elles taient des plaies infectes sur le terrain allemand bless.
      Schiller Strasse, dit Rudy. La rue des toiles jaunes.
      Tout au bout, des gens allaient et venaient. Le grsil les faisait ressembler  des fantmes. Pas  des humains, mais  des formes qui se dplaaient sous les nuages couleur de plomb.
      Venez par ici, vous deux ! Kurt (l'an des enfants Steiner) les rappela  l'ordre et Rudy et Liesel se htrent de le rejoindre.

       l'cole, Rudy mit un point d'honneur  rechercher la compagnie de Liesel pendant les rcrations. Les autres racontaient que la nouvelle tait idiote, mais il s'en moquait. Ds le dbut, il fut  ses cts et il y serait plus tard, lorsque la frustration ferait exploser Liesel. Mais ce ne serait pas gratuit.

      Il y a pire qu'un garon qui vous dteste : Un garon qui vous aime.

      Un jour de la fin avril, au retour de l'cole, Rudy et Liesel attendaient de jouer au football dans la rue Himmel. Ils taient un peu en avance et les autres n'avaient pas encore montr le bout de leur nez. La seule personne qu'ils aperurent fut Pfiffikus, l'homme au vocabulaire ordurier.
      Regarde, dit Rudy en le montrant du doigt.

      Portrait de Pfiffikus : 
      Une silhouette frle.
      Des cheveux blancs.
      Imper noir, pantalon marron, chaussures en dcomposition, une bouche  et quelle bouche !

      H, Pfiffikus !
      Au moment o, au loin, la silhouette se retournait, Rudy siffla.
      Le vieil homme se redressa et, simultanment, il se mit  jurer avec une frocit qui,  ce niveau, tenait du gnie. Personne ne semblait connatre son vritable nom, ou du moins personne ne l'utilisait jamais. On l'appelait Pfiffikus parce que c'tait le surnom que l'on donne aux gens qui aiment siffler, ce qu'il savait parfaitement faire. Il sifflait en permanence la Marche de Radetzky et tous les enfants de la ville l'interpellaient et reprenaient l'air.  ce moment-l, Pfiffikus abandonnait sa dmarche habituelle (pench en avant, progressant  grandes enjambes, les mains derrire son dos revtu de son impermable), et il se redressait pour mettre une borde de jurons. Toute impression de srnit disparaissait alors brutalement, car sa voix n'tait que fureur.

      Cette fois-l, Liesel, par une sorte de rflexe, imita l'attitude sarcastique de Rudy.
      Pfiffikus ! fit-elle  son tour, adoptant l'attitude cruelle approprie. Le son qui sortit de sa bouche tait affreux, mais elle n'avait pas le temps de le perfectionner.
      L'homme les poursuivit en criant. Il lana un Geh' scheissen ! et,  partir de l, cela dgnra rapidement. Au dbut, ses insultes taient uniquement destines a Rudy, mais bientt ce fut au tour de Liesel d'tre sa cible.
      Petite salope ! rugit-il. Les mots se fichrent dans le dos de la fillette. Drle d'ide de traiter de salope une enfant de dix ans. C'tait du pur Pfiffikus. Tout le monde s'accordait  penser que lui et Frau Holtzapfel auraient fait un joli couple. Revenez ! furent les derniers mots que Liesel et Rudy entendirent tandis qu'ils continuaient  courir. Ils ne s'arrtrent qu'une fois dans la rue de Munich.

      Viens, dit Rudy lorsqu'ils eurent retrouv leur souffle. On va un peu plus loin.
      Il la conduisit sur le stade Hubert, o avait eu lieu l'incident Jesse Owens. Les mains dans les poches, ils contemplrent la piste qui s'tendait devant eux. Il ne pouvait maintenant se passer qu'une chose. Rudy attaqua. Je parie que tu n'arrives pas  me battre au cent mtres, lana-t-il.
      Liesel ne l'entendait pas de cette oreille. Je parle que si.
       Tu paries quoi, petite Saumensch ? T'as des sous ?
       Bien sr que non, et toi ?
       Non. Mais Rudy avait une ide. Le lover boy se manifestait en lui. Si je gagne, j'ai le droit de t'embrasser. Il se baissa et entreprit de rouler son pantalon au-dessus du genou.
      Liesel fut pour le moins inquite. M'embrasser ? Quelle ide ! Je suis crasseuse.
       Moi aussi. Visiblement, Rudy ne voyait pas pourquoi un peu de crasse entraverait ses projets. Il y avait un certain temps que ni l'un ni l'autre n'avait pris de bain.
      Liesel rflchit, tout en observant les jambes maigrichonnes de son adversaire. Elles taient du mme gabarit que les siennes. Il n'a aucune raison de me battre, se dit-elle. Elle hocha affirmativement la tte. C'tait srieux. Si tu gagnes, tu m'embrasses, d'accord, dit-elle. Mais si c'est moi qui gagne, j'arrte d'tre goal.
      Rudy considra la question. a me va, dit-il. Ils se serrrent la main.
Le ciel tait lourd, il y avait de la brume et la pluie commenait  tomber en fins copeaux.
      La piste tait plus boueuse qu'elle n'en avait l'air.
      Les deux concurrents se prparrent.
      Rudy donna le signal du dpart en lanant un caillou en l'air. 
      Je ne vois mme pas la ligne d'arrive, gmit Liesel.
       Tu crois que je la vois, moi ?
      Le caillou toucha le sol et ils s'lancrent.
      Ils couraient cte  cte en jouant des coudes, chacun essayant de passer devant l'autre. Leurs pieds s'enfonaient dans le sol collant et ils se retrouvrent par terre  une vingtaine de mtres de l'arrive.
      Jsus, Marie, Joseph ! s'cria Rudy. Je suis couvert de merde !
       Ce n'est pas de la merde, mais de la boue, corrigea Liesel, qui n'en tait pas si sre que a. Ils avaient gliss sur cinq mtres encore. On dit qu'on a fait match nul ?
      Rudy la regarda, le regard plus bleu que jamais, un sourire carnassier aux lvres. La boue lui mangeait la moiti du visage. S'il n'y a pas de gagnant, je peux quand mme avoir mon baiser ?
       Jamais de la vie. Liesel se releva et brossa sa veste.
      Tu n'auras plus  garder les buts.
       Mets-les-toi l o je pense.
      Tandis qu'ils regagnaient la rue Himmel, Rudy la prvint : Un jour, Liesel, tu mourras d'envie de m'embrasser.
      Mais Liesel savait.
      Elle se le jurait.
      Tant qu'ils seraient de ce monde, elle n'embrasserait jamais ce minable Saukerl et surtout pas aujourd'hui. Elle avait mieux  faire. Elle contempla la boue dont elle tait couverte des pieds  la tte et se rendit  l'vidence.
      Elle va me tuer.
      Elle, bien sr, c'tait Rosa Hubermann, connue aussi sous le nom de Maman, et effectivement il s'en fallut de peu qu'elle ne tue Liesel. Le mot Saumensch revint  maintes reprises tandis qu'elle lui infligeait une racle mmorable.

L'incident Jesse Owens

      Comme nous le savons, vous et moi, Liesel n'habitait pas rue Himmel au moment o Rudy accomplit son acte d'infamie juvnile. Pourtant, rtrospectivement, elle avait l'impression d'y avoir assist. Dans son souvenir, elle tait en quelque sorte devenue membre du public imaginaire de Rudy. Si personne n'en parlait, ce n'tait pas le cas de Rudy, tant et si bien que lorsqu'elle en vint  raconter sa propre histoire, l'incident Jesse Owens en faisait partie, au mme titre que les vnements dont elle avait t le tmoin direct.

      C'tait l'anne 1936. Les jeux Olympiques d'Hitler.
      Jesse Owens venait de remporter sa quatrime mdaille d'or au relais quatre fois cent mtres. Le refus d'Hitler de lui serrer la main et l'ide qu'il pt tre considr comme un sous-homme en tant que Noir firent le tour du monde. La performance d'Owens stupfia mme les plus racistes des Allemands. Personne ne fut plus impressionn que Rudy Steiner.
      Toute la famille tait runie dans le salon lorsqu'il se glissa hors de la pice et se dirigea vers la cuisine. Il prit un peu de charbon dans le fourneau et referma dessus sa petite main. Maintenant. Un sourire. Il tait prt.
      Il se passa le charbon sur tout le corps jusqu' tre totalement noir. Il en mit mme une couche sur ses cheveux.
      En voyant son reflet dans la vitre, le jeune garon eut un sourire un peu fou, puis, en short et tricot de peau, il s'empara discrtement du vlo de son frre an et se dirigea vers la piste. Dans sa poche, il avait emport un peu de charbon de rserve, au cas o le noir sur sa peau s'en irait.

      Liesel imaginait le ciel cette nuit-l, avec la lune cousue sur la vote cleste et les nuages piqus tout autour.
      Le vlo rouill s'arrta dans un grincement d'agonie devant la clture du stade. Rudy enjamba celle-ci, atterrit de l'autre ct et trottina vers le dpart du cent mtres. Puis, aprs quelques tirements aussi enthousiastes que maladroits, il prit ses marques en creusant le sol.
      Il se concentra en faisant quelques pas sous la vote sombre du ciel, o l'observaient les nuages et la lune.
      Owens a l'air trs en forme, lana-t-il, en prenant la voix d'un commentateur sportif. Ce pourrait bien tre cette fois sa plus grande victoire...
      Il serra les mains imaginaires des autres athltes et leur souhaita bonne chance. Pour le principe.

      Le starter leur fit signe de s'aligner. Des gens s'taient masss tout autour de la piste. Ils scandaient tous la mme chose : le nom de Rudy Steiner. Et Rudy Steiner s'appelait Jesse Owens.
      Le silence se fit.
      Ses pieds nus accrochrent le sol. Il sentait la cendre entre ses orteils.
      Sur ordre du starter, il se redressa  demi. Puis le coup de feu troua la nuit.

      Pendant le premier tiers de la course, les concurrents furent  peu prs  galit, mais trs vite l'Owens noirci au charbon laissa les autres derrire lui.
      Owens est en tte ! hurla-t-il en filant sur la piste vide, vers les applaudissements frntiques, vers la gloire olympique. Il sentit mme son torse couper le cordon sur la ligne d'arrive au moment o il la franchit. Lui, l'homme le plus rapide du monde.

      C'est seulement au cours de son tour d'honneur que les choses se gtrent.  l'arrive, parmi les spectateurs, se tenait son pre, tel un pre Fouettard en complet veston. (Comme je l'ai dit, le pre de Rudy tait tailleur et on le voyait rarement dans la rue autrement qu'en costume cravate. Dans ces circonstances prcises, il tait juste en costume et chemise dboutonne.)
      Was ist los ? demanda-t-il  son fils lorsque celui-ci apparut dans toute sa gloire charbonneuse. Qu'est-ce qui se passe ici ? La foule s'vanouit. Une brise la remplaa. Je m'tais assoupi dans mon fauteuil quand Kurt a remarqu que tu avais disparu. Tout le monde te cherche !
      Ordinairement, M. Steiner tait un homme d'une extrme courtoisie. La dcouverte de son fils noirci au charbon par une nuit d't sortait toutefois  ses yeux de l'ordinaire. Ce gosse est cingl, marmonna-t-il, tout en reconnaissant en son for intrieur qu'avec six enfants, ce genre de choses devait forcment arriver. Dans le lot, il y en aurait au moins un pour poser problme. Et il l'avait en ce moment devant lui, dans l'attente d'une explication de sa part. Je t'coute.
      Rudy, pli en deux, tentait de reprendre son souffle. Je faisais comme si j'tais Jesse Owens, rpondit-il, l'air le plus naturel du monde. Le ton employ sous-entendait mme quelque chose du genre : Alors, qu'est-ce que a donne ? Il changea cependant d'attitude lorsqu'il vit les cernes creuss par le manque de sommeil sous les yeux de son pre.
      Jesse Owens ? M. Steiner avait un visage de bois, un ton direct, un grand corps solide comme un chne et des cheveux comme des chardes. Quoi, Jesse Owens ?
       Tu sais bien, Papa, le magicien noir.
       Je vais t'en donner, moi, de la magie noire ! Il saisit l'oreille de son fils entre le pouce et l'index.
      Rudy grimaa. Ouille, a fait mal !
       Tiens donc ! Son pre tait surtout proccup par la texture moite et charbonneuse qui lui tachait les doigts. Ce n'est pas vrai, il s'en est mis partout, jusque dans les oreilles ! pensait-il. Viens, on s'en va.

      Sur le chemin du retour, M. Steiner fit de son mieux pour parler politique avec son fils. C'est seulement des annes plus tard que Rudy comprendrait tout, quand il serait trop tard pour chercher  comprendre quoi que ce soit.

      La politique contradictoire d'Alex Steiner
      Un : il tait membre du parti nazi, mais il ne hassait pas les Juifs, ni qui que ce soit, d'ailleurs.
      Deux : toutefois, il ne put s'empcher d'prouver secrtement un certain soulagement (ou pire, un certain contentement !) quand des boutiquiers juifs furent privs de travail, car d'aprs la propagande, des tailleurs juifs n'allaient pas tarder  venir lui voler sa clientle.
      Trois : mais cela signifiait-il qu'ils devaient tre dfinitivement chasss ?
      Quatre : sa famille. Il devait videmment tout faire pour l'entretenir. Et si a voulait dire tre membre du parti, eh bien, il tait membre du parti.
      Cinq : quelque part, tout au fond de son cur, il prouvait une dmangeaison, mais il refusait de se gratter. Il redoutait ce qui pourrait alors suinter.

      En regagnant la rue Himmel, Alex dit  Rudy : Fiston, tu ne peux pas te balader barbouill de noir, tu m'entends ?
      Rudy coutait, sans bien saisir le sens des paroles de son pre. La lune tait maintenant dtache, libre d'voluer dans le ciel, de monter, de descendre et de laisser couler un filet lumineux sur son visage, ce qui le laissait un peu dans le vague, comme ses ides.
      Pourquoi non, Papa ?
       Parce qu'on t'emmnera.
       Pourquoi ?
       Parce que tu ne dois pas vouloir tre comme les Noirs, les Juifs ou les gens qui... ne sont pas nous.
       C'est qui, les Juifs ?
       Tu connais mon plus vieux client, M. Kaufmann, chez qui on achte tes chaussures ?
       Oui.
       Il est juif
       Je ne savais pas. Il faut payer pour tre juif ? Il faut une autorisation ?
       Non, Rudy. M. Steiner guidait le vlo d'une main et son fils de l'autre, et il avait du mal  mener en mme temps une conversation. Il avait d'ailleurs oubli qu'il tenait toujours Rudy par l'oreille. C'est comme quand on est allemand, ou catholique, poursuivit-il.
       Ah ! Est-ce que Jesse Owens est catholique ?
       Je n'en sais rien, voyons ! M. Steiner se prit le pied dans une pdale. Du coup, il lcha Rudy.
      Ils avancrent quelques minutes en silence, puis Rudy dclara : J'aimerais ressembler  Jesse Owens, Papa.
      Cette fois, son pre lui posa la main sur la tte. Je sais, fiston, mais tu as de beaux cheveux blonds et de grands yeux bleus, de la bonne couleur. Tu n'as pas  t'en plaindre. C'est clair ?
      Mais rien n'tait clair.
      Rudy ne comprenait rien et cette nuit-l fut le prlude d'vnements futurs. Deux ans et demi plus tard, la vitrine du magasin de chaussures Kaufmann vola en clats et toutes les chaussures furent jetes dans un camion avec leurs botes.

L'autre face du papier de verre
      
      Tout le monde, je suppose, connat des pisodes marquants dans sa vie, surtout dans l'enfance. Pour certains, ce sera l'incident Jesse Owens. Pour d'autres, une histoire de lit mouill.

      Le mois de mai 1939 tirait  sa fin et la soire se droulait comme la plupart des autres. Maman repassait avec sa poigne de fer. Papa tait sorti. Liesel nettoyait la porte d'entre et regardait le ciel au-dessus de la rue Himmel.
      Un peu plus tt, il y avait eu un dfil.
      Les membres extrmistes du NSDAP (connu galement sous le nom de parti nazi), en chemise brune, avaient parcouru au pas la rue de Munich en portant leurs drapeaux firement, la tte haute et comme plante au bout d'une pique. Ils chantaient  pleine voix, le clou tant une interprtation rugissante de Deutschland ber Alles, L'Allemagne par-dessus tout.
      Comme toujours, ils furent applaudis.
      Cela les stimulait. Ils poursuivirent leur route vers on ne savait o.
      Les gens les regardaient passer, les uns en saluant bras tendu, les autres en applaudissant  s'arracher la peau des mains. Certains, comme Frau Diller, avaient leur tte des grands rassemblements, grimaante de fiert, et puis, ici et l, il y avait les gens  part comme Alex Steiner, qui claquait des mains lentement, consciencieusement, comme taill dans une souche. Soumission.
      Liesel tait sur le trottoir avec Papa et Rudy. Le visage de Hans Hubermann ressemblait  une fentre aux volets clos.

      Quelques chiffres : 
      En 1933, 90 % des Allemands affichaient un soutien sans faille  Adolf Hitler.
      Ce qui veut dire que 10 % ne le soutenaient pas.
      Hans Hubermann en faisait partie.
      Il y avait une raison  cela.

      Dans la nuit, Liesel rva, comme d'habitude. Au dbut, elle vit dfiler les chemises brunes mais, bientt, ces hommes la conduisirent vers un train, o l'attendait la dcouverte usuelle. Le regard fixe de son frre.
      Lorsqu'elle se rveilla en hurlant, elle sut tout de suite que cette fois, quelque chose avait chang. Une odeur montait de dessous les draps, tide et curante. Au dbut, elle tenta de se persuader que rien n'tait arriv, mais lorsque Hans Hubermann s'approcha et la prit dans ses bras, elle admit la chose dans un sanglot.
      Papa, chuchota-t-elle  son oreille, Papa. Ce fut tout. Il devait sentir l'odeur.
Il la souleva doucement du lit et l'emporta dans la salle d'eau. L'pisode marquant eut lieu quelques minutes plus tard.

      On va changer les draps, dit Papa, et, quand il tira dessus pour les ter, quelque chose tomba par terre avec un bruit mat, entre ses pieds. Un livre noir avec des lettres d'argent.
      Il jeta un coup d'il sur la couverture.
      Il regarda ensuite Liesel, qui haussa timidement les paules.
      Puis il dchiffra lentement le titre  haute voix : Le Manuel du fossoyeur.
      C'est donc comme a qu'il s'intitule, pensa Liesel.
      Un espace de silence s'tendait maintenant entre eux trois. L'homme, la fillette et le livre. Hans Hubermann ramassa l'ouvrage et parla d'une voix douce.

      Conversation a deux heures du matin
      C'est  toi?
       Oui, Papa.
       Tu veux le lire ?
       nouveau : Oui, Papa.
      Un sourire las.
      Le regard mtallique qui fond.
      Bon, alors on va s'y mettre.

      Quatre ans plus tard, quand Liesel se mettrait  crire dans le sous-sol et repenserait au choc de l'pisode du lit mouill, deux lments la frapperaient. D'abord, elle avait eu beaucoup de chance que ce soit Papa qui ait dcouvert le livre. (Heureusement, auparavant, quand il fallait changer les draps, Rosa lui demandait de les ter et de faire son lit. Et que a saute, Saumensch ! On a du pain sur la planche !) Ensuite, elle tait trs fire de la part qu'avait prise Hans Hubermann dans son ducation. Chose incroyable, ce n'est pas vraiment grce  l'cole que j'ai su lire, crivait-elle, mais grce  Papa. Les gens ne le croient pas trs intelligent, et c'est vrai qu'il ne lit pas vite, mais je n'allais pas tarder  apprendre que les mots et l'criture lui avaient sauv la vie une fois. Ou du moins, les mots et un homme qui lui avait appris  jouer de l'accordon...

      Procdons dans l'ordre, dit Hans Hubermann cette nuit-l. Il lava les draps, puis les tendit. Maintenant, on peut y aller, fit-il en revenant. La classe de minuit peut commencer.
      La poussire dansait dans la lumire jaune.
      Liesel tait assise sur des draps propres et froids, honteuse et ravie. L'ide qu'elle avait mouill son lit la taraudait mais, en mme temps, elle allait lire. Elle allait lire son livre.
      L'excitation s'empara d'elle.
      Faisant natre des images d'un gnie de la lecture de dix ans.
      Si seulement tout tait aussi simple !

      Pour tre franc, expliqua sans dtour Papa, Je ne lis pas trs bien moi-mme.
      Quelle importance, aprs tout ? C'tait peut-tre mieux, au contraire. Cela risquerait moins de frustrer la fillette qui, elle, n'en tait pas capable.
      Nanmoins, au dbut, quand Hans Hubermann prit le livre et le feuilleta, il n'tait pas trs  l'aise.
      Il vint s'asseoir auprs d'elle sur le lit et s'installa, les jambes pendantes. Il examina de nouveau le livre, puis le posa sur la couverture. Dis-moi, pourquoi une gentille enfant comme toi veut-elle lire une chose pareille ?
      Liesel haussa de nouveau les paules. Si l'apprenti fossoyeur avait lu les uvres compltes de Goethe ou d'un autre grand crivain, c'tait ce qui se serait trouv sur son lit maintenant. Elle tenta de l'expliquer. Eh bien, quand... j'tais assise dans la neige et... Les mots murmurs glissrent sur le lit et tombrent en pluie sur le sol.
      Papa sut quoi rpondre. Il savait toujours.
      Il passa une main ensommeille dans ses cheveux et dclara : Promets-moi une chose, Liesel. Si je meurs bientt, fais en sorte qu'on m'enterre dans les rgles de l'art.
      Srieuse, elle hocha affirmativement la tte.
      Ne saute pas un chapitre ou une tape. Il se mit  rire, et elle l'imita. Bon, ceci pos, nous pouvons commencer.
      Il modifia sa position et ses articulations craqurent comme un vieux plancher. On y va.
      Dans le silence de la nuit, le livre s'ouvrit  un coup de vent.
      Avec le recul, Liesel savait ce que son papa avait pens en parcourant du regard la premire page du Manuel du fossoyeur. Au fur et  mesure qu'il dcouvrait les difficults du texte, il se rendait bien compte que celui-ci n'avait rien d'idal. Il comportait des termes que lui-mme avait du mal  dchiffrer. Sans parler du sujet, particulirement morbide. Quant  la fillette, elle ne cherchait mme pas  comprendre pourquoi elle brlait tellement de le lire. Peut-tre voulait-elle avoir la certitude que son frre avait t enterr correctement. Quoi qu'il en soit, elle dsirait lire ce livre avec toute la violence que peut prouver un tre humain de dix ans.
      Le chapitre un tait intitul : Premire tape : choisir le bon quipement. Une brve introduction prsentait le genre de matriel ncessaire auquel il serait fait rfrence dans les vingt pages suivantes. Les pelles, pioches, gants et autres articles taient numrs, assortis de conseils pour les entretenir. Le mtier de fossoyeur tait une affaire srieuse.
      Tandis que Papa tournait les pages, il sentait sans doute le regard de Liesel fix sur lui, attendant que des mots, n'importe lesquels, passent ses lvres.
      Tiens, dit-il en changeant  nouveau de position et en lui tendant le livre. Prends cette page et dis-moi quels mots tu reconnais.
      Elle jeta un il, et mentit.
       peu prs la moiti.
       Lis-en quelques-uns. Mais bien sr, elle en tait incapable. Lorsqu'il lui demanda de montrer du doigt ceux qu'elle pouvait dchiffrer, il n'y en avait que trois, les trois articles allemands, sur une page qui devait compter deux cents mots.
      Ce sera peut-tre plus difficile que prvu.
      Cette pense traversa brivement l'esprit de Hans Hubermann. Liesel le devina.

      Il se redressa, se mit debout et sortit de la chambre.
      Cette fois, quand il revint, il dclara : En fait, j'ai une meilleure ide. Dans sa main, il tenait un gros crayon de peintre et une pile de papier de verre. Commenons par le commencement. Tu vas devoir t'y frotter. Liesel ne voyait pas de raison de refuser.
      Dans l'angle gauche d'un morceau de papier de verre retourn, il dessina un carr de trois centimtres sur trois et y insra un A majuscule. Dans l'autre angle, il plaa un a minuscule.
      A, dit Liesel.
       A comme quoi ?
      Elle sourit. Comme Apfel.
      Il inscrivit le mot en gros caractres et dessina une pomme en dessous. La pomme avait une forme bizarre. Il tait peintre en btiment, pas artiste. Quand il eut termin, il dclara : Maintenant, passons au B.
      Au fur et  mesure qu'ils progressaient dans l'alphabet, les yeux de Liesel s'agrandissaient. Elle avait fait cela  l'cole, dans la classe des petits, mais, cette fois, c'tait beaucoup mieux. Elle tait la seule lve et ne ressemblait pas  une gante parmi des nains. C'tait agrable de suivre le mouvement de la main de Papa tandis qu'il crivait les mots et traait lentement les premiers croquis.
      Allons, Liesel, dit-il un peu plus tard,  un moment o elle pataugeait un peu. Un mot qui commence par S. C'est facile, pourtant. Tu me dois.
      Elle ne voyait pas.
      Allons ! Il l'aiguillonnait  voix basse. Pense  Maman.
      Cette fois, le mot la frappa comme une gifle.
      Elle ne put s'empcher de sourire. Saumensch ! s'cria-t-elle. Papa clata de rire, puis s'effora de se retenir.
      Chut ! Il ne faut pas faire de bruit, dit-il, sans pouvoir se contrler pour autant. Il crivit le mot, en le compltant par l'un de ses croquis.
      
      Une uvre d'art caractristique de la manire de Hans Hubermann.
      Papa ! murmura-t-elle. Il me manque les yeux !
      Il lui tapota les cheveux. Elle tait tombe dans le pige. Avec un sourire comme a, dit Hans Hubermann, tu n'as pas besoin d'yeux. Il la serra dans ses bras, puis contempla de nouveau le dessin, avec son regard d'argent chaleureux.
Maintenant, on passe au T.

      Une fois l'alphabet termin et tudi une bonne dizaine de fois, Papa se pencha en avant.
      a ira pour cette nuit, dit-il.
       S'il te plat, encore quelques mots !
      Il se montra ferme. Non, c'est assez. Quand tu t'veilleras, je jouerai de l'accordon pour toi.
       Merci, Papa.
       Bonne nuit. Un rire monosyllabique. Bonne nuit, Saumensch.
       Bonne nuit, Papa.
      Il alla teindre la lumire et revint s'installer sur la chaise. Liesel garda les yeux ouverts dans l'obscurit. Elle observait les mots.

L'odeur de l'amiti

      La classe de minuit se poursuivit.
      Au cours des semaines suivantes et jusqu'au dbut de l't, elle commena  la fin de chaque cauchemar.  deux reprises encore, Liesel mouilla son lit, mais Hans Hubermann changea tranquillement les draps et reprit sa lecture, ses croquis et sa rcitation. Aux petites heures de la matine, leurs voix discrtes rsonnaient.
      Un jeudi aprs-midi, un peu aprs trois heures, Maman dit  Liesel de se prparer pour l'accompagner dans ses livraisons de repassage. Mais Papa avait une autre ide.
      Il entra dans la cuisine et dclara : Dsol, Maman, elle ne va pas avec toi aujourd'hui.
      Maman ne leva mme pas les yeux du sac  linge. On t'a sonn, Arschloch ? Viens, Liesel.
       Elle lit. Papa sourit fermement  Liesel, puis lui fit un clin d'il. Avec moi. Je lui apprends. On va sur les bords de l'Amper, l o je m'exerais  l'accordon.
      Cette fois, Maman ragit.
      Elle plaa le linge sur la table et monta tout de suite en puissance. Qu'est-ce que tu as dit ?
       Tu as parfaitement entendu, Rosa.
      Maman clata de rire. Qu'est-ce que tu peux bien lui apprendre, toi ? Un sourire cartonn. Des mots comme des uppercuts. Comme si tu lisais aussi bien que a, espce de Saukerl.
      La cuisine attendit la suite. Papa contre-attaqua. On va emporter le linge et le livrer  ta place.
       Sale... Elle s'interrompit. Les mots restrent en attente dans sa bouche tandis qu'elle rflchissait. Rentrez avant la nuit.
       On ne peut pas lire dans le noir, Maman, dit Liesel.
       Qu'est-ce que j'ai entendu, Saumensch ?
       Rien, Maman.
      Papa tendit l'index vers elle avec un grand sourire. Livre, papier de verre, crayon, numra-t-il, puis, alors qu'elle tait dj partie, il ajouta : Accordon ! Ils se retrouvrent bientt dans la rue, emportant les mots, la musique et le linge.

      Avant d'arriver  la boutique de Frau Diller, ils se retournrent plusieurs fois pour voir si Maman tait toujours en train de les surveiller au portail. Elle l'tait.  un moment, elle lana : Liesel, tiens-moi ce repassage droit ! C'est pas le moment de le froisser !
       Oui, Maman !
      Quelques pas plus loin : Liesel, tu t'es assez couverte ?
       Comment ?
       Saumensch dreckiges, tu n'entends jamais rien ! T'es-tu assez couverte ? Il risque de faire froid, plus tard !
      Une fois tourn le coin de la rue, Papa se baissa pour renouer son lacet. Liesel, dit-il, tu me roules une cigarette ?
      Rien ne pouvait lui faire plus plaisir.

      Quand ils eurent livr le linge, ils revinrent vers la rivire Amper, qui flanquait la ville. Elle poursuivait ensuite son cours dans la direction de Dachau  le camp de concentration.
      Il y avait un pont de bois.
      Ils s'assirent dans l'herbe  une trentaine de mtres de l et se mirent  crire les mots et  les prononcer  voix haute. Quand le jour dclina, Hans prit son accordon. Liesel l'couta en le regardant, sans remarquer tout de suite l'expression de perplexit qu'affichait ce soir-l son papa en jouant.

Le visage de papa
Il tait ailleurs et s'interrogeait,
mais les rponses n'taient pas l.
Pas encore.

      Quelque chose avait chang chez Hans Hubermann. De manire  peine perceptible.
      Elle s'en aperut, mais ne comprit que plus tard, quand toutes les histoires s'embotrent. Elle ignorait que l'accordon de Hans Hubermann tait en lui-mme une histoire. Plus tard, l'histoire ferait son apparition au 33, rue Himmel, tt dans la matine, avec des paules crispes et une veste pleine de frissons. Elle aurait avec elle une valise, un livre et deux questions. Une histoire. Une histoire aprs une histoire. Une histoire dans une histoire.
      Pour l'instant, il n'y avait que celle qui concernait Liesel et elle lui plaisait.
Liesel s'allongea dans les hautes herbes.
      Elle ferma les yeux et laissa les notes lui emplir les oreilles.

      Tout ne marchait pourtant pas comme sur des roulettes. Parfois, Papa manquait se mettre en colre. Voyons, Liesel, disait-il, tu connais ce mot ! Juste au moment o elle semblait progresser rgulirement, un blocage se produisait.
      Quand il faisait beau, l'aprs-midi, ils allaient au bord de l'Amper. Quand il faisait mauvais, ils restaient au sous-sol. C'tait surtout  cause de Maman. Au dbut, ils avaient essay de s'installer dans la cuisine, mais c'tait impossible.
      Rosa, avait fini par dire Hans, interrompant posment sa femme au milieu d'une phrase. Je peux te demander une faveur ?
      Elle avait lev les yeux du fourneau. Quoi donc ?
       Est-ce que tu voudrais bien la fermer au moins pendant cinq minutes ? Par piti.
      Vous imaginez la raction.
      Ils se retrouvrent au sous-sol.

      Celui-ci n'tait pas clair. Ils s'armrent donc d'une lampe  ptrole et lentement, entre l'cole et la maison, entre la rivire et le sous-sol, entre bons et mauvais jours, Liesel apprit  lire et  crire.
      Bientt, lui dit Papa, tu seras capable de lire cet affreux bouquin mortuaire les yeux ferms.
       Et je pourrai quitter cette classe de nains.
      C'tait dit avec une certaine brutalit.
      Une fois, dans le sous-sol, Papa arriva avec un pinceau  la place du papier de verre (la rserve baissait rapidement). Les Hubermann n'avaient chez eux que l'essentiel, mais il y avait de la peinture en quantit et elle joua un rle important dans l'apprentissage de Liesel. Papa nonait un mot et la fillette devait l'peler  haute voix, puis le peindre sur le mur si elle ne s'tait pas trompe. Au bout d'un mois, le mur fut repeint. Une nouvelle page de ciment.

      Parfois, le soir, aprs avoir travaill dans le sous-sol, Liesel, installe dans la baignoire, entendait les mmes propos rsonner dans la cuisine.
      Tu pues, disait Maman  Hans. Tu pues la cigarette et le ptrole.
      Assise dans l'eau, Liesel imaginait cette odeur, rpandue sur les vtements de Papa. Avant tout, c'tait l'odeur de l'amiti et elle pouvait la sentir aussi sur elle. Liesel l'adorait. Elle reniflait son bras et souriait tandis que l'eau refroidissait autour d'elle.

La championne poids lourds de la cour de recration

      L't 1939 passa  toute allure, ou peut-tre Liesel ne le vit tout simplement pas passer. Elle fut trs occupe  jouer au foot rue Himmel avec Rudy et les autres gamins (on y jouait t comme hiver),  livrer le linge avec Maman et  apprendre des mots.
      Dans la dernire partie de l'anne, deux vnements se produisirent.

      Septembre-Novembre 1939 : 
1. Dbut de la Seconde Guerre mondiale.
2. Liesel Meminger devient la championne poids ourds de la cour de l'cole.

      Dbut septembre.
      Le jour o la guerre clata et o ma charge de travail s'accrut, il faisait frais  Molching.
      La guerre. Partout, on ne parlait que de a. Les gros titres des journaux s'en dlectaient. La voix rugissante du Fhrer sortait des postes de radio allemands. Nous n'abandonnerons pas.
      Nous ne lcherons pas prise. Nous gagnerons. Notre heure est venue.
      Les troupes allemandes envahissaient la Pologne et les gens se rassemblaient ici et l pour apprendre les dernires nouvelles. La rue de Munich, comme la plupart des rues principales des villes allemandes, bruissait de l'animation de la guerre. L'odeur, la voix. Signe avant-coureur, le rationnement avait commenc quelques jours plus tt, et maintenant c'tait officiel. La France et l'Angleterre avaient dclar la guerre  l'Allemagne. Pour parler comme Hans Hubermann :
      a va barder.

      Le jour o on l'annona, Papa avait eu par chance un peu de travail. Sur le chemin du retour, il ramassa un journal abandonn, et plutt que de s'arrter et de le fourrer entre des pots de peinture dans sa charrette, il le replia et le glissa sous sa chemise. Le temps d'arriver  la maison, la sueur avait imprim l'encre des caractres sur sa peau. Le journal atterrit sur la table, mais les nouvelles taient fixes sur son torse. Un tatouage. Maintenant, sa chemise ouverte, il dchiffrait les titres sous le faible clairage de la cuisine.
      Qu'est-ce que a dit ? demanda Liesel. Son regard allait des inscriptions noires au journal.
      Hitler s'empare de la Pologne, rpondit-il en s'affalant sur une chaise. Puis, sur un ton qui n'avait rien de patriotique, il murmura : Deutschland ber Alles.
      Il avait de nouveau cette expression particulire  sa tte des moments o il jouait de l'accordon.

      Une guerre commenait.
      Une autre allait dbuter pour Liesel.

      Environ un mois aprs la rentre scolaire, elle passa dans une classe  son niveau. C'tait d  ses progrs en lecture, me direz-vous. Pas du tout. Elle avait toujours beaucoup de mal  lire. Les phrases s'parpillaient, les mots lui chappaient. Non, ce changement tait d au fait qu'elle posait des problmes dans la petite classe. Elle rpondait aux questions poses  d'autres lves et faisait du bruit. De temps  autre, elle recevait ce qu'on appelait une Watschen dans le couloir.

      Dfinition : 
      Watschen = une bonne racle

      L'enseignante, qui se trouvait tre une bonne sur, l'installa sur une chaise sur le ct de la classe et la pria de ne pas ouvrir la bouche.  l'autre bout de la salle, Rudy agita la main dans sa direction. Elle lui fit  son tour un signe en s'efforant de ne pas sourire.
       la maison, elle avait bien avanc dans la lecture du Manuel du fossoyeur avec Papa. Ils entouraient les mots qu'elle ne comprenait pas et les reprenaient le lendemain dans le sous-sol. Elle pensait que c'tait suffisant.  tort.
      Dbut novembre, il y eut des preuves pour contrler le niveau des lves  l'cole. L'une d'elles portait sur la lecture. Chaque enfant devait se tenir face  la salle et lire un texte remis par la matresse. C'tait une matine glaciale, mais trs ensoleille. Les enfants plissaient les yeux. Un halo lumineux entourait sur Maria, qui ressemblait  la Faucheuse. ( propos, j'aime bien cette vision de la mort qu'ont les humains, sous les traits de la Faucheuse. La faux me plat. a m'amuse.)
      Dans la classe baigne de lumire, les lves furent appels au hasard.
Waldenheim, Lehmann, Steiner.
      Tous se levrent et se mirent  lire, chacun  son niveau. Rudy se rvla tonnamment bon.
      Liesel attendait son tour avec un mlange d'impatience et de peur. Elle avait dsesprment envie de savoir une fois pour toutes o elle en tait de la lecture. Avait-elle un niveau correct ? S'approchait-elle mme de celui de Rudy et des autres ?
      Chaque fois que sur Maria baissait les yeux vers sa liste de noms, un faisceau de nerfs lui enserrait la cage thoracique. Au dbut, il tait localis  l'estomac, mais il tait mont plus haut, et bientt elle l'aurait autour du cou comme une corde.
      Lorsque Tommy Mller arriva au bout de sa mdiocre prestation, elle regarda autour d'elle. Tout le monde tait pass. Sauf elle.

      Bien. Sur Maria considra sa liste avec un hochement de tte. Nous en avons termin. 
      Quoi ?
      Non!
      Une voix se matrialisa de l'autre ct de la classe. Celle d'un garon aux cheveux jaune citron, dont les genoux osseux semblaient vouloir percer son pantalon sous le bureau. Il leva le doigt et dclara : Sur Maria, je crois que vous avez oubli Liesel.

      Sur Maria ne fut pas impressionne le moins du monde.

      Elle posa son registre sur la table, soupira et contempla Rudy avec un air dsapprobateur, presque mlancolique. Pourquoi devait-elle toujours avoir affaire  Rudy Steiner ? Pourquoi ? Ne pouvait-il donc se taire ?
      Non, dit-elle d'un ton ferme en se penchant lgrement en avant. Je crois que ce n'est pas possible pour Liesel, Rudy. Elle jeta un coup d'il  la fillette, pour confirmation. Elle lira pour moi un peu plus tard.
      Liesel s'claircit la gorge. Je peux ds maintenant, ma sur, dit-elle sur un ton de dfiance tranquille. La plupart des autres lves observaient en silence. Quelques-uns pratiquaient l'art du ricanement, si pris des enfants.
      La sur en avait assez. Non, tu ne peux pas... Voyons, qu'est-ce que tu fais ?
      Liesel s'tait leve et se dirigeait d'un pas raide vers l'estrade. Elle prit le livre et l'ouvrit au hasard. Trs bien, dit sur Maria. Tu veux lire ? Lis.
       Oui, ma sur. Aprs avoir lanc un bref coup d'il  Rudy, Liesel concentra son attention sur le texte.
      Lorsqu'elle leva les yeux, elle vit la salle se diviser, puis se remettre en place. Tous les enfants taient crass et elle s'imagina, triomphante, en train de lire la page entire avec aisance et sans faire la moindre faute.

      Un mot cl : Imagina

      Vas-y, Liesel !
      Rudy rompit le silence.
      La voleuse de livres contempla de nouveau les mots.
      Vas-y ! Cette fois, Rudy articula en silence. Vas-y, Liesel.
      Le sang de Liesel battit plus fort  ses oreilles. Les phrases se brouillrent.
      La page blanche tait soudain crite dans une autre langue et, pour tout aggraver, la fillette avait maintenant les larmes aux yeux. Elle ne distinguait mme plus les mots.
      Et puis il y avait cet abominable soleil, qui traversait la fentre  la classe avait des vitres partout et tombait directement sur elle. Tu sais voler un livre, mais tu es incapable d'en lire un ! lui lanait-il au visage.
      Elle trouva la solution.
      Elle prit une profonde inspiration et se mit  lire, non pas le livre qu'elle avait devant elle, mais un passage du Manuel du fossoyeur. Le chapitre trois : En cas de neige, que Papa lui avait lu. Elle le connaissait par cur.
      En cas de neige, nona-t-elle, il faut s'assurer que l'on a une pelle solide. Il faut creuser profondment, sans mnager sa peine. Pas question de s'conomiser. Elle inspira de nouveau. Bien sr, le mieux est d'attendre le moment de la journe le moins froid, quand...
      Cela s'arrta l.
      Le livre lui fut arrach des mains. Liesel, dans le couloir !
      Elle eut droit  une petite Watschen. Et tandis que la main de sur Maria s'abattait sur sa joue, elle les entendit rire dans la classe. Elle les voyait, tous ces enfants crabouills qui souriaient et riaient aux clats dans le soleil. Tous, sauf Rudy.

       la rcration, elle fut accable de sarcasmes. Un garon nomm Ludwig Schmeikl s'approcha d'elle, un livre  la main. H, Liesel, lana-t-il, j'ai du mal avec ce mot. Tu peux le lire pour moi ? Il clata de rire, d'un rire satisfait de gamin de dix ans. Espce de Dummkopf ! Imbcile !
      De gros lourdauds de nuages envahissaient le ciel. D'autres enfants l'interpellaient et la regardaient bouillir de rage.
      Ne les coute pas, lui conseilla Rudy.
       Facile  dire. C'est pas toi, l'imbcile.
      Vers la fin de la rcration, elle avait t importune  dix-neuf reprises.  la vingtime, elle craqua. C'tait Schmeikl, qui remettait a. Allez, Liesel, dit-il en lui fourrant le livre sous le nez. Donne-moi un coup de main, sois gentille !
      En fait de coup de main, il fut servi.

      Elle se leva, lui arracha le livre et le jeta  terre, et tandis que Schmeikl se retournait vers les autres avec le sourire, elle lui balana un coup de pied dans la rgion du bas-ventre.
      Comme on peut s'en douter, Ludwig Schmeikl se plia en deux. Le poing de Liesel s'crasa sur son oreille. Quand il fut  terre, elle lui sauta dessus. Et l, folle de rage, elle le gifla, le griffa, bref, le dmolit. Il avait une peau douce et tide, et les phalanges et les ongles de Liesel taient terriblement durs, malgr leur petitesse. Espce de Saukerl ! La voix de Liesel, elle aussi, l'gratignait. Espce d'Arschloch ! Tu peux m'peler Arschloch, s'il te plat ?
      Il fallait voir comme les nuages accouraient et se rassemblaient stupidement dans le ciel !
      Des nuages obses.
      Noirs et joufflus.
      Qui se bousculaient, s'excusaient, se dmenaient pour trouver de la place.
      Les enfants s'taient rassembls autour d'eux avec la rapidit habituelle des gosses attirs par la bagarre. Une mle de bras et de jambes, de cris et d'encouragements s'paissit autour des deux adversaires. Ils regardaient Liesel Meminger filer  Ludwig Schmeikl la racle de sa vie. Une fille poussa un cri. Jsus, Marie, Joseph, elle va le tuer ! commenta-t-elle.
      Liesel ne le tua pas.
      Mais il s'en fallut de peu.
      En fait, la seule chose qui l'arrta fut la tte pathtiquement secoue de tics de Tommy Mller. Il arborait un sourire si idiot qu'elle le jeta  terre, lui sauta dessus et se mit  le frapper, lui aussi.
      Qu'est-ce que tu fais ? couina-t-il, et c'est seulement au bout de la troisime ou de la quatrime gifle, alors qu'un filet de sang carlate coulait du nez du garon, que Liesel s'arrta.
       genoux, elle prit une profonde inspiration et couta les gmissements de sa victime. Puis, dfiant du regard la masse indistincte de visages qui l'entourait, elle lana  la ronde : Je ne suis pas une imbcile !
      Personne ne la contredit.

      C'est au moment o chacun rentra en classe et o sur Maria vit dans quel tat se trouvait Ludwig Schmeikl que les choses se gtrent  nouveau pour Liesel. Les premiers  tre souponns furent Rudy et quelques autres, qui taient toujours en train de se chercher des poux dans la tte. Montrez-moi vos mains ! ordonna la sur. Mais tous les avaient nettes.
      Je ne peux pas le croire, marmonna la sur, ce n'est pas possible. Si, pourtant. Lorsque Liesel s'avana pour montrer ses mains, les traces de Ludwig Schmeikl taient l, en train de prendre une belle couleur rouille. Le couloir, ordonna sur Maria pour la seconde fois de la journe. Ou, plus prcisment, pour la seconde fois en une heure.
      Et cette fois, ce ne fut pas une petite Watschen, ni mme une moyenne, mais la mre de toutes les Watschen du couloir, une succession de coups cinglants de bton, qui empcha pratiquement Liesel de s'asseoir pendant une semaine. Et aucun rire ne monta de la salle de classe. Plutt une attention silencieuse et apeure.

      Aprs la classe, Liesel rentra chez elle avec Rudy et les autres enfants Steiner. En approchant de la rue Himmel, elle fut soudain submerge par tout ce qu'elle avait endur jusque-l  l'chec de la rcitation du Manuel du fossoyeur, sa famille dtruite, ses cauchemars, cette journe d'humiliation , elle s'effondra dans le caniveau et fondit en larmes. Voil  quoi tout cela avait abouti.
      Rudy tait  ses cts.
      Il se mit  pleuvoir  verse.
      Kurt Steiner les appela, mais ni l'un ni l'autre ne bougea. L'une tait assise, en pleine dtresse, sous les hallebardes, et l'autre attendait, debout prs d'elle.
      Pourquoi a-t-il fallu qu'il meure ? demanda-t-elle. Mais Rudy resta immobile et continua  se taire.
      Lorsqu'elle se releva, il l'entoura de son bras, genre bon copain, et ils se remirent en marche. Il ne rclama pas un baiser. Rien dans ce style. On ne peut qu'aimer Rudy pour cela.
      Je ne te demande qu'une chose, de ne pas me donner de coups de pied dans les burettes.
      Voil ce qu'il tait en train de penser, mais il ne le lui dit pas. Il fallut attendre pratiquement quatre ans avant qu'il ne lui livre cette information.
      Pour le moment, Rudy et Liesel se dirigeaient vers la rue Himmel sous la pluie.
      Lui, c'tait ce fou qui s'tait barbouill de noir et avait vaincu le monde entier.
      Elle, la voleuse de livres dpourvue de mots.
      Mais croyez-moi, les mots allaient venir et, lorsqu'ils arriveraient, Liesel les prendrait dans sa main, comme les nuages, et elle en exprimerait la substance, comme la pluie.

Deuxieme partie
Le haussement d'paules

Avec :
une fille habite de tnbres  le bonheur des cigarettes  les tournes de blanchissage  quelques lettres mortes  l'anniversaire d'Hitler  de la sueur allemande cent pour cent pure  les portes du vol  et un livre de feu

Une fille habite de tnbres

      Quelques statistiques : 
      Premier livre vol : 13 janvier 1939 
      Deuxime livre vol : 20 avril 1940 
      Intervalle entre les vols : 463 jours

      Si l'on voulait se montrer dsinvolte, on dirait qu'il a suffi d'un peu de feu, assorti de quelques vocifrations humaines. Que c'tait assez pour que Liesel Meminger drobe son deuxime livre, mme s'il fumait encore entre ses mains. Mme s'il lui incendia la cage thoracique.
      Le problme, toutefois, est celui-ci :
      Ce n'est pas le moment de se montrer dsinvolte.
      Ce n'est pas le moment, car au moment o la voleuse de livres s'empara de son deuxime ouvrage, non seulement les raisons qui la poussaient irrsistiblement  le faire taient multiples, mais ce geste allait jouer un rle essentiel dans la suite des vnements. Il aurait pour consquence de lui fournir un lieu o elle pourrait continuer  voler des livres. Il inspirerait  Hans Hubermann un plan pour venir en aide au boxeur juif. Et il me dmontrerait, une fois de plus, qu'une occasion en entrane une autre, comme un risque en entrane un autre et comme une mort entrane d'autres morts.

      En un sens, c'tait le destin.
      Voyez-vous, on vous dira que l'Allemagne nazie s'est construite sur l'antismitisme, sur un leader quelque peu enclin  l'excs de zle et sur une nation de fanatiques haineux, mais le rsultat n'aurait pas t le mme si les Allemands n'avaient aim se livrer  une activit particulire :
      Brler.
      Les Allemands adoraient brler. Des boutiques, des synagogues, des Reichstag, des maisons, des objets, des gens assassins et, bien sr, des livres. Ils apprciaient un bon bcher de livres  ce qui donnait l'occasion aux gens qui, eux, aimaient les livres de se procurer des publications qu'ils n'auraient jamais pu avoir autrement. Nous savons qu'une frle fillette nomme Liesel Meminger faisait partie de cette catgorie. Elle avait attendu 463 jours, mais cela en valait la peine.  la fin d'une journe o se mlrent l'excitation, la sduction du mal, une cheville trempe de sang et une gifle donne par l'tre qui avait toute sa confiance, Liesel Meminger mit la main sur son second livre. "Le Haussement d'paules". Il tait bleu, avec des lettres rouges graves sur la couverture, et un dessin reprsentant un coucou, rouge galement, sous le titre. Quand elle y repensait, Liesel n'prouvait aucune honte de l'avoir vol. Au contraire, le petit quelque chose qu'elle ressentait au creux de l'estomac ressemblait plutt  de l'orgueil. Et c'tait une colre noire et une sombre haine qui avaient aliment son dsir de drober ce livre. En fait, le 20 avril, jour de l'anniversaire du Fhrer, lorsqu'elle l'avait arrach  un tas de cendres fumantes, Liesel tait habite de tnbres.
      La question, bien sr, est : pourquoi ?
      Qu'est-ce qui avait provoqu sa colre ?
      Que s'tait-il pass au cours des quatre ou cinq mois prcdents pour susciter un tel sentiment ?
      Pour faire court, la rponse part de la rue Himmel et y revient, en passant par le Fhrer et par l'endroit introuvable o tait sa vraie mre.
      Comme beaucoup de malheurs, cela commena par l'apparence du bonheur.

Le bonheur des cigarettes

      Vers la fin de l'anne 1939, Liesel s'tait bien installe dans sa vie  Molching. Elle faisait encore des cauchemars au sujet de son frre et sa mre lui manquait, mais elle avait maintenant des consolations.
      Elle aimait son papa, Hans Hubermann, et aussi sa mre nourricire, en dpit de sa brutalit et de son langage de charretier. Elle aimait et dtestait en mme temps son meilleur ami, Rudy Steiner, ce qui tait normal. Et elle se disait que malgr son chec en classe, ses progrs en lecture et en criture lui permettraient d'atteindre bientt un bon niveau. Tout cela lui procurait une certaine satisfaction qui ne tarderait pas  s'approcher du concept de bonheur.
      
      Les cls du bonheur :
1. Finir Le Manuel du fossoyeur.
2. chapper au courroux de sur Maria.
3. Recevoir deux livres pour Nol.

      17 dcembre.
      Elle se souvenait parfaitement de la date, car c'tait une semaine avant Nol.
      Comme d'habitude, elle fut rveille au milieu de la nuit par son cauchemar et Hans Hubermann vint poser sa main sur le tissu tremp de sueur de son pyjama. Le train ? chuchota-t-il.
      Le train.
      Elle prit plusieurs grandes inspirations, puis, quand elle fut prte, ils se mirent  lire le onzime chapitre du Manuel du fossoyeur. Ils terminrent peu aprs trois heures du matin. Il ne restait plus que le dernier chapitre. Ses yeux gris argent gonfls de fatigue et les joues ombres par une barbe naissante, Papa referma le volume et s'apprta  profiter du peu de sommeil qui lui restait.
      Rien  faire.
      La lumire n'tait pas teinte depuis une minute que la voix de Liesel s'levait dans le noir. Papa?
      Il rpondit par un vague bruit de gorge. Tu es veill, Papa ?
       Ja.
      Elle se redressa sur un coude : On peut finir le livre, s'il te plat ?

      Il y eut un long soupir, le frottement d'une main passe sur une joue rpeuse, puis la lumire.
      
      Il ouvrit le livre et commena : Chapitre douze : Respecter le cimetire.

      Ils lurent jusqu' l'aube, en entourant et en crivant les mots qu'elle ne comprenait pas, chaque page tourne les rapprochant de la lumire du jour.  plusieurs reprises, Papa piqua du nez, cdant  la fatigue qui entranait sa tte en avant et lui picotait les yeux. Liesel le surprit  chaque fois, mais elle tait trop proccupe d'elle-mme pour le laisser dormir et n'avait pas assez d'orgueil pour tre vexe. Elle avait de grosses difficults  surmonter.
      Lorsque l'obscurit commena  se dissiper au-dehors, ils vinrent  bout du chapitre. Les dernires lignes disaient  peu prs ceci :

      Les membres de l'Association bavaroise des cimetires esprent vous avoir intress avec ces informations sur le mtier de fossoyeur considr sous ses diffrents aspects. Nous vous souhaitons une brillante carrire dans la profession et esprons que la lecture de cet ouvrage aura pu vous y aider.

      Le livre referm, ils se lancrent un coup d'il oblique. Papa prit la parole.
      On y est arrivs, hein ?
       demi enroule dans sa couverture, Liesel examina le livre noir aux lettres d'argent et approuva de la tte. Elle avait envie d'un petit djeuner. C'tait un moment de fatigue et de plnitude, avec la satisfaction d'avoir triomph non seulement de la tche  accomplir, mais aussi de l'obstacle de la nuit.
      Papa s'tira, les poings ferms, les paupires lourdes. Tous deux se levrent et se dirigrent vers la cuisine. Ce matin-l, le ciel tait mme dgag. Par la fentre,  travers le brouillard et le gel, ils pouvaient voir des rais de lumire rose sur les toits enneigs de la rue Himmel.
      Regarde les couleurs, dit Papa. Comment ne pas aimer un homme qui non seulement remarque les couleurs, mais en parle ?
      Liesel tenait encore le livre  la main. Elle le serra un peu plus fort, tandis que la neige prenait une teinte orange. Sur l'un des toits, elle pouvait voir un petit garon assis, qui contemplait le ciel. Il s'appelait Werner, dit-elle. Les mots avaient jailli tout seuls de sa bouche.
      Oui, dit Papa.
      
      Il n'y avait pas eu d'autres preuves de lecture  l'cole, mais Liesel prenait peu  peu confiance en elle, et un matin, avant la classe, elle ouvrit un recueil de textes qui tranait afin de vrifier son niveau. Elle fut capable de dchiffrer chaque mot, sans toutefois parvenir  lire  la mme vitesse que ses camarades. C'est plus facile d'tre prs du but que de l'atteindre, se dit-elle. Il lui faudrait encore du temps avant de russir.
      Une aprs-midi, elle eut la tentation de drober un livre sur les tagres de la classe, mais,  vrai dire, la perspective d'tre gratifie par sur Maria d'une autre Watschen dans le couloir suffit  l'en dcourager. Sans compter que les livres de l'cole ne la tentaient pas. Elle attribuait plus ou moins son manque d'intrt  l'chec cuisant qu'elle avait subi en novembre. En tout cas, c'tait ainsi.
      En classe, elle n'ouvrait pas la bouche.
      Elle n'osait mme pas remuer un cil.
      Au commencement de l'hiver, elle avait cess d'tre la victime des frustrations de sur Maria. C'tait beaucoup mieux de regarder les autres sortir dans le couloir et recevoir leur d. Elle n'aimait pas particulirement entendre les bruits qui lui parvenaient alors, mais c'tait sinon un rconfort, du moins un vritable soulagement de savoir que cela arrivait  quelqu'un d'autre.

      Quand l'cole s'interrompit brivement pour Weihnachten, Liesel se fendit mme d'un Joyeux Nol  l'adresse de sur Maria avant de quitter l'cole. Sachant que les Hubermann taient chroniquement fauchs, car ils avaient encore des dettes  rembourser et des sorties d'argent importantes, elle ne s'attendait pas  recevoir le moindre cadeau. Simplement, peut-tre, y aurait-il un menu spcial. Aussi fut-elle surprise lorsque le soir du rveillon, aprs avoir assist  la messe de minuit avec Maman, Papa, Hans junior et Trudy, elle trouva au retour un cadeau envelopp dans du papier journal pos au pied du sapin.
      C'est saint Nicolas qui l'a apport, dit Papa, mais elle ne fut pas dupe. Elle se jeta dans les bras de ses parents nourriciers, sans prendre le temps d'ter la neige sur ses paules.
      Elle dfit le papier et dcouvrit deux petits livres. Le premier, "Faust le chien", avait pour auteur un certain Mattheus Ottleberg. Elle le lirait et le relirait au moins treize fois. Ce soir-l, elle lut les vingt premires pages sur la table de la cuisine, tandis que Papa et Hans junior se disputaient  propos d'une chose qu'elle ne comprenait pas. Une chose nomme politique.
      Plus tard, dans son lit, Papa et elle avancrent dans la lecture, en entourant comme d'habitude les mots qu'elle ne connaissait pas et en les crivant. "Faust le chien" comportait aussi quelques illustrations, de jolies lettrines et des caricatures reprsentant un berger allemand qui bavait de manire obscne et avait le don de la parole.
      Le second ouvrage, intitul "Le Phare", tait crit par une femme, Ingrid Rippinstein. Il tait un peu plus long, aussi Liesel ne le lut-elle que neuf fois, en allant un peu plus vite vers la fin.
      C'est quelques jours aprs Nol qu'elle posa une question  propos de ces livres. La famille tait en train de manger dans la cuisine. Voyant Rosa enfourner des cuilleres de soupe de pois casss, Liesel prfra se tourner vers Papa. Je voudrais poser une question.
      Il y eut un silence.
      Puis : Quoi donc ?
      C'tait la voix de Maman, la bouche  moiti pleine.
      J'aimerais savoir o vous avez trouv l'argent pour acheter mes livres.
      Papa dissimula un sourire derrire sa cuillre. Tu y tiens vraiment ?
       Oui.
      Il tira de sa poche le restant de sa ration de tabac et entreprit de se rouler une cigarette, ce qui eut le don d'impatienter Liesel.
      Rponds, enfin !
      Il clata de rire. Mais c'est ce que je suis en train de faire, Liesel. Il termina l'opration, posa la cigarette sur la table et entama la confection d'une autre. C'est grce  a, dit-il.
       cet instant, Maman, qui terminait sa soupe, posa bruyamment sa cuillre, rprima un rot cartonneux, et rpondit  la place de son mari. Ce Saukerl, dit-elle, tu sais ce qu'il a fait ? Il a roul la totalit de ses salets de cigarettes et, le jour du march, il les a changes avec un gitan.
       Un livre contre huit cigarettes. Papa en glissa une entre ses lvres d'un air triomphant, l'alluma et avala la fume. Dieu soit remerci pour les cigarettes, hein, Maman ?
      Maman se borna  rpondre par l'un de ses habituels regards dgots, qu'elle fit suivre du mot le plus courant de son vocabulaire. Saukerl.
      Liesel changea un coup d'il complice avec Papa et finit sa soupe. Comme toujours, elle avait l'un de ses livres prs d'elle. La rponse  sa question avait t plus que satisfaisante. Peu de gens pouvaient se vanter d'avoir leur instruction paye avec des cigarettes.
      Maman, pour sa part, dclara que si Hans Hubermann n'tait pas aussi nul, il changerait un peu de tabac contre la robe dont elle avait tellement besoin, ou contre des chaussures en meilleur tat. Mais non... Elle versa les mots dans l'vier. Quand il s'agit de moi, tu prfres fumer toute ta ration, non ? Et une partie de celle des voisins en prime.
      Quelques jours plus tard, nanmoins, Hans Hubermann rentra un soir avec une bote d'ufs, qu'il posa sur la table. Dsole, Maman. Il n'y avait plus de chaussures.
      Maman n'mit aucune plainte.
      Elle chantonna mme pendant qu'elle amenait les ufs au seuil de la calcination dans la pole. Les cigarettes apportaient apparemment beaucoup de plaisir, et ce fut une priode heureuse chez les Hubermann.
      Elle prit fin quelques semaines plus tard.

Les tournes de blanchissage

      Tout commena  se dgrader avec le blanchissage, et cela ne fit que s'accentuer ensuite.
      Quand Liesel accompagna Rosa Hubermann au cours d'une de ses livraisons dans Molching, l'un de ses clients, Ernst Vogel, les informa qu'il n'avait dsormais plus les moyens de donner son linge  l'extrieur. Comment dire, les temps sont de plus en plus durs, expliqua-t-il. Avec la guerre, on a du mal  joindre les deux bouts. Il regarda la fillette. Je suis sr que vous touchez une allocation pour vous occuper de la petite, n'est-ce pas ?
      Maman resta sans voix, au grand dsarroi de Liesel.
      Son grand sac tait  ct d'elle, vide.
      Allez, viens, Liesel !
      Ce ne fut pas exprim par les mots, mais par le geste, avec rudesse.
      Vogel les interpella depuis le seuil. Il mesurait a peu prs un mtre soixante-quinze et ses cheveux gras retombaient en mches dprimantes sur son front. Je suis navr, Frau Hubermann !
      Liesel lui fit au revoir de la main.
      Il agita la main en retour.
      Maman la tana.
      Ne fais pas au revoir  cet Arschloch, dit-elle. Acclre.
      Ce soir-l, quand Liesel prit son bain, Maman la rcura avec une vigueur toute particulire, en marmonnant sans cesse  propos de ce Saukerl de Vogel. Toutes les deux minutes, elle l'imitait : Vous devez toucher une allocation pour la petite... Elle s'en prit au torse nu de Liesel. Tu ne vaux pas tant que a, Saumensch. Ce n'est pas toi qui vas me rendre riche !
      Liesel ne rpondit pas.

      Une semaine  peine aprs cet incident, Rosa la trana dans la cuisine. coute, Liesel, dit-elle en l'installant  la table. Comme tu passes la moiti de ton temps dehors  jouer au football, je me dis que tu pourrais te rendre utile, pour changer.
      Liesel garda les yeux fixs sur ses propres mains. Comment a, Maman ?
        partir de maintenant, tu vas aller prendre et livrer le linge  ma place. Si c'est toi qui sonnes  leur porte, ces richards oseront moins se passer de nos services. S'ils te demandent o je suis, dis que je suis malade. Et prends un air triste pour la circonstance. Tu es assez maigre et assez ple pour les apitoyer.
       Je n'ai pas apitoy Herr Vogel.
       D'accord, mais... La gne de Rosa Huberrnann tait vidente. Ce sera peut-tre diffrent avec les autres. Ne rplique pas.
       Bien, Maman.
      Un bref instant, elle crut que sa mre d'accueil allait la rconforter ou lui tapoter gentiment l'paule.
      Tu es gentille, Liesel. Tap, tap.
      Mais il n'en fut rien.
      Rosa Hubermann se leva, choisit une cuillre en bois et la brandit sous le nez de Liesel. C'tait une ncessit, chez elle. Et tu vas me faire le plaisir d'aller chez les gens et de rapporter le sac  la maison directement, avec l'argent, mme si c'est trois sous. Pas question de passer voir Papa, si pour une fois il est en train de travailler. Pas question non plus de tranailler avec ce petit Saukerl de Rudy Steiner. Tu rentres direct, compris ?
       Oui, Maman.
       Ensuite, tu tiens ce sac comme il faut. Interdit de le balancer, de le laisser tomber, de le plier et de le jeter sur ton paule.
       Oui, Maman.
       Oui, Maman. Rosa Hubermann savait trs bien imiter, et elle ne s'en privait pas. Tu as intrt  obir, Saumensch. Sinon, je le saurai.
       Oui, Maman.
      Prononcer ces deux mots et faire ce qu'on lui demandait tait gnralement la solution pour ne pas avoir d'histoires.  dater de ce jour, Liesel arpenta donc avec son linge les rues de Molching, entre le quartier pauvre et le quartier riche. C'tait une tche solitaire, ce qui lui convenait. La premire fois, sitt parvenue dans la rue de Munich, elle regarda  droite et  gauche, balana le sac en lui faisant faire un tour complet, puis vrifia le contenu. Dieu merci, il n'y avait aucun pli. Rien de froiss. Elle sourit et se promit de ne plus jamais recommencer.
      Tout compte fait, elle y prit du plaisir. Elle n'y gagnait rien, mais elle tait hors de la maison et c'tait dj un bonheur de marcher dans les rues sans Maman. Plus d'index tendu, ni de jurons. Plus de rprimandes en public parce qu'elle tenait mal le sac. La srnit.
      Et puis, elle se mit  apprcier les gens :
       Les Pfaffelhrver, qui inspectaient les vtements en rptant : Ja, ja, sehr gut, sehr gut. Elle s'amusa  penser qu'ils faisaient tout en double.
       L'aimable Helena Schmidt, qui tendait l'argent avec une main tordue par l'arthrite.
       Les Weingartner et leur chat aux moustaches en guidon de vlo qui les accompagnait toujours lorsqu'ils ouvraient la porte. Ils l'avaient appel Petit Goebbels, comme le bras droit d'Hitler.
       Et Frau Hermann, l'pouse du maire, qui se tenait, frissonnante et les cheveux flous, dans l'encadrement de sa porte monumentale, pleine de courants d'air. Toujours seule et silencieuse. Pas un mot, jamais.

      Parfois, Rudy accompagnait Liesel.
      T'as combien d'argent, l-dedans ? demanda-t-il une aprs-midi. La nuit tombait et ils arrivaient dans la rue Himmel, au niveau de la boutique de Frau Diller. T'as entendu ce qu'on dit ? Il parat qu'elle a des bonbons cachs quelque part et si l'on y met le prix...
       N'y pense pas. Liesel serrait l'argent dans sa main, comme d'habitude. Ce n'est pas toi qui dois affronter Maman.
      Rudy haussa les paules. Au moins, j'aurai essay.

      Vers la mi-janvier, en classe, les lves apprirent  rdiger des lettres. Chacun devait en crire deux, une  un camarade et une  quelqu'un d'une autre classe.
      La lettre adresse  Liesel par Rudy disait ceci:

      Chre Saumensch,
      Es-tu toujours aussi nulle au foot que la dernire fois o l'on a jou ? J'espre que oui, parce que a voudrait dire que je peux encore te laisser sur place comme Jesse Owens aux jeux Olympiques...

      Lorsque sur Maria la dcouvrit, elle posa une question  Rudy, trs aimablement.

      La proposition de sur Maria : 
      a te tente de visiter le couloir, monsieur Steiner ?

      Inutile de dire que Rudy rpondit par la ngative. Le papier fut dchir et il recommena. Le second essai tait destin  quelqu'un qui s'appelait Liesel et il demandait quels taient ses loisirs.
       la maison, quand elle fit ses devoirs, Liesel se dit qu'il tait vraiment ridicule d'crire  Rudy ou  tout autre Saukerl de son espce. Cela n'avait aucun sens. Elle hla Papa, qui repeignait  nouveau le mur du sous-sol.
      Il se tourna vers elle, et des manations de peinture suivirent le mme chemin. Was Wuistz ? La formule tait peu lgante, mais ce fut dit avec une grande affabilit. Ouais, quoi ?
       Pourrais-je crire une lettre  Maman ?
      Un silence.
       quoi bon lui crire puisque tu as dj affaire  elle tous les jours ? Papa schmunzelnait  il souriait dans sa barbe. a ne te suffit pas ?
      Elle dglutit. Pas  cette maman-l.
       Oh ! Papa se retourna vers le mur et se remit  peindre. Eh bien, pourquoi pas ? Tu pourrais l'envoyer  la dame de l'association des parents d'accueil qui t'a conduite ici et qui est venue te voir une ou deux fois. Comment s'appelle-t-elle, dj ?
       Frau Heinrich.
       C'est a, Frau Heinrich. Envoie-lui ta lettre. Elle pourra peut-tre la transmettre  ta mre. Il tait si peu convaincant qu'il aurait aussi bien fait de se taire. De son ct, lors de ses brves visites, Frau Heinrich n'avait pas non plus dit un mot sur la mre de Liesel.
      Au lieu de demander  Hans Hubermann ce qui n'allait pas, Liesel entama immdiatement la rdaction de sa lettre, ignorant dlibrment le pressentiment qu'elle prouvait. Il lui fallut trois heures et six brouillons pour en venir  bout. Dans ce courrier, elle parlait  sa mre de Molching, de Papa et de son accordon, de Rudy Steiner et de ses faons curieuses, mais directes, et des exploits de Rosa Hubermann. Elle racontait aussi qu'elle tait trs fire de savoir un peu lire et crire. Le lendemain, elle prit un timbre dans le buffet et posta le courrier chez Frau Diller. Puis elle attendit.

      Ce soir-l, elle surprit une conversation entre Hans et Rosa.
      Qu'est-ce qui lui prend de vouloir crire  sa mre ? disait Maman. Sa voix tait tonnamment calme et discrte. Comme vous pouvez l'imaginer, Liesel en prouva une grande inquitude. Elle aurait prfr les entendre se disputer.
Les chuchotements des adultes ne lui inspiraient gure confiance.
      Elle m'a pos la question, rpondit Papa. Je ne pouvais pas lui dire non, n'est-ce pas ?
       Jsus, Marie, Joseph. De nouveau, les chuchotements. Elle ferait mieux de l'oublier. Qui sait o elle se trouve ? Qui sait ce qu'ils lui ont fait ?
      Liesel se pelotonna dans son lit.
      Elle pensa  sa mre et rpta les questions poses par Rosa Hubermann.
      O tait-elle ?
      Que lui avaient-ils fait ?
      Et une fois pour toutes, qui taient ces ils ?

Lettres mortes

      Petit saut en avant dans le temps. Nous sommes en septembre 1943, dans le sous-sol.
      Une adolescente de quatorze ans est en train d'crire sur les pages d'un petit livre  la couverture sombre. Elle est maigre, mais solide, et elle a vu beaucoup de choses. Papa est assis, l'accordon  ses pieds.
      Il dit : Tu sais, Liesel, j'ai failli rpondre  ta lettre en signant du nom de ta mre. Il se gratte la jambe  l'endroit o elle tait pltre. Mais je n'ai pas pu.

       plusieurs reprises, pendant le reste du mois de janvier 1940 et jusqu' la fin fvrier, le pre nourricier de Liesel eut le cur serr en la voyant aller  la bote aux lettres dans l'espoir d'y trouver une rponse  son courrier. Je suis dsol, disait-il. Ce n'est pas pour aujourd'hui, hein ? Rtrospectivement, elle se rendait compte que tout cela n'avait servi  rien. Si sa mre avait t en tat de lui faire signe, elle aurait dj pris contact avec l'organisation des familles d'accueil, ou avec les Hubermann, ou directement avec elle. Or cela n'avait pas t le cas.
      Pour tout aggraver,  la mi-fvrier, d'autres clients du repassage, les Pfaffelhrver, de Heide Strasse, lui remirent une lettre. Debout dans l'encadrement de la porte, ils la regardaient d'un air mlancolique. Pour ta maman, dit l'homme en lui tendant l'enveloppe. Dis-lui qu'on est navrs. Dis-lui qu'on est navrs.
      La soire fut sombre chez les Hubermann.
      Mme dans le sous-sol, o Liesel se retira pour crire sa cinquime lettre  sa mre (seule la premire avait t envoye), elle entendait Rosa jurer et vituprer les Pfaffelhrver, ces Arschlcher, et ce minable Ernst Vogel.
      Feuer soll'n's brunzen fr einen Monat ! Traduction : Qu'ils pissent du feu pendant un mois !
      Liesel crivait.

      Quand vint son anniversaire, elle n'eut pas de cadeau. Et ce, parce qu'il n'y avait pas d'argent  la maison, et qu' l'poque Papa tait  court de tabac.
      Je te l'avais dit. Rosa pointa l'index sur Hans. Je t'avais bien dit de ne pas lui donner les deux livres d'un coup pour Nol. M'as-tu seulement coute ? Bien sr que non !
       Je sais ! Il se retourna vers la fillette. Je suis dsol, Liesel, reprit-il d'un ton calme. Nous n'avons tout simplement pas les moyens.
      Liesel s'en moquait. Elle ne gmit pas, ne se plaignit pas, ne tapa point du pied. Elle ravala sa dception et dcida de prendre un risque calcul en s'offrant  elle-mme un cadeau. Elle allait runir les lettres  sa mre qu'elle n'avait pas envoyes, les mettre dans une enveloppe et utiliser une infime partie de l'argent du linge pour la poster. Aprs, bien sr, elle recevrait une Watschen, vraisemblablement dans la cuisine, et elle ne pousserait pas un cri.

      Trois jours plus tard, elle mit son plan  excution.
      Il en manque. C'tait la quatrime fois que Maman comptait l'argent. Liesel tait prs du fourneau. Il faisait bon,  cet endroit, et cela rchauffait le flux rapide de son sang.
      Elle mentit. On a d me donner moins que d'habitude.
       Tu as recompt ?
      Elle craqua. Je l'ai dpens, Maman.
      Rosa se rapprocha. Mauvais signe. Elle tait dangereusement prs des cuillres en bois. Tu as quoi ?
      Avant que Liesel Meminger ait pu rpondre, une cuillre en bois s'abattit sur elle. Tel le pied de Dieu, elle laissa des marques semblables  des traces de pas, rouges et brlantes. Quand ce fut termin, la fillette tendue sur le sol leva les yeux.
      Une vibration, une lumire jaune. Elle cligna des paupires. J'ai post mes lettres, expliqua-t-elle.
      Elle sentait la poussire sur le sol et avait l'impression que ses vtements taient en partie dtachs de son corps.  cet instant, elle comprit que tout cela ne servait  rien, car sa mre ne lui rpondrait pas et elle ne la reverrait jamais. Ce fut pour elle une seconde Watschen. Cuisante. Elle dura plusieurs minutes.
      Au-dessus d'elle, Rosa tait une image floue, qui se prcisa quand son visage cartonneux se rapprocha de Liesel. Abattue, elle restait l dans toute sa rondeur, la cuillre en bois tenue  bout de bras comme un gourdin. Elle tendit la main vers la fillette et fondit un peu. Je suis dsole, Liesel.
      Liesel la connaissait assez pour savoir que ce n'tait pas  cause de la correction.
      Les marques rouges s'tendirent sur sa peau tandis qu'elle gisait dans la pnombre, la poussire et la salet. Sa respiration s'apaisa et une larme jaune solitaire coula sur son visage. Elle prenait conscience des parties de son corps sur le sol. Avant-bras. Genou. Coude. Joue. Mollet.
      Le sol tait froid, surtout contre sa joue, mais elle tait incapable de bouger.
      Elle ne reverrait jamais sa mre.
      Elle resta prs d'une heure allonge sous la table de la cuisine, jusqu'au retour de Hans. Quand il se mit  jouer de l'accordon, elle se releva et commena  rcuprer.
      Quand elle relata par crit cette soire, elle n'prouva aucune animosit envers Rosa Hubermann, ni envers sa mre.  ses yeux, elles taient simplement victimes des circonstances. Ce qui lui revenait sans cesse  l'esprit, c'tait la larme jaune. S'il avait fait sombre, la larme aurait t noire.
      Or il faisait sombre, se disait-elle.
      Elle eut beau essayer cent fois d'imaginer la scne avec cette lumire jaune, qui, elle en tait certaine, tait prsente, elle avait toujours autant de mal  se la reprsenter. Elle avait t battue dans l'obscurit et elle tait reste l, sur le sol froid et sombre d'une cuisine. Mme la musique de papa avait la couleur des tnbres.
      Mme la musique de Papa.
      Le plus bizarre, c'tait que cette ide, au lieu de l'angoisser, la rconfortait plutt.
      L'obscurit, la lumire.
      Quelle diffrence ?
      Dans l'une et dans l'autre, les cauchemars s'taient renforcs au fur et  mesure que la voleuse de livres comprenait comment les choses se passaient et comment elles se passeraient toujours. Au moins, elle pouvait se prparer. C'est peut-tre pour cette raison que le jour de l'anniversaire du Fhrer, lorsque la rponse  la question de la souffrance de sa mre lui apparut dans sa totalit, elle fut capable de ragir, malgr sa rage et sa perplexit.

      Liesel Meminger tait prte.
      Joyeux anniversaire, Herr Hitler.

L'anniversaire d'Hitler, avril 1940

      En mars et durant une grande partie du mois d'avril, Liesel continua contre tout espoir  aller chaque aprs-midi voir si du courrier l'attendait dans la bote aux lettres. Et ce, malgr la visite de Frau Heinrich, venue  la demande de Hans, qui avait expliqu aux Hubermann que l'association des familles d'accueil avait perdu tout contact avec Paula Meminger. Liesel ne se dcouragea pas, mais aucune lettre ne lui parvint bien entendu.
      Molching, comme le reste de l'Allemagne, se prparait  fter l'anniversaire d'Hitler. Cette anne-l, compte tenu de l'volution de la guerre et des succs du Fhrer, les nazis de la ville voulaient clbrer l'vnement avec un faste particulier. Par un difi, des chants, de la musique. Et un feu.
      Pendant que Liesel faisait ses tournes de blanchissage dans les rues de Molching, les membres du parti nazi rassemblaient de quoi alimenter le brasier.  plusieurs reprises, elle vit des hommes et des femmes frapper aux portes et demander aux habitants s'ils avaient quelque chose dont ils pensaient devoir se dbarrasser. Dans le journal de papa, le Molching Express, on annonait un feu de joie sur la place de l'htel de ville, auquel assisteraient toutes les cellules locales des Jeunesses hitlriennes. Il serait destin  fter non seulement l'anniversaire du Fhrer, mais aussi la victoire sur ses ennemis et sur les restrictions imposes  l'Allemagne depuis la fin de la Premire Guerre mondiale. Tous les matriaux concernant cette priode  journaux, affiches, livres, drapeaux  ainsi que tout ce qui a trait  la propagande ennemie devront tre apports au bureau du parti nazi, rue de Munich. Mme la Schiller Strasse, la rue des toiles jaunes, toujours en attente de sa remise en tat, fut fouille une dernire fois, dans le but de dcouvrir quelque chose, n'importe quoi, qui pt brler en l'honneur du Fhrer. Personne n'aurait t surpris de voir certains membres du parti publier la liste d'un bon millier d'ouvrages ou d'affiches subversifs simplement pour pouvoir les jeter dans les flammes.
      Tout tait en place pour faire du 20 avril un vnement superbe. Ce serait un jour de feu de joie et d'acclamations.
      Un jour de vol de livre, aussi.
      Ce matin-l, chez les Hubermann, tout se droula comme  l'accoutume.
      Voil que ce Saukerl est encore en train de regarder par la fentre, maugra Rosa Hubermann. Chaque jour que Dieu fait ! poursuivit-elle. Qu'est-ce que tu regardes, cette fois ?
       Oooh ! Papa poussa un cri ravi. Le drapeau masquait son dos en haut de la fentre. Vous devriez venir voir la femme qui est en train de passer. Il jeta un coup d'il  Liesel par-dessus son paule et sourit. Je ferais bien un bout de chemin avec elle.  ct d'elle, tu n'as pas ta chance, Maman.
       Schwein ! Rosa brandit la cuillre en bois dans sa direction.
      Hans continua  contempler par la fentre une femme entirement imaginaire et une haie, bien relle, de drapeaux allemands.
      Dans les rues de Molching, chaque fentre tait dcore en l'honneur du Fhrer. En certains endroits, comme chez Frau Diller, les vitres avaient t vigoureusement nettoyes et la croix gamme semblait un bijou pos sur une couverture rouge et blanc. Ailleurs, le drapeau avait t pouss sur le rebord comme du linge mis  scher. Mais il tait l.
      Un peu plus tt, chez les Hubermann, un petit drame avait eu lieu. Ils ne retrouvaient plus leur drapeau.
      Ils vont venir nous chercher, dit Maman  son mari. Ils vont venir nous chercher et nous emmener. Ils. Il faut qu'on le retrouve. Il s'en fallut de peu que Papa ne se rende au sous-sol pour peindre un drapeau sur l'une de ses bches de protection. Heureusement, on finit par dnicher l'objet dans le placard, roul en boule derrire l'accordon.
      Cet accordon de malheur m'empchait de le voir. Maman pivota sur ses talons. Liesel !
      La fillette eut l'honneur de fixer le drapeau au chssis de la fentre.

      Hans junior et Trudy vinrent prendre le th, comme ils le faisaient pour Nol et pour Pques. Maintenant, je crois, le moment est venu de les prsenter de manire un peu plus dtaille.
      Hans junior avait la stature et les yeux de son pre, sauf que l'argent de son regard n'tait pas chaleureux. Ses yeux avaient t fhrers. Il tait aussi moins mince que Hans. Il avait des poils blonds et une peau comme de la peinture crme.
Trudy  ou Trudel  tait  peine plus grande que Rosa. Elle avait hrit du malheureux dandinement maternel, mais le reste de sa personne tait plus suave. Comme elle tait employe chez des Munichois aiss, elle en avait certainement assez des enfants, mais elle tait au moins capable d'adresser quelques sourires  Liesel. Elle avait une bouche tendre et une voix douce.
      Ils arrivrent ensemble par le train de Munich et il ne fallut pas longtemps avant que les vieilles tensions ne rapparaissent.

Brve comparaison entre Hans Hubermann et son fils
Le jeune homme tait un nazi ; pas son pre. Pour Hans junior, son pre appartenait  la vieille Allemagne dcrpite, un pays qui laissait les autres tirer les marrons du feu pendant que son propre peuple souffrait. Adolescent, il s'tait aperu qu'on appelait son pre DerJuden Malet  le peintre juif parce qu'il peignait les maisons des Juifs. Puis il y eut un incident dont je vous parlerai plus longuement en temps voulu, le jour o Hans gcha tout, au moment d'adhrer au parti. Il tait vident qu'on ne devait pas repeindre la devanture d'un magasin juif barbouille de slogans injurieux. C'tait un comportement mauvais pour l'Allemagne, et pour celui qui transgressait la rgle.

      Alors, est-ce qu'ils t'ont admis, finalement ? Hans junior reprenait la conversation l o ils l'avaient laisse au moment de Nol.
      Admis o ?
       Devine. Au parti.
       Non. Ils m'ont sans doute oubli.
       Est-ce que tu as ressay, au moins ? videmment, si tu restes le cul sur ta chaise en attendant que le monde nouveau vienne te chercher, il ne se passera rien. Tu dois aller de l'avant, malgr tes erreurs passes.
      Papa leva les yeux. Mes erreurs ? J'ai commis des erreurs dans ma vie, mais ne pas tre membre du parti nazi n'en fait pas partie. Ils ont encore ma demande d'adhsion, tu le sais, d'ailleurs, mais je ne suis pas all rclamer. Je me suis content de...
      
       ce moment, un grand frisson passa.
      Il entra par la fentre avec le courant d'air. C'tait peut-tre le souffle du IIIe Reich qui se renforait encore. Ou simplement  nouveau l'Europe qui respirait. Toujours est-il qu'il s'insinua entre eux tandis que leurs regards mtalliques s'entrechoquaient comme des botes de conserve dans la cuisine.
      Tu ne t'es jamais proccup du sort de ce pays, dit Hans junior. En tout cas, pas assez.
      Le regard mtallique de Papa commena  se corroder. Cela n'arrta pas Hans junior, qui se tourna vers Liesel. Ses trois livres poss debout sur la table, comme s'ils faisaient la conversation, elle lisait l'un d'eux en formant silencieusement les mots avec ses lvres. Et la gamine, quelle cochonnerie est-elle en train de lire ? Elle devrait tre plonge dans Mein Kampf.
      Liesel leva la tte.
      Ne t'inquite pas, Liesel, dit Papa. Continue. Il raconte n'importe quoi.
      Mais Hans junior n'en avait pas termin. Il fit un pas en direction de son pre et lana : Le Fhrer, on est pour ou on est contre. Et je vois que tu es contre. Tu l'as toujours t. Liesel dvisageait Hans junior, les yeux fixs sur ses lvres minces et sur la ligne irrgulire de ses dents du bas. Quand je pense que certains se croisent les bras tandis que la nation se dbarrasse de ses immondices et atteint  la grandeur, c'est pathtique.
      Trudy et Maman, effrayes, coutaient en silence. Liesel aussi. La cuisine sentait l'affrontement, la soupe de pois et le brl.
      Tout le monde attendait la suite.
      Elle vint du fils. Juste trois mots.

      Espce de lche. Il les jeta au visage de Hans Hubermann et sortit.
Papa le suivit. Lche ? C'est moi qui suis lche ? lana-t-il sur le pas de la porte. Il se prcipita vers le portail et se mit  courir derrire Hans junior, boulevers. Maman courut  la fentre, repoussa d'un coup sec le drapeau et l'ouvrit. Trudy et Liesel la rejoignirent et toutes trois regardrent le pre rattraper son fils et le prendre par le bras en le suppliant de s'arrter. Elles n'entendaient rien de ce qui se disait, mais la faon dont Hans junior se dgagea tait suffisamment loquente, tout comme l'expression de son pre lorsqu'il le vit s'loigner.
      Hansi ! cria enfin Maman. Sa voix stridente fit reculer Trudy et Liesel. Hansi, reviens !
      Hans junior avait disparu.

      Oui, il tait parti et j'aimerais pouvoir vous dire que tout tourna bien pour Hans Hubermann junior, mais ce ne fut pas le cas.
      Ce jour-l, lorsqu'il quitta la rue Himmel au nom du Fhrer, il allait tre prcipit dans une autre histoire, dont chaque tape conduirait, tragiquement,  la Russie.
      A Stalingrad.
Quelques informations sur Stalingrad
1. En 1942 et au dbut de l'anne 1943, le ciel de cette ville tait chaque matin de la couleur d'un drap frachement blanchi.
2. Toute la journe, tandis que je le traversais avec ma charge d'mes, le drap tait clabouss de sang, jusqu' ce qu'il sature et s'alourdisse.
3. Le soir, il tait essor et de nouveau blanchi, prt pour une aube nouvelle.
4. Et cela, c'tait lorsque le combat ne faisait rage que durant la journe.

      Une fois son fils parti, Hans Hubermann resta quelques instants immobile. D'un seul coup, la rue paraissait immense.
      Lorsqu'il rentra, Maman le regarda fixement, mais ils n'changrent pas un mot. Elle ne lui fit aucun reproche, ce qui, vous en conviendrez, tait franchement inhabituel. Sans doute estima-t-elle qu'il souffrait dj suffisamment d'avoir t trait de lche par son unique fils.
      Aprs le repas, il resta attabl quelque temps  rflchir en silence. tait-il vraiment un lche, comme son fils le lui avait brutalement fait remarquer ? Pendant la Premire Guerre mondiale, peut-tre. C'est d'ailleurs ce qui,  ses yeux, lui avait permis de survivre. Mais est-ce tre lche que de reconnatre qu'on a peur ? Est-ce tre lche que d'apprcier d'tre encore vivant ?
      Ses penses venaient s'enchevtrer sur la table, qu'il regardait sans la voir.
      Papa ? interrogea Liesel, mais il ne bougea pas. De quoi parliez-vous ? Qu'est-ce qu'il a voulu dire quand...
       Rien. Il s'adressait  la table d'une voix calme. Ce n'est rien. N'y pense plus, Liesel. Une bonne minute s'coula avant la suite. Ne devrais-tu pas te prparer ? Cette fois, il s'tait tourn vers elle. Tu ne dois pas assister  un feu de joie ?
       Si, Papa.
      La voleuse de livres alla enfiler son uniforme des Jeunesses hitlriennes et, une demi-heure plus tard, elle quitta la maison avec Hans pour le sige de la BDM. De l, les enfants seraient conduits en plusieurs groupes sur la place.
      Il y aurait des discours.
      On allumerait un feu.
      Un livre serait vol.

De la sueur allemande cent pour cent pure

      Les gens taient masss sur les trottoirs pour regarder dfiler la jeunesse allemande vers la place de l'htel de ville, et  plusieurs reprises Liesel oublia sa mre et ses problmes du moment. Son torse se gonfla en rponse aux applaudissements. Certains enfants faisaient un signe de la main  leurs parents, mais  la drobe, car ils avaient instruction de marcher droit et de ne pas regarder ou agiter la main en direction de la foule.
      Lorsque le groupe de Rudy arriva sur la place et reut l'ordre de s'arrter, quelqu'un rata le coche. Tommy Mller. Le reste de la troupe s'immobilisa et Tommy entra en collision avec le garon qui le prcdait.
      Dummkopf ! cracha celui-ci, avant de se retourner.
      Excuse-moi, dit Tommy, les bras tendus dans un geste d'excuse. Les diffrentes parties de son visage semblaient se tlescoper. Je n'ai pas entendu.
      C'tait un incident mineur, mais il annonait des ennuis. Pour Tommy. Pour Rudy.
       la fin du dfil, les Jeunesses hitlriennes eurent l'autorisation de se disperser. Il aurait t pratiquement impossible de garder les jeunes groups tandis que le feu de joie illuminait leur regard et les excitait. Aprs un Heil Hitler lanc d'une seule voix, ils furent libres d'voluer  leur guise. Liesel chercha Rudy, mais elle fut prise dans le tourbillon des uniformes et des cris des autres enfants qui s'interpellaient.

      Vers seize heures trente, le temps s'tait considrablement rafrachi.
Les gens rclamrent sur le ton de la plaisanterie qu'on allume le feu, histoire de se rchauffer. Toutes ces salets ne sont bonnes  rien d'autre, d'ailleurs !
      Les salets en question furent apportes sur des charrettes et dcharges au milieu de la place, puis arroses d'un liquide  l'odeur doucetre. Parfois, des livres et des papiers glissaient ou se dtachaient de la pile, mais ils y taient remis  chaque fois. De loin, le tas ressemblait  un volcan, ou a un grotesque objet tranger qui aurait atterri par miracle en pleine ville et qu'il fallait anantir au plus vite.
L'odeur flottait en direction de la foule, tenue  bonne distance. Il y avait plus d'un millier de personnes, sur la place, sur les marches de l'htel de vile et sur les toits alentour.
      Lorsque Liesel tenta de se rapprocher, elle entendit une sorte de crpitement et pensa que le feu avait dj pris. Erreur. C'tait le bruit que faisait la mare humaine en s'avanant.
      Ils ont commenc sans moi !
      Quelque chose lui disait que ce bcher tait un crime  aprs tout, ses trois livres taient ce qu'elle possdait de plus prcieux , mais elle avait une envie irrsistible de voir la pile s'enflammer. Les humains aiment bien le spectacle d'une petite destruction, me semble-t-il. Ils commencent par les chteaux de sable et les chteaux de cartes et ils vont de plus en plus loin. Ils sont particulirement dous pour a.
      Elle fut soulage lorsqu'elle dcouvrit un espace entre les corps agglutins et put apercevoir le coupable entassement encore intact. On le ttait du pied, on l'claboussait, on lui crachait mme dessus. Esseul et hbt, condamn  subir son destin, il ressemblait  un enfant rejet par les autres. Aim de personne. Tte basse. Mains dans les poches. A jamais. Amen.
      La pile continuait  s'bouler pendant que Liesel cherchait Rudy du regard. O tait donc ce Saukerl ?
      Lorsqu'elle leva les yeux, le ciel se ramassait sur lui-mme.
      Un horizon de drapeaux et d'uniformes nazis lui bouchait la vue  chaque fois qu'elle essayait de voir par-dessus la tte d'un enfant plus petit. Inutile. Rien  faire avec la foule. Impossible de la fendre, de s'y faufiler ou de la raisonner. On ne pouvait que respirer et chanter avec elle, et attendre son feu.

      Un homme juch sur une tribune demanda le silence. Son uniforme brun tait nickel, frachement repass. Le silence s'installa.
      Ses premiers mots : Heil Hitler.
      Son premier geste : saluer le Fhrer.

      Aujourd'hui est un grand jour, commena-t-il. Non seulement c'est l'anniversaire de notre grand chef, mais une fois encore nous formons barrage  nos ennemis. Nous les empchons d'atteindre notre esprit...
      Liesel cherchait toujours  se frayer un chemin' dans la foule.
      Nous triomphons de la maladie qui s'tait rpandue dans toute l'Allemagne depuis vingt ans, voire plus ! Il se livrait maintenant  ce qu'on appelle une Schreierei, l'impeccable dmonstration d'un discours vocifr, par lequel il appelait l'assistance  faire preuve de vigilance, et  dbusquer et dtruire les machinations qui projetaient d'infecter la patrie avec leurs mthodes dplorables. Ces gens immoraux ! Les Kommunisten ! Encore ce mot. Ce vieux mot. Des pices sombres. Des hommes en costume. Die Juden  les Juifs !

       la moiti du discours, Liesel perdit le fil. Ds l'instant o le mot communiste la frappa, le flot du rcital nazi buta sur elle et se perdit dans les pieds allemands qui l'entouraient. Des cascades de mots. Une fillette pataugeant dans l'eau. Cela lui revenait. Kommunisten.
      Jusque-l,  la BDM, on leur avait expliqu que l'Allemagne tait la race suprieure, mais sans parler de qui que ce soit d'autre. Bien sr, pour les Juifs, tout le monde savait, puisqu'ils taient le principal offenseur par rapport  l'idal germanique. Mais jamais, jusqu' ce jour, il n'avait t fait mention des communistes, en dehors du fait que ceux qui avaient ce genre d'opinions politiques seraient galement punis.
      
      Elle devait sortir de l.
      Devant elle, une tte avec des cheveux blonds natts et spars par une raie au milieu se tenait absolument immobile. Les yeux fixs sur elle, Liesel revisitait ces pices obscures de son pass. Elle voyait sa mre rpondre  des questions qui se rsumaient  un mot.
      Elle comprenait, maintenant.
      Sa mre affame, son pre disparu. Kommunisten.
      Son frre mort.
      Et maintenant, nous allons dire adieu  cette ordure,  ce poison.
      Juste avant que Liesel Meminger ne se retourne pour sortir de cette foule, prise de nauses, l'homme  la chemise brune quitta la tribune. Un comparse lui tendit une torche et il mit le feu  la pile qui le toisait du haut de sa culpabilit. Heil Hitler !
      La foule : Heil Hitler !
      D'autres hommes descendirent d'une estrade et entourrent le tas qu'ils enflammrent  la grande satisfaction de chacun. Des cris d'approbation escaladrent les paules et, aprs un temps, l'odeur de la sueur allemande pure s'leva. Elle envahit chaque coin de la place et bientt tout le monde nagea dedans. Dans les mots, dans la sueur. Et les sourires. N'oublions pas les sourires.
      De nombreux commentaires enjous et une nouvelle rafale de Heil Hitler ! suivirent. Je me demande s'il n'y eut pas ici ou l un il crev ou une main abme, car il suffisait pour cela de se tourner au mauvais moment ou de se trouver trop prs d'un autre spectateur. Rien ne dit que ce n'est pas arriv, d'ailleurs. Pour ma part, je peux simplement vous assurer que personne n'en mourut, du moins physiquement parlant.
      videmment, c'est sans compter les quarante millions de personnes qui seront passes entre mes mains au moment o tout cela se terminera, mais cela est une autre histoire qui appartient  la grande Histoire. Revenons  notre feu de joie.

      Les flammes orange salurent la foule tandis qu'elles dvoraient le papier et les caractres d'imprimerie. Les mots en feu taient arrachs  leurs phrases.
De l'autre ct, au-del du halo de chaleur, on pouvait voir les chemises brunes et les croix gammes se donner la main. On ne voyait pas les gens. Juste des uniformes et des insignes.
      Au-dessus, des oiseaux tournaient.
      Ils volaient en cercle, attirs par la lueur, jusqu'au moment o la chaleur les repoussait. Ou bien les humains ? La chaleur n'tait sans doute pas en cause.

      Tandis que Liesel cherchait  s'chapper, une voix la rattrapa.
      Liesel !
      Ce n'tait pas celle de Rudy, mais elle la connaissait.
      Elle parvint  se dgager et dcouvrit le visage dont elle provenait. Oh, non ! Ludwig Schmeikl. Contre toute attente, il n'essaya pas de ricaner, de plaisanter ou de faire la conversation avec elle. Il fut juste capable de tirer Liesel vers lui et de lui montrer sa cheville. Elle avait t pitine dans l'excitation gnrale et un sang noir imbibait la chaussette. Sous ses cheveux blonds emmls, il semblait totalement dsempar. Un animal. Pas un cerf aux abois, mais une bte blesse dans la mle de ses congnres, qui n'allaient pas tarder  la pitiner.
      Non sans mal, Liesel l'aida  se lever et le trana hors de la foule. Vers l'air frais.
      Ils atteignirent en titubant les marches sur le ct de l'glise. Il y avait l un espace libre, et ils s'y posrent, soulags.
      Le souffle de Schmeikl arrivait en avalanche, glissait le long de sa gorge.
      Le garon se tint la cheville et russit enfin  parler. Merci , dit-il  Liesel, sans la regarder dans les yeux. Encore quelques expirations haches. Et puis ... Tous deux eurent la vision de singeries dans la cour de l'cole, suivies d'une racle. Je suis dsol pour... enfin, tu sais.
      Liesel entendit le mot  nouveau.
      Kommunisten.
      Elle choisit toutefois de ne pas dtourner son attention de Ludwig Schmeikl. Moi aussi.
      Ils se concentrrent alors sur leur respiration, car ils n'avaient plus rien  se dire. Plus rien  faire ensemble.
      La tache de sang s'largissait sur la cheville de Ludwig Schmeikl.
      Un mot pesait sur la fillette.
       leur gauche, les flammes et les livres en feu taient acclams comme des hros.

Les portes du vol

      Liesel attendit Papa sur les marches en contemplant les cadavres des livres et les cendres qui volaient ici et l. Tout n'tait que tristesse. Les braises rouges et orange ressemblaient  des bonbons abandonns et la plupart des gens avaient disparu. Elle avait vu s'en aller Frau Diller (trs satisfaite) et Pfiffikus (cheveux blancs, uniforme nazi, ternelles chaussures cules et sifflotement triomphant). Maintenant, c'tait l'tape du nettoyage et bientt il ne resterait aucune trace de ce qui s'tait pass.
      Sauf l'odeur.

      Qu'est-ce que tu fais l ?
      Hans Hubermann venait d'arriver au bas des marches de l'glise.
      Tu devais tre devant l'htel de ville.
       Excuse-moi, Papa.
      Il plia en deux sa haute silhouette et s'assit  ct d'elle. Qu'est-ce qui ne va pas, Liesel ? dit-il en ramenant doucement une mche de cheveux derrire son oreille.
      Elle ne rpondit pas tout de suite. Elle se livrait  un petit calcul mental, mme si elle connaissait dj le rsultat.  onze ans, on sait un certain nombre de choses.

      Une petite addition : 
      Le mot communiste + un grand feu de joie + une srie de lettres mortes + la souffrance de sa mre + la mort de son frre = le Fhrer

      Le Fhrer.
      C'tait lui, le ils dont parlaient Hans et Rosa Hubermann le soir o elle avait crit  sa mre pour la premire fois. Elle le savait, mais il fallait qu'elle pose la question.
      Est-ce que ma mre tait communiste ? Le regard fix devant elle. Ils taient toujours en train de l'interroger, avant que je vienne ici.
      Hans se pencha lgrement en avant et esquissa un mensonge. Je l'ignore. Je ne l'ai jamais rencontre.
       Est-ce que le Fhrer l'a emmene ?
      La question les surprit autant l'un que l'autre et elle fora Papa  se lever. Il regarda les hommes en chemise brune qui s'attaquaient au tas de cendres avec des pelles. Un autre mensonge prenait naissance dans sa gorge, mais il le refoula. Je pense que c'est possible, dit-il.
       Je le savais. Les mots rebondirent sur les marches et Liesel sentit un flot de colre lui envahir le ventre. Je hais le Fhrer, dit-elle. Je le hais.
      Et Hans Hubermann ?
      Que fit-il ?
      Que dit-il ?
      Se pencha-t-il pour prendre sa fille nourricire dans ses bras, comme il en avait envie ? Lui dit-il qu'il tait dsol de ce qui leur arrivait,  elle et  sa mre, et de ce qui tait arriv  son frre ?
      Pas exactement.
      Il ferma les yeux, trs fort. Puis les rouvrit et gifla Liesel Meminger.
      Ne rpte jamais a ! Sa voix tait calme, mais tranchante.
      Tandis que la fillette se recroquevillait, il se rassit  ct d'elle, la tte dans les mains. Il serait simple d'affirmer que Hans Hubermann tait alors simplement un grand gaillard effondr sur les marches d'une glise, mais la ralit tait plus complexe.  l'poque, Liesel ne s'en doutait pas, mais Hans se trouvait face  l'un des dilemmes les plus dangereux qui ft pour un citoyen allemand. Pire, cela durait dj depuis un an ou presque.
      Papa ?
      Elle tait paralyse par la surprise. C'tait beaucoup plus douloureux de recevoir une Watschen de la part de Papa que de la part d'une bonne sur ou de Rosa. Hans Hubermann redressa la tte et reprit la parole.
      Tu peux dire a  la maison, dclara-t-il en regardant la joue de Liesel d'un air grave. Mais ne le dis jamais dans la rue, ni  l'cole, ni  la BDM, jamais ! Il se mit debout, lui fit face et lui saisit le bras. Tu m'entends ?
      Les yeux carquills, elle fit oui de la tte.
      C'tait en fait la rptition d'une leon qui aurait lieu plus tard cette mme anne, lorsque Hans Hubermann verrait ses pires craintes se raliser rue Himmel, un petit matin de novembre.
      Bien. Il la lcha. Maintenant, essayons de... Au bas des marches, il tendit le bras  quarante-cinq degrs. Heil Hitler.
      Liesel se releva et l'imita. La gorge serre, elle rpta : Heil Hitler. Spectacle trange que cette fillette de onze ans ravalant ses larmes sur les marches de l'glise et saluant le Fhrer, tandis que, par-dessus l'paule de Hans Hubermann, les voix malmenaient la forme sombre  l'arrire-plan.
      On est toujours amis ?
      Un quart d'heure plus tard, Papa lui tendit un rameau d'olivier  le papier et le tabac qu'il venait juste de recevoir. Sans un mot, Liesel les prit et se mit  rouler la cigarette.
      Pendant un bon moment, ils restrent immobiles.
      La fume montait au-dessus de l'paule de Papa.
      Dix minutes encore et les portes du vol s'entrouvriraient et Liesel Meminger se glisserait dans l'ouverture.
      
      Deux questions : 
      Les portes se refermeraient-elles derrire elle ? Ou auraient-elles la bont de la laisser ressortir ?

      Comme Liesel le dcouvrirait, un certain nombre d'lments sont ncessaires pour russir un vol.
      De l'habilet. Du sang-froid. De la rapidit. 
      Et plus important que tout cela encore. 
      De la chance.
      
      Maintenant, on oublie les dix minutes. 
      Les portes s'ouvrent.

Un livre de feu

      L'obscurit gagnait et, une fois la cigarette fume, Liesel et Hans Hubermann s'apprtrent  rentrer. Pour quitter la place, ils devraient passer devant l'emplacement du feu de joie et emprunter une petite rue adjacente  la rue de Munich. Ils n'allrent pas jusque-l.
      Un homme d'une cinquantaine d'annes les interpella. C'tait Wolfgang Edel, un charpentier. Il avait construit les estrades sur lesquelles les autorits nazies taient juches et il tait en train de les dmonter. Hans Hubermann ? Il avait de longs favoris et une voix caverneuse. Hansi !
      Salut, Wolfal, rpondit Hans. Il le prsenta  la fillette. Un Heil Hitler rsonna. Bien, Liesel.
      Pendant quelques minutes, Liesel se tint un peu  l'cart. Des bribes de conversation lui parvenaient, mais elle n'y prtait gure attention.
      Tu as beaucoup de travail ?
       Non, c'est trs calme, maintenant. Tu sais ce que c'est, surtout quand on n'est pas membre.  Tu m'as dit que tu allais adhrer, Hansi.
       J'ai essay, mais j'ai commis une erreur.  mon avis, ils sont encore en train d'y rflchir.
      
      Liesel s'aventura du ct du tas de cendres. C'tait comme un aimant, quelque chose de monstrueux qui attirait irrsistiblement le regard,  l'instar de la rue des toiles jaunes.
      De mme qu'elle n'avait pu se retenir d'aller voir le feu, elle tait incapable de dtourner les yeux des restes du bcher. D'elle-mme, elle n'avait pas suffisamment de volont pour s'en tenir  distance. Elle s'en approcha, littralement aspire par eux.
      Au-dessus de sa tte, le ciel finissait de s'obscurcir, mais au loin, au-dessus de la croupe des montagnes, un reste de lumire grise persistait.
      Pass auf, Kind, lui dit  un moment quelqu'un en uniforme qui vidait des pelletes de cendres dans une charrette. Attention, petite.
      Prs de l'htel de ville, sous un lampadaire, des ombres taient en train de bavarder, certainement pour se fliciter du succs de la manifestation. De l o elle se trouvait, Liesel n'entendait que le son de leurs voix, pas les mots prononcs.
      Pendant quelques minutes, elle observa les hommes qui dblayaient, en attaquant la pile  la base pour qu'elle s'effondre plus vite. Ils faisaient des allers et retours vers un camion et, au bout de la troisime fois, une petite quantit de matriau vivant s'chappa du cur des cendres.

      Le matriau : 
      La moiti d'un drapeau rouge, deux affiches vantant un pote juif, trois livres et un panneau de bois avec une inscription en hbreu.

      Peut-tre ces objets taient-ils humides. Ou alors, le feu n'avait pas dur assez longtemps pour atteindre la profondeur  laquelle ils se trouvaient. Toujours est-il qu'ils taient serrs les uns contre les autres parmi les cendres, tout secous. Des survivants.
      Trois livres, murmura Liesel, le regard fix sur le dos des hommes  la pelle.
      Dpchons-nous, dit l'un d'eux. On s'en va, j'ai l'estomac dans les talons.
      Ils se dirigrent vers le camion.
      Le trio de livres pointait son nez.
      Liesel s'approcha.
      Le tas de cendres dgageait encore assez de chaleur pour la rchauffer quand elle se tint devant. Elle y mit la main, puis la retira vivement en sentant une brlure. Elle fut plus rapide lors de sa seconde tentative et s'empara du livre le plus proche. Il tait chaud, mais humide, et seuls les bords avaient brl. Le reste tait intact.
      Il tait bleu.
      Au toucher, la couverture semblait tisse de centaines de fils. Des lettres rouges s'imprimaient sur ces fibres. Liesel put lire un seul mot : paule. Elle n'avait pas le temps de dchiffrer le reste et il y avait un problme. La fume.
      
      De la fume sortait de la couverture lorsqu'elle s'loigna en toute hte avec le livre. Elle fonait tte baisse et,  chaque enjambe, elle se rendait compte combien il tait difficile de garder son sang-froid. La voix s'leva au bout de quatorze pas.
      Elle se dressa derrire elle. H !
      Liesel faillit lancer le livre dans la pile et se mettre  courir, mais elle en tait incapable. Tourner la tte tait le seul geste qu'elle avait  sa disposition.
      Il y a des trucs qui n'ont pas brl l-dedans ! C'tait l'un des hommes qui avaient nettoy les cendres. Il n'tait pas tourn vers Liesel, mais vers les gens debout prs de l'htel de ville.
      Eh bien, faites-les flamber  nouveau ! fut la rponse. Et attendez qu'ils se soient consums !
       Je crois qu'ils sont humides !
       Seigneur, je dois vraiment tout faire moi-mme ! Un bruit de pas. C'tait le maire, un manteau noir jet sur son uniforme nazi. Il ne remarqua pas la fillette qui se tenait un peu plus loin, parfaitement immobile.

      Une ide comme a :
Une statue de la voleuse de livres se dressait sur la place.
Il est rare qu'une statue existe avant que son modle soit devenu clbre, n'est-ce pas ?

      Elle manqua dfaillir. 
      L'excitation de passer inaperue !

      Le livre avait suffisamment refroidi pour qu'elle puisse le glisser sous son uniforme. Au dbut, il lui chauffa gentiment le torse mais, lorsqu'elle se mit en marche, il redevint chaud.
      Au moment o elle rejoignit Hans Hubermann et Wolfgang Edel, il commenait  la brler. C'tait comme s'il prenait feu.
      Les deux hommes la regardrent. 
      Elle leur sourit.
      En mme temps, elle sentit quelque chose d'autre. Ou plus exactement quelqu'un d'autre. Pas d'erreur, on l'observait. Un regard tait pos sur elle. Elle en eut la confirmation lorsqu'elle osa se tourner vers les ombres runies prs de l'htel de ville. Une autre silhouette se tenait en retrait,  quelques mtres, et Liesel prit conscience de deux choses.

      Petits lments de reconnaissance
1. L'identit de l'ombre.
2. Le fait qu'elle avait tout vu.

      L'ombre avait les mains dans les poches de son manteau.
      Elle avait des cheveux flous.
      Si son visage avait t visible, il aurait eu une expression douloureuse.
      Gottverdammt, siffla Liesel entre ses dents. Nom de Dieu !
      On y va ?
      Pendant que Liesel prenait un risque inou, papa avait dit au revoir  Wolfgang Edel et il tait prt  la raccompagner  la maison.
      On y va.
      Ils laissrent derrire eux la scne de crime. Le livre la brlait bel et bien, maintenant. "Le Haussement d'paules" s'tait coll contre sa cage thoracique.
      Tandis qu'ils dpassaient les ombres incertaines de l'htel de ville, la voleuse de livres grimaa de douleur.
      Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda Papa.
       Rien.
      Il y avait pourtant un certain nombre de choses qui n'allaient pas du tout :
      De la fume sortait du col de Liesel.
      Un collier de sueur s'tait form autour de sa gorge.
      Sous sa chemise, un livre tait en train de la dvorer.

Troisime partie
Mein Kampf

Avec :
le chemin de la maison  une femme brise  un lutteur  un jongleur  les attributs de l't  une boutiquire aryenne  un ronfleur  deux fripons  et une vengeance en forme d'assortiment de bonbons

Le chemin de la maison

      Mein Kampf.
      L'ouvrage rdig par le Fhrer en personne.
      C'est le troisime livre important qui arriva entre les mains de Liesel Meminger. Sauf que celui-ci, elle ne le vola pas. Il fit son apparition au 33, rue Himmel environ une heure aprs qu'elle avait russi  se rendormir  la suite de son incontournable cauchemar.
      Certains diront que c'tait un miracle qu'elle et ce livre-l en sa possession.
      Un livre dont le voyage dbuta sur le chemin de la maison, la nuit du feu.

      Ils taient pratiquement  mi-chemin de la rue Himmel quand Liesel, n'y tenant plus, se pencha en avant et ta de sa poitrine le livre fumant, qu'elle fit passer d'une main dans l'autre, l'air penaud.
      Quand il eut refroidi, ils le contemplrent un moment, en attendant que les mots viennent.
      Papa : Nom d'un chien, qu'est-ce que tu as fabriqu ?
      Il lui prit des mains "Le Haussement d'paules". Toute explication tait superflue. Il tait vident que Liesel l'avait arrach au feu. Le livre tait brlant et humide, bleu et rouge  de confusion. Hans Hubermann l'ouvrit. Pages trente-huit et trente-neuf Encore un ?
      Liesel se frotta les ctes.
      Oui.
      Encore un.
      Si j'ai bien compris, dit Papa, je n'ai plus besoin d'changer mes cigarettes, puisque tu voles des bouquins avant mme que j'aie eu le temps de t'en acheter.
      Liesel resta muette. Peut-tre se rendait-elle compte pour la premire fois qu'un acte criminel parle de lui-mme. De manire irrfutable.
      Papa tudia le titre, en s'interrogeant sans doute sur la menace qu'un tel ouvrage pouvait bien reprsenter pour le cur et l'esprit des Allemands. Il le lui rendit. Une ide lui tait venue.
      Jsus, Marie, Joseph, dit-il d'un trait.
      La coupable ne rsista pas. Qu'est-ce qui se passe, Papa ?
       Bon sang, c'est vident !
      Comme la plupart des humains lorsqu'ils sont face  une rvlation, Hans Hubermann restait fig sur place. Ses prochains mots seraient hurls ou ne parviendraient pas  franchir ses lvres. Et vraisemblablement, ils seraient la rptition des prcdents.
      Bon sang, c'est vident !
      Cette fois, sa voix ressemblait  un coup de poing frapp sur une table.
      Quelque chose d'invisible pour Liesel dfilait devant les yeux de Hans, comme s'il suivait une course. Papa, dis-moi ce qu'il y a ! supplia-t-elle. Elle craignait qu'il ne parle du livre  Maman. Elle ne pensait qu' elle, ce qui est bien humain.
      Tu vas lui dire ?
       Pardon ?
       Tu sais bien. Vas-tu le raconter  Maman ?
      L'esprit toujours ailleurs, Hans Hubermann lui paraissait plus grand que jamais. Raconter quoi ?
       a. Elle leva le livre et le brandit comme un revolver.
      Papa fut stupfait. Pourquoi le ferais-je ?
      C'tait le genre de questions qu'elle dtestait. Elles la foraient  admettre une vrit peu reluisante,  rvler son sale naturel de voleuse. Parce que j'ai encore vol.
      Papa s'accroupit  sa hauteur, puis se releva et posa la main sur la tte de la fillette. De ses longs doigts rugueux, il lui caressa les cheveux : videmment non, Liesel, dit-il, tu peux tre tranquille.
       Qu'est-ce que tu vas faire, alors ?
      C'tait bien l la question.
      Quel acte merveilleux avait t souffl  Hans Hubermann dans la rue de Munich ?
      Je vais vous le dire mais, auparavant, je crois que nous devrions jeter un coup d'il  ce qui a dfil dans sa tte avant qu'il ne prenne sa dcision.
      
      Les visions de papa
      D'abord, il voit les livres de Liesel : "Le Manuel du fossoyeur", "Faust le chien", "Le Phare" et maintenant "Le Haussement d'paules". Ensuite apparaissent la cuisine et son fils considrant les livres poss sur la table, sur laquelle la fillette lit souvent. Hans junior parle : Et la gamine, quelle cochonnerie est-elle en train de lire ? Son fils rpte trois fois la question, aprs quoi il propose de plus saines lectures.
coute-moi, Liesel. Papa lui entoura les paules de son bras et l'entrana. Ce livre, c'est notre secret. On le lira la nuit ou dans le sous-sol, comme les autres. Mais avant, il faut que tu me promettes quelque chose.
       Ce que tu voudras, Papa.
      La soire tait calme et douce. Autour d'eux, tout tait attentif. Si un jour je te demande de garder un secret pour moi, tu le feras.
       C'est promis.
       Bon. Maintenant, allons-y, parce que, si on est en retard, Maman va nous assassiner et on n'y tient pas vraiment. Finis les vols de livres, hein ?
      Liesel sourit.
      Elle ne l'apprit que plus tard mais, quelques jours aprs, son pre nourricier changea des cigarettes contre un autre livre, qui cette fois n'tait pas pour elle. Hans Hubermann frappa  la porte des bureaux du parti nazi  Molching et aborda le sujet de sa demande d'adhsion avec les membres prsents. L'affaire discute, il leur donna le peu d'argent qui lui restait et quelques cigarettes. En retour, il reut un exemplaire d'occasion de Mein Kampf.
      Bonne lecture, dit l'un d'eux.
      Hans hocha la tte. Merci.
      De la rue, il put entendre les commentaires qu'ils faisaient aprs son dpart. L'un des membres, notamment, avait une voix qui portait. Sa demande d'adhsion ne sera jamais accepte, disait-il, mme s'il achte cent exemplaires de Mein Kampf. Un murmure d'approbation unanime succda  cette affirmation.
      Hans tenait le livre dans la main droite, pensant  l'argent des timbres,  une vie sans cigarettes et  la fillette accueillie dans son foyer qui lui avait donn cette riche ide.
      Merci, rpta-t-il, et un passant lui demanda ce qu'il voulait.
      Avec son amabilit habituelle, Hans rpondit : Rien du tout, mon bon monsieur, rien du tout. Heil Hitler Puis il descendit la rue de Munich, le texte du Fhrer  la main.
      Il y avait sans doute une certaine confusion dans son esprit  ce moment-l, car il ne devait pas seulement son ide  Liesel, mais aussi  son fils. Craignait-il dj de ne plus jamais le revoir ? En mme temps, il tait ravi d'avoir eu une ide, sans oser encore envisager les complications, le danger et les absurdits qui y seraient associs. Pour le moment, l'ide se suffisait  elle-mme. Elle tait indestructible. La mettre  excution, bon, c'tait une autre affaire. Pour le moment, on va le laisser en profiter.
      On va lui donner sept mois.
      Et puis on reviendra. 
      Oh oui !

La bibliothque du maire

      Un vnement de grande ampleur s'apprtait  toucher le 33 de la rue Himmel, mais, pour le moment, Liesel n'en avait aucunement conscience. Pour dtourner un peu une expression humaine rebattue, la fillette avait des chats plus immdiats  fouetter.
      Elle avait vol un livre.
      Quelqu'un l'avait vue.
      La voleuse de livres ragit. De manire approprie.

       chaque heure,  chaque minute, l'inquitude tait l, ou plutt, en l'occurrence, la paranoa. Quand on a commis un acte criminel, c'est ce qui arrive, surtout si l'on est un enfant. On est en proie  diverses manifestations de "prise-en-fautitude". Par exemple : on se sent guett  chaque coin de rue, l'institutrice connat soudain tous les pchs que l'on a commis, on entend arriver la police  chaque froissement de feuille ou  chaque fois qu'un portail se referme quelque part.
      Pour Liesel, c'est la paranoa elle-mme qui devint sa punition, de mme que la crainte de livrer du linge chez le maire. Et ce n'est pas un hasard si, le moment venu, elle s'arrangea pour viter la maison de Grande Strasse. Elle porta le linge chez l'arthritique Helena Schmidt et prit celui des Weingartner, les amis des chats, mais elle ignora la maison du Brgermeister Heinz Hermann et de sa femme, Ilsa.

      Une autre traduction rapide : Brgermeister = maire

      La premire fois, elle dclara qu'elle avait tout simplement oubli d'y passer  une bien pitre excuse, ma foi, car la maison dominait la ville au sommet de la colline et on ne voyait qu'elle. La fois suivante, lorsqu'elle revint les mains vides, elle mentit en dclarant qu'il n'y avait personne.
      Personne ? demanda Maman d'un air dubitatif. Quand elle tait sceptique, l'envie de se servir de la cuillre en bois la dmangeait. Elle agita l'objet devant Liesel. Tu vas me faire le plaisir d'y retourner  l'instant, s'cria-t-elle, et, si tu reviens sans le linge, ce n'est pas la peine de rentrer  la maison !
      Elle t'a vraiment dit a ? Dans ce cas, on pourrait s'enfuir ensemble.
      Telle fut la raction de Rudy lorsque Liesel lui rapporta les propos de Maman.
      On mourrait de faim, rpondit-elle.
       Mais je meurs dj de faim ! Ils clatrent de rire.
      Non, dit-elle. Il faut que je le fasse.
      Ils traversrent la ville. Quand Rudy l'accompagnait, il voulait toujours se montrer galant et se charger de son sac  linge, mais Liesel refusait systmatiquement. Elle tait la seule  tre menace d'une Watschen, c'tait donc elle seule qui avait la responsabilit du sac. Tout autre qu'elle pouvait le tordre ou le malmener, si peu que ce soit, et cela ne valait pas la peine de prendre le risque. De plus, si elle le confiait  Rudy, il s'attendrait vraisemblablement  ce qu'elle l'embrasse pour le remercier de ses services et elle n'y tenait pas. Sans compter qu'elle tait habitue  son fardeau, dont elle attnuait la charge en transfrant le sac d'une paule  l'autre tous les cent pas.
      Liesel marchait  gauche, son ami  droite. Rudy fit l'essentiel de la conversation, parlant du dernier match de football rue Himmel, de l'aide qu'il apportait  son pre dans sa boutique et de tout ce qui lui passait par la tte. Liesel n'arrivait pas  fixer son attention sur son bavardage. Elle n'entendait que la peur qui rsonnait  ses oreilles, de plus en plus fort au fur et  mesure qu'ils approchaient de Grande Strasse.
      Qu'est-ce que tu fais ? C'est ici, non ?
      Elle approuva de la tte. Rudy avait raison, mais elle avait essay de dpasser la maison du maire pour gagner du temps.
      Alors, vas-y. La nuit tombait sur Molching. Le froid montait de la terre. Remue-toi, Saumensch. Il resta  la grille.

      En haut de l'alle, il fallait monter huit marches avant d'atteindre la grande porte d'entre, qui ressemblait  un monstre. Liesel contempla le heurtoir de cuivre, le front pliss.
      Qu'est-ce que tu attends ? lui lana Rudy.
      Liesel se retourna. Y avait-il un moyen, un seul, pour chapper  a ? Y avait-il une autre histoire qu'elle pouvait raconter, ou bien  allons-y franchement  un autre mensonge auquel elle n'avait pas pens ?
      Qu'est-ce que tu fabriques ? La voix lointaine de Rudy lui parvint de nouveau. On n'a pas toute la journe.
       Tu vas la fermer, Steiner ? siffla-t-elle entre ses dents.
       Comment ?
       J'ai dit ferme-la, espce de Saukerl...
      Sur ces mots, elle se tourna de nouveau vers la porte, souleva le heurtoir de cuivre et l'abattit par trois fois, lentement. De l'autre ct de la porte, des pieds se rapprochrent.
      Au dbut, elle n'osa pas lever les yeux vers la femme. Elle concentra son attention sur le panier de linge qu'elle lui tendit, le regard fix sur le lien qui le fermait. En retour, de l'argent fut plac dans sa main. Puis plus rien. La femme du maire, qui ne disait jamais rien, se tenait simplement l, vtue de son peignoir, ses cheveux flous attachs en un petit catogan. Un courant d'air passa. Quelque chose comme le souffle imaginaire d'un cadavre. Et toujours pas un mot. Lorsque enfin Liesel eut le courage de regarder la femme en face, celle-ci n'avait pas une expression de reproche ; elle tait lointaine, simplement. Elle jeta un coup d'il  Rudy par-dessus l'paule de la fillette, puis salua de la tte, recula et ferma la porte.
      Liesel resta plante devant le grand pan de bois.
      H, Saumensch ! Pas de rponse. Liesel !
      La fillette fit marche arrire.
      Avec prcaution.
      Elle descendit les marches  reculons, tout en rflchissant.
      Au fond, peut-tre la femme ne l'avait-elle pas vue drober le livre. La nuit tombait. Peut-tre semblait-elle avoir les yeux fixs sur elle, alors qu'elle regardait quelque chose d'autre ou rvassait, tout simplement, comme cela arrive de temps en temps. Quelle que ft la rponse, Liesel n'alla pas plus loin dans l'analyse. C'tait fait et cela seul comptait.
      Elle se retourna et emprunta les marches restantes normalement, en sautant les trois dernires.
      Allons-y, Saukerl. Elle s'offrit mme le luxe de rire. Chez une fillette de onze ans, la paranoa pouvait tre puissante, mais le soulagement tait euphorique.

      Un petit quelque chose pour temprer l'euphorie : 
Elle ne s'en tait pas tire si bien que a.
La femme du maire l'avait vue.
Elle attendait simplement son heure.

      Quelques semaines passrent.
      Football me Himmel.
      Lecture du "Haussement d'paules" tous les matins entre deux et trois heures, aprs le cauchemar, ou l'aprs-midi, dans le sous-sol.
      Une autre visite sans aucune consquence  la maison du maire.
      Tout allait bien.
      Jusqu' ce que.

      L'occasion se prsenta lors de la visite suivante. Liesel tait seule, sans Rudy. C'tait un jour o elle devait prendre livraison du linge.
      La femme du maire ouvrit la porte. Elle ne tenait pas le sac  linge, comme elle aurait d le faire.  la place, elle s'effaa et, de sa main d'un blanc de craie, fit signe  la fillette d'entrer.
      Je viens juste prendre la lessive. Le sang de Liesel s'tait dessch dans ses veines et tombait en poussire. Elle faillit s'effondrer sur les marches.
      C'est alors que la femme lui adressa la parole pour la premire fois. Elle tendit vers elle ses doigts froids et dit : Warte  Attends. Quand elle fut sre que Liesel obissait, elle fit demi-tour et rentra d'un pas rapide  l'intrieur.
      Dieu merci, se dit Liesel, elle est partie le chercher. Le, c'tait le linge.
      Elle se trompait.
      Lorsque la femme revint, elle serrait contre elle, dans un quilibre prcaire, une vritable tour de livres qui allait de son nombril  la naissance de ses seins. Elle paraissait terriblement vulnrable dans l'encadrement de cette porte gigantesque. Un visage aux longs cils ples, sur lequel apparut l'esquisse d'un frmissement. Une suggestion.
      Viens voir.
      Elle va me torturer, pensa Liesel. Elle va me faire entrer, allumer le feu dans la chemine et me jeter dedans, avec tous les livres. Ou alors, elle va m'enfermer au sous-sol sans nourriture.
      L'attrait des livres fut le plus fort, et elle entra. Elle frissonna en entendant le parquet craquer sous ses chaussures et, lorsqu'elle toucha un point sensible qui fit gmir le bois, elle faillit s'arrter. La femme du maire ne s'en mut pas. Elle se retourna un instant, puis continua  avancer. Arrive devant une porte marron, elle interrogea Liesel du regard.
      Tu es prte ?
      Liesel avana un peu le cou, comme si elle pouvait voir au-del de l'obstacle de la porte.
      Ce fut le ssame qui l'ouvrit.
      
      Jsus, Marie...
      Elle lcha  haute voix cette exclamation, qui rsonna dans une pice pleine d'air froid. Et de livres. Des livres en veux-tu, en voil. Chaque mur tait couvert d'tagres pleines  craquer et pourtant impeccables. On distinguait  peine la peinture. Sur le dos des volumes noirs, rouges, gris et multicolores, les titres taient imprims en lettres de toutes les formes et de tous les formats. Liesel avait rarement vu quelque chose d'aussi beau.
      Elle sourit, merveille.
      Dire qu'il existait une pice comme celle-ci !
      Elle tenta d'effacer son sourire avec le dos de la main, mais se rendit compte aussitt que c'tait inutile. Elle sentait le regard de la femme la parcourir et elle vit qu'il s'tait pos sur son visage.
      Un silence interminable s'installa. Il s'tirait comme un lastique tendu  l'extrme. Liesel prit l'initiative de le rompre.
      Je peux ?
      Les deux mots restrent en suspens au-dessus de l'immensit dserte du plancher. Les livres taient  des kilomtres.
      La femme fit oui de la tte.
      Oui, tu peux.
      
      Petit  petit, la pice rtrcit, jusqu' ce que la voleuse de livres puisse atteindre les livres en quelques pas. Elle passa le dos de la main le long de la premire tagre, coutant le frottement de ses ongles contre la moelle pinire de chaque volume. On aurait cru le son d'un instrument de musique ou le rythme saccad d'une fuite. Elle utilisa ensuite les deux mains et fit la course entre les ranges. Et elle rit  gorge dploye, d'un rire haut perch. Quand elle s'arrta, un peu plus tard, elle recula et resta plusieurs minutes au milieu de la pice, le regard allant des tagres  ses doigts et de ses doigts aux tagres.
      Combien de livres avait-elle touchs ? 
      Combien en avait-elle palps ?
      Elle recommena alors, plus lentement, cette fois, la paume des mains tourne vers les livres pour mieux sentir le dos de chacun. C'tait un toucher magique, de la beaut pure, tandis que des rais de lumire brillante tombaient d'un lustre.  plusieurs reprises, elle faillit prendre un volume, mais elle n'osa pas dranger le parfait ordonnancement des tagres.
      De nouveau, elle vit la femme  sa gauche, prs d'un grand bureau, la tour de livres toujours presse contre sa poitrine. Elle se tenait de travers, l'air ravi. Un sourire semblait avoir paralys ses lvres.
      Vous me permettez de... ?
      Joignant le geste  la parole, Liesel s'approcha d'elle et prit doucement la pile de livres, qu'elle alla remettre  sa place sur le rayonnage, prs de la fentre entrouverte qui laissait entrer le froid du dehors.
      Un moment, elle se dit qu'elle allait la refermer, puis renona. Elle n'tait pas chez elle et ce n'tait pas le moment de tout gcher. Elle prfra retourner auprs de la femme, dont le sourire ressemblait maintenant  une ecchymose et qui restait l, les bras ballants. Des bras frles de petite fille.
      Que faire, maintenant ?
      La gne s'installa dans la pice. Liesel lana un dernier regard aux tagres pleines de livres. Les mots se bousculrent dans sa bouche, puis jaillirent soudain. Il faut que j'y aille, lcha-t-elle.
      Elle hsita, une fois, deux fois, puis sortit.

      Liesel attendit quelques minutes dans le couloir, mais la femme n'arrivait pas. Quand elle retourna sur le seuil de la pice, elle la vit assise au bureau, regardant l'un des livres sans le voir. Elle prfra ne pas la dranger. Dans le couloir, elle prit le linge au passage.
      Cette fois, elle vita le point sensible sur le parquet et avana du ct du mur de gauche. Lorsqu'elle referma la porte derrire elle, le son mtallique du heurtoir rsonna comme un coup de gong  son oreille. Le linge pos  ct d'elle, elle caressa le bois. Allons-y, dit-elle.

      Elle entama le trajet du retour dans une sorte d'hbtude.
      L'exprience irrelle de cette pice pleine de livres et de la femme brise et fige cheminait  ses cts. Elle la voyait se projeter sur les immeubles, comme une pice de-thtre. Peut-tre tait-ce de cette faon-l que Hans Hubermann avait eu sa rvlation  propos de Mein Kampf. Partout o Liesel passait, il y avait l'image de la femme du maire avec sa pile de livres dans les bras. Elle entendait le frottement de ses propres mains qui drangeaient les livres  tous les coins de rue. Elle voyait la fentre, le lustre et sa jolie lumire et elle se voyait en train de partir sans mme un mot de remerciement.
      Mais bientt, elle descendit de son nuage et commena  se faire d'amers reproches.
      Tu n'as pas ouvert la bouche. Elle secouait vigoureusement la tte parmi les passants presss. Mme pas un "au revoir" ou un "merci". Mme pas un "Je n'ai rien vu d'aussi beau". Rien. D'accord, elle tait une voleuse de livres, mais ce n'tait pas une raison pour oublier les bonnes manires. Pour tre impolie.
      Elle continua  marcher quelques minutes, en proie  l'indcision.
      Une indcision qui prit fin rue de Munich.
      Au moment o elle apercevait l'enseigne Steiner-Schneidermeister, elle fit demi-tour et se mit  courir.
      Cette fois, elle n'hsita pas.
      Elle cogna  la porte et l'cho du heurtoir de cuivre fit vibrer le bois.
      Scheisse !
      Ce n'tait pas l'pouse du maire, mais le maire en personne qui se tenait devant elle. Dans sa hte, Liesel n'avait pas remarqu la voiture gare devant la maison.
      L'homme portait la moustache et un costume noir. Il demanda : Que dsires-tu ?
      Sur le moment, Liesel fut incapable de rpondre. Elle tait plie en deux, hors d'haleine. Heureusement, elle avait dj un peu rcupr lorsque Ilsa Hermann arriva et se plaa lgrement en retrait de son mari.
      J'ai oubli, dit Liesel. Elle leva le sac et s'adressa  elle. Malgr son essoufflement, elle russit  faire passer les mots par l'ouverture, entre le maire et le cadre de la porte  mme si elle ne pouvait en prononcer qu'un ou deux  la fois. J'ai ... oubli, dit-elle, enfin... je voulais... vous remercier.
      Le sourire qui ressemblait  un hmatome passa de nouveau sur les lvres de la femme du maire. Elle s'avana  ct de son mari, hocha imperceptiblement la tte, attendit un instant et referma la porte.
      Liesel mit au moins une minute  repartir. 
      Elle sourit aux marches.

Entre du lutteur 

      Changement de dcor.
      Tout a t un peu trop facile pour vous et moi, vous ne trouvez pas ? Et si on oubliait un peu Molching ?
      a nous ferait du bien.
      Sans compter que c'est important pour la suite de l'histoire.
      On va se dplacer un peu, jusqu' un lieu secret, une rserve, et on va voir ce qu'on va voir.
      
      Une visite guide de la souffrance
       votre gauche, 
      ou peut-tre  votre droite, 
      ou qui sait droit devant, 
      vous trouverez une petite pice obscure.
      Un Juif y est assis.
      Il n'est rien.
      Il meurt de faim.
      Il a peur.
      S'il vous plat, essayez de ne pas dtourner le regard.
      
       quelques centaines de kilomtres au nord-ouest,  Stuttgart, loin des voleuses de livres, des pouses de maire et de la rue Himmel, un homme tait assis dans le noir. C'tait le meilleur endroit, avaient-ils dcid. On a plus de mal  retrouver un Juif dans l'obscurit.
      Il tait assis sur sa valise et il attendait. Combien de jours cela faisait-il, maintenant ?
      Il ne s'tait nourri que du got aigre de son haleine affame depuis ce qui lui semblait tre des semaines, et toujours rien. De temps  autre, des voix passaient et parfois il esprait qu'ils ouvriraient la porte et le traneraient au-dehors, dans la lumire intolrable. Pour le moment, il en tait rduit  rester assis sur sa valise, le menton dans les mains, les coudes lui blessant les cuisses.

      Il y avait le sommeil, le ventre vide, l'irritation de cet tat de demi-veille et la duret du sol. 
      Ignore ces pieds qui dmangent.
      Ne les gratte pas.
      Et vite de bouger.
      Ne prends pas d'initiative, quoi qu'il t'en cote. Ce sera peut-tre bientt le moment de partir. La lumire comme un revolver qui t'explose les yeux. Ce sera peut-tre le moment de partir. Ce sera peut-tre le moment, alors rveille-toi. 
Rveille-toi maintenant, bon sang ! Rveille-toi.

      La porte s'ouvrit et se referma et une silhouette se pencha sur lui. Une main cra des turbulences dans les vagues glaces de ses vtements et les courants crasseux sous-jacents.
      Max, chuchota une voix. Max, rveille-toi.
      Ses yeux s'ouvrirent, mais pas d'un seul coup, comme lorsqu'on se rveille en sursaut. a, c'est quand on s'veille d'un mauvais rve, pas lorsqu'on s'veille dans un cauchemar. Non, ils passrent pniblement de l'obscurit  la pnombre. C'est son corps qui ragit, en haussant les paules, en lanant un bras dans le vide.
      La voix l'apaisait, maintenant. Dsol d'avoir t aussi long. Je crois qu'on m'observait. Et le type de la carte d'identit a mis plus de temps que je ne le pensais... Une pause. Mais a y est, tu l'as. Elle n'est pas d'une qualit exceptionnelle, mais elle devrait faire l'affaire jusqu' ce que tu sois l-bas. L'homme s'accroupit et agita la main en direction de la valise. Dans l'autre main, il tenait un objet lourd et plat. Lve-toi ! Max obtempra. Il se leva en se grattant la tte. Il sentait ses os craquer. La carte d'identit est l-dedans. C'tait un livre. Tu devrais y mettre aussi le plan et les instructions. Et il y a une cl scotche  l'intrieur de la couverture. L'homme ouvrit la valise en faisant le moins de bruit possible et y plaa le livre comme s'il s'agissait d'une bombe. Je reviens dans quelques jours.
      Il laissa  Max un petit sac contenant du pain, de la graisse et trois petites carottes, avec,  ct, une bouteille d'eau. Je n'ai pas pu faire mieux.
      La porte s'ouvrit et se referma.
      La solitude,  nouveau.

      Et tout de suite, les sons.
Quand il tait seul, le moindre bruit s'entendait dans l'obscurit. Chaque fois qu'il remuait, il y avait des craquements, comme s'il portait un costume en papier.
      La nourriture.

      Max divisa le pain en trois morceaux et en mit deux de ct. Il consacra toute son nergie  mcher et  avaler celui qu'il avait  la main, forant les bouches  descendre le couloir dessch de sa gorge. La graisse tait dure et froide, et des morceaux se dtachaient par endroits et restaient colls. Il devait dglutir vigoureusement pour les faire descendre.
      Ensuite, les carottes.
      L encore, il en garda deux. Quand il dvora la troisime, cela fit un bruit assourdissant. Le Fhrer lui-mme devait entendre le broyage de cette pulpe orange dans sa bouche. Il se cassait les dents  chaque bouche. Quand il but, il eut l'impression de les avaler. La prochaine fois, se dit-il, bois en premier.

      Plus tard, lorsque les chos se turent, il trouva le courage de tter ses gencives avec ses doigts et,  son grand soulagement, ses dents taient toutes l, intactes. Il essaya vainement de sourire. Son esprit restait fix sur ses dents. Pendant des heures, il persista  les tter.
      Il ouvrit la valise et en sortit le livre.
      Il faisait trop sombre pour qu'il puisse lire le titre et il ne pouvait courir le risque de craquer une allumette pour le moment.
      Lorsqu'il parla, ses paroles avaient le got d'un chuchotement.
      S'il vous plat, dit-il. S'il vous plat.
      Il parlait  un homme qu'il n'avait jamais rencontr. Il connaissait un certain nombre de dtails importants sur lui, dont son nom. Hans Hubermann. Il s'adressa de nouveau  cet tranger lointain. Une supplication. 
      S'il vous plat.

Les attributs de l't

      Voil.
      Vous tes maintenant au courant de ce qui allait arriver rue Himmel  la fin de l'anne 1940. 
      Je sais.
      Vous savez.
      Mais Liesel Meminger, elle, n'est pas de ceux qui savent.
      Pour la voleuse de livres, l't de cette anne-l se droula trs simplement. Il se composa de quatre principaux lments, ou attributs. Et  certains moments, elle se demanda lequel d'entre eux tait le plus formidable.

      Et les nomines sont...
1. Avancer chaque nuit dans la lecture du "Haussement d'paules".
2. Lire sur le parquet de la bibliothque du maire.
3. Jouer au foot dans la rue Himmel.
4. Saisir une autre occasion de voler.

      "Le Haussement d'paules", dcida-t-elle, tait excellent. Chaque nuit, quand elle se calmait aprs son cauchemar, elle retrouvait vite le plaisir d'tre veille et capable de lire. Quelques pages ? demandait Papa, et elle hochait affirmativement la tte. Parfois, ils terminaient le chapitre l'aprs-midi suivant, au sous-sol.
      La raison pour laquelle le livre posait problme aux autorits tait vidente : le hros tait juif, et il tait prsent sous un jour favorable. Impardonnable. C'tait un homme riche, qui se lassait de passer  ct de la vie, ce qu'il dsignait comme un haussement d'paules face aux problmes et aux petits bonheurs de l'existence terrestre.
      Au dbut de l't  Molching, tandis que Liesel et Papa avanaient dans leur lecture, cet homme se rendait  Amsterdam pour affaires, et, au-dehors, la neige frissonnait. Liesel aimait bien cette image de la neige qui frissonne. C'est exactement ce qui se passe quand elle tombe, dit-elle  Hans Huberrnann. Ils taient assis ensemble sur le lit, lui  moiti endormi et elle bien rveille.
      Parfois, elle le regardait dormir. Elle en savait  la fois peu et beaucoup sur son pre nourricier. Elle entendait souvent Maman et lui parler ensemble de son manque de commandes ou voquer, abattus, le moment o il s'tait rendu chez son fils, pour dcouvrir que le jeune homme n'habitait plus son logement et tait dj vraisemblablement en route vers le front.
      Schlaf gut, Papa, disait-elle alors. Dors bien, Et elle se glissait derrire lui pour aller teindre la lumire.

      Le prochain attribut tait, comme je l'ai mentionn, la bibliothque du maire.
      Pour illustrer cette situation particulire, observons une journe frache de la fin juin. Rudy fulminait, pour ne pas dire plus.
      Pour qui elle se prenait, Liesel Meminger ? Elle tait en train de lui dire qu'aujourd'hui, elle irait seule faire la tourne de linge. Il n'tait pas assez bien pour l'accompagner, peut-tre ?
      Arrte de gmir, Saukerl, dit-elle. Je ne suis pas en forme, c'est tout. Tu vas manquer le foot.
      Il jeta un il par-dessus son paule. Si tu le prends comme a. Un Schmunzel. Va te faire voir avec ton linge. Sur ces mots, il fila rejoindre une quipe. Lorsque Liesel parvint au bout de la rue Himmel, elle se retourna et le vit lui faire un petit signe de la main, plant devant les buts improviss.
      Saukerl ! Elle se mit  rire et agita la main  son tour, sachant qu'en ce moment mme il tait en train de la traiter de Saumensch. C'est ce qui se rapproche le plus de l'amour chez des enfants de onze ans.
      Elle se mit  courir vers Grande Strasse et la maison du maire.

      Bien sr, elle tait en nage et hors d'haleine. Mais elle lisait.
      La femme du maire, aprs avoir fait entrer la fillette pour la quatrime fois, tait assise devant le bureau et se contentait de regarder les livres. Lors de la deuxime visite de Liesel, elle lui avait donn la permission d'en sortir un et de le feuilleter, et puis un autre et un autre encore, jusqu' ce qu'elle tienne contre elle une demi-douzaine de volumes, soit serrs sous son bras, soit empils dans son autre main.
      Cette fois, tandis que Liesel se tenait dans la fracheur de la pice, son estomac protesta, mais la femme abme et muette ne ragit pas. Elle tait  nouveau en peignoir de bain, et si elle observa  plusieurs reprises la fillette, ce fut brivement. Gnralement, elle s'intressait  autre chose. La fentre tait ouverte en grand, bouche frache et carre d'o provenait de temps en temps un courant d'air.
      Liesel tait assise sur le sol, les livres parpills autour d'elle.
      Elle prit cong au bout de quarante minutes. Chaque titre avait t remis  sa place.
      Au revoir, Frau Hermann. Les mots craient toujours une sorte de choc. Merci beaucoup. La femme du maire la paya et s'en alla. La voleuse de livres rentra chez elle en courant.

      Au fil de l't, la pice pleine de livres se rchauffa et, au fur et  mesure des tournes, Liesel trouva de moins en moins pnible de rester assise par terre. Une petite pile de livres  ct d'elle, elle lisait quelques paragraphes de chacun d'entre eux. Elle essayait de mmoriser les mots qu'elle ne connaissait pas, afin d'interroger Papa  leur propos en rentrant  la maison. Plus tard, lorsque Liesel, adolescente, crirait sur ces livres, elle ne se souviendrait pas du titre d'un seul d'entre eux. Peut-tre que si elle les avait vols, elle aurait t mieux arme.
      Ce qu'elle n'oublierait pas, en revanche, c'tait qu' l'intrieur de la couverture de l'un des albums illustrs, un nom tait maladroitement inscrit :
      Le nom d'un garon : Johann Hermann

      Liesel se mordit la lvre, mais ne put rsister longtemps  la curiosit. Toujours assise sur le sol, elle se tourna vers la femme en robe de chambre. Johann Hermann, qui est-ce ? demanda-t-elle.
      La femme regarda dans le vague, quelque part du ct des genoux de Liesel.
      La fillette s'excusa. Je suis dsole. Je ne voulais pas tre indiscrte... Elle laissa la phrase mourir de sa belle mort.
      Le visage de la femme resta impassible, et pourtant elle parvint  parler. Il n'est plus de ce monde, expliqua-t-elle. C'tait mon...

      Les dossiers du souvenir
      Oh oui ! je me souviens trs bien de lui.
      Le ciel tait sale et profond comme des sables mouvants. Il y avait un jeune homme entortill dans les barbels, qui faisait comme une couronne d'pines gante. Je l'ai libr et je l'ai emport. Loin au-dessus de la terre, nous nous sommes enfoncs jusqu'aux genoux.
      C'tait un jour comme les autres de l'anne 1918.
      
      En plus de tout le reste, dit-elle, il est mort de froid. Elle joua un moment avec ses mains, puis elle rpta : Il est mort de froid, j'en suis certaine.

      Les femmes comme l'pouse du maire sont lgion. Je suis sre que vous l'avez dj rencontre. Dans les rcits et les pomes que vous lisez, sur les crans que vous aimez regarder. Elles sont partout, alors pourquoi pas ici ? Pourquoi pas sur une colline dans une petite ville d'Allemagne ? Pour souffrir, tous les lieux se valent.
      En fait, Ilsa Hermann avait dcid de faire de la souffrance sa victoire. Elle y succomba faute de pouvoir y chapper. Elle l'treignit  bras-le-corps.
      Elle aurait pu se tirer une balle dans la tte, se lacrer le corps ou se livrer  quelque autre forme d'automutilation, mais elle choisit ce qu'elle jugea sans doute tre un moindre mal : subir au moins les rigueurs du climat. D'aprs ce que savait Liesel, elle priait pour que les ts soient froids et humides. Et l o elle vivait, elle tait gnralement exauce.
      Ce jour-l, en partant, Liesel parvint, non sans mal,  dire quelque chose. Traduction : elle se dbattit avec trois mots immenses, qu'elle porta sur l'paule avant de laisser tomber ce fardeau maladroit aux pieds d'Ilsa Hermann. Ils glissrent sur le ct au moment o elle ne pouvait plus supporter leur poids. Ils restrent sur le sol, normes, loquents et malhabiles.

      Trois mots immenses : je suis dsole

      L'pouse du maire avait de nouveau les yeux dans le vide. Le visage comme une page blanche.
      De quoi ? demanda-t-elle, mais un moment s'tait dj coul et la fillette tait presque arrive  la porte d'entre. Liesel s'arrta. Nanmoins, elle prfra ne pas revenir sur ses pas. Elle sortit de la maison sans bruit et contempla la vue sur Molching avant de descendre la colline. Pendant un certain temps, elle eut piti de la femme du maire.
      Parfois, elle se disait qu'elle ferait mieux de la laisser seule, mais Ilsa Hermann tait trop intressante et l'attrait de ses livres trop puissant. Un jour, les mots avaient trahi Liesel, mais maintenant, installe sur le parquet, avec la femme du maire assise au bureau de son mari, elle prouvait un sentiment de puissance inn. Et ce,  chaque fois qu'elle dchiffrait un mot nouveau ou runissait les segments d'une phrase.
      Or, cette fillette vivait dans l'Allemagne nazie. Comme il tait important alors qu'elle dcouvre le pouvoir des mots !
      Et comme ce serait pnible (et pourtant revivifiant), des mois plus tard, lorsqu'elle s'en servirait au moment mme o la femme du maire la laisserait tomber ! Avec quelle rapidit la piti qu'elle prouvait disparatrait-elle pour se reporter tout aussi rapidement ailleurs...
      Mais pour le moment, en cet t 1940, Liesel ne pouvait savoir ce qui l'attendait. Elle voyait simplement une femme en proie au chagrin, qui possdait une pice pleine de livres o elle aimait se rendre. Rien d'autre. C'tait le deuxime lment de sa vie cet t-l.
      Le troisime tait un peu plus lger, Dieu merci : les matchs de foot de la rue Himmel.

      Permettez-moi de vous projeter la scne : 
      Des pieds qui raclent le sol.
      Les haleines de garons qui se prcipitent. 
      Des mots cris : Ici ! Par l ! Scheisse !
      Les rudes rebonds du ballon sur la chausse.
      
      Il y avait tout cela dans la rue Himmel au fur et  mesure que l't s'avanait. Ajoutons-y le son de paroles d'excuses.
      Les excuses taient celles de Liesel Meminger.
       l'intention de Tommy Mller.
      Dbut juillet, elle parvint enfin  le convaincre qu'elle n'allait pas le tuer. Depuis la racle qu'elle lui avait inflige en novembre de l'anne prcdente, Tommy n'osait toujours pas l'approcher. Lors des parties de foot rue Himmel, il se tenait prudemment  distance d'elle. On ne sait jamais quand elle va mordre, avait-il confi  Rudy entre deux tics.
       la dcharge de Liesel, il faut dire qu'elle se donnait beaucoup de mal pour le mettre  l'aise. Elle tait due d'avoir russi  faire la paix avec Ludwig Schmeikl et pas avec l'innocent Tommy Mller, qui se faisait tout petit chaque fois qu'il la voyait.
      Comment aurais j e pu savoir ce jour-l que tu me souriais,  moi ? lui rptait-elle.
      Elle le remplaa mme quelquefois comme goal, jusqu'au moment o toute l'quipe suppliait Tommy de rintgrer ses buts.
      Retourne l-dedans ! finit par lui intimer un garon nomm Harald Mollenhauer. Tu es un poids mort. Tommy venait de le faire trbucher alors qu'il allait marquer. S'ils n'avaient jou dans la mme quipe, il aurait obtenu un penalty.
      Liesel reprit donc sa place sur le terrain, o elle se retrouvait toujours  un moment face  Rudy. Ils se disputaient le ballon tout en se traitant de noms d'oiseaux. Rudy faisait le commentaire : Cette fois, la stupide Saumensch Arschgrobbler n'a aucune chance de rcuprer le ballon ! Il adorait visiblement traiter Liesel de gratteuse de cul. C'tait l'un des petits bonheurs de l'enfance.

      Le vol, bien sr, tait un autre de ces bonheurs. Quatrime lment, t 1940.
       vrai dire, beaucoup de choses rapprochaient Rudy et Liesel, mais ce fut le vol qui cimenta dfinitivement leur amiti. Au dpart, ils profitrent d'une occasion particulire, et furent pousss par une force irrpressible  la faim de Rudy. Le jeune garon mourait toujours de faim.
      Non seulement il y avait le rationnement, mais les affaires de son pre ne marchaient plus trs bien (la menace de la concurrence juive avait disparu, mais les clients juifs avaient fait de mme). Les Steiner avaient du mal  joindre les deux bouts, comme beaucoup d'habitants des quartiers pauvres. Liesel aurait bien apport de quoi manger  Rudy, mais il n'y avait pas non plus abondance chez elle. Chez les Hubermann, on se nourrissait de soupe de pois. Maman la prparait le dimanche soir, et pas pour deux ou trois fois. Elle en faisait assez pour que a dure jusqu'au samedi. Et le dimanche suivant, elle recommenait.  cela s'ajoutait du pain, parfois une petite portion de pommes de terre ou de viande. Il fallait s'en contenter.
      Au dbut, ils tentrent de tromper la faim en s'occupant.
      Quand ils jouaient au football dans la rue, Rudy oubliait qu'il avait le ventre vide. De mme quand, empruntant les bicyclettes de son frre et de sa sur, ils allaient jusqu' la boutique d'Alex Steiner ou rendaient visite au papa de Liesel, s'il travaillait ce jour-l. Hans Hubermann s'asseyait auprs d'eux et racontait des blagues tandis que le crpuscule s'installait.
      Aux premiers beaux jours, ils purent se distraire galement en apprenant  nager dans l'Amper. La rivire tait encore un peu trop froide, mais cela ne les rebuta pas.
      Viens, dit Rudy d'un ton engageant. Ici, ce n'est pas trop profond. Liesel ne pouvait savoir qu'elle mettait le pied dans un trou norme. Elle coula  pic. Elle but srieusement la tasse, mais s'en tira en faisant la nage du chien.
      Espce de Saukerl ! lana-t-elle en s'effondrant sur la berge.
      Rudy resta  une distance respectueuse. Il avait vu ce qu'elle avait fait  Ludwig Schmeikl. Eh bien, tu sais nager maintenant.
      Ce qui ne la rconforta gure. Elle s'loigna en s'efforant de rester digne, malgr la morve qui coulait de son nez et ses cheveux rabattus sur un ct de sa tte.
      Dans son dos, Rudy lana : Je n'ai pas droit  un baiser pour t'avoir appris ?
       Saukerl !
      Quel culot !
      
      Cela devait arriver.
      La dprimante soupe de pois et la faim de Rudy finirent par les pousser  voler. Ils se lirent  un groupe de grands qui volaient des fruits dans les fermes. Aprs une partie de foot, alors qu'ils taient assis sur les marches de la maison de Rudy, tous deux dcouvrirent l'intrt de la vigilance. Ils remarqurent Fritz Hammer, l'un de ces grands, en train de croquer une pomme. Elle appartenait  la varit Klar, qui mrissait en juillet et en aot, et elle tait superbe. Il en avait visiblement trois ou quatre autres dans les poches de sa veste. Ils s'approchrent.
      O les as-tu eues ? demanda Rudy.
      Le garon sourit et prit un air mystrieux. Puis il tira une pomme de sa poche et la leur lana. Attention, dit-il, c'est juste pour dvorer des yeux !
      La fois suivante, quand ils virent le mme garon vtu de la mme veste, un jour o il faisait trop chaud pour tre aussi couvert, ils le suivirent. La filature les conduisit en amont de l'Amper, non loin de l'endroit o Liesel lisait avec son papa, au dbut.
      Un groupe de cinq garons attendait l, certains dgingands, les autres petits et minces.

       l'poque, il y avait  Molching quelques groupes de ce genre, dont certains membres n'avaient pas plus de six ans. Le chef de celui-ci tait un dlinquant de quinze ans, Arthur Berg. Il les aperut qui tranaient derrire. Und ? interrogea-t-il. Eh bien ?
      J'ai les crocs, rpondit Rudy.
      Et il court vite, ajouta Liesel.
      Berg la dvisagea. Je ne t'ai pas demand ton avis, il me semble. Il tait assez grand, avec un long cou. Sur son visage, des boutons s'taient rassembls en petits groupes. Mais tu me plais. Dans le genre adolescent  la langue bien pendue, il tait sympathique. C'est pas la fille qui a drouill ton frre, Anderl ? Apparemment, l'affaire n'tait pas passe inaperue. Une bonne racle franchit la barrire des ges.
      L'un des petits minces jeta un regard  Liesel. Il avait des cheveux blonds bouriffs et une peau translucide comme de la glace.
      Il me semble que oui.
      Rudy confirma. C'est bien elle.
      Andy Schmeikl s'approcha de la fillette et la regarda des pieds  la tte, l'air pensif. Bon boulot, petite, dit-il enfin avec un large sourire. Il accompagna ces paroles d'une tape dans le dos, accrochant au passage une omoplate saillante. Je me ramasserais une bonne correction si je faisais a.
      Arthur Berg s'tait avanc vers Rudy. Et toi, t'es le type qui s'est pris pour Jesse Owens, non ? Rudy approuva de la tte.
      Pas de doute, t'es un abruti de premire, dit Arthur. Mais a nous va. Venez.
      Ils taient accepts.
      Lorsqu'ils atteignirent la ferme, Arthur Berg leur lana un sac. Lui-mme tenait un baluchon de grosse toile. Il passa une main dans ses cheveux plats. L'un de vous deux a dj fauch quelque chose ?
       Bien sr, jura Rudy. On ne fait que a. Il manquait de conviction.
      Liesel fut plus prcise. J'ai vol deux livres. Ce qui fit ricaner Arthur. Trois reniflements. Ses boutons changrent de position.
      Les livres ne se mangent pas, ma petite.
      D'o ils taient, ils observrent les pommiers plants en rangs longs et sinueux. Arthur Berg donna ses ordres. Primo, ne vous coincez pas dans la clture. Celui qui reste coinc, on ne l'attend pas. Pig ? Tout le monde approuva d'un oui ou d'un signe de tte. Secundo, un dans l'arbre, l'autre en dessous. Faut que quelqu'un ramasse. Il se frotta les mains, visiblement ravi. Tertio, si vous voyez arriver quelqu'un, vous gueulez. Et tout le monde se tire  toute vitesse. Richtig ?
       Richtig. Avec un bel ensemble.

      Deux apprentis voleurs de pommes,  mi-voix :
Liesel, tu es sre ? Tu tiens toujours  faire a ?
 Regarde les barbels, Rudy.
      Qu'est-ce qu'ils sont hauts !
       Non, non, tu lances le sac. Comme eux, tu vois ?
       D'accord.
       Alors, allons-y !
 Je ne peux pas ! Hsitation. Rudy, je...
 Magne-toi le train, Saumensch !

      Il la poussa en avant, posa le sac vide sur le fil de fer barbel et ils passrent de l'autre ct de la clture, puis ils se mirent  courir en direction des autres. Rudy grimpa dans l'arbre le plus proche et commena  jeter les pommes  terre  Liesel qui les plaait dans le sac. Lorsque celui-ci fut plein, un autre problme surgit.
      Comment fait-on pour repasser la clture ?
      Ils eurent la rponse en voyant Arthur Berg l'escalader tout prs d'un poteau. Les barbels sont plus rigides l-bas, dit-il. Il jeta le sac par-dessus, laissa Liesel passer la premire, puis atterrit prs d'elle de l'autre ct, parmi les fruits qui s'taient dverss au sol.
      Plantes non loin de l, les longues jambes d'Arthur Berg les observaient avec amusement.
      Pas mal, laissa tomber sa voix. Pas mal du tout.
      Lorsqu'ils revinrent au bord de la rivire qui tait cache parmi les arbres, il prit le sac et rpartit une douzaine de pommes entre Liesel et Rudy.
      Bon boulot, fut son commentaire final.

      Dans l'aprs-midi, avant de rentrer chez eux, Liesel et Rudy mangrent chacun six pommes en l'espace d'une demi-heure. Au dbut, ils avaient pens les emporter pour les partager avec leur famille, mais cela aurait t trop risqu. Ils n'avaient pas envie d'expliquer d'o elles venaient. Liesel envisagea bien d'en parler seulement  Papa, mais elle y renona, de peur qu'il ne pense avoir affaire  une voleuse compulsive.
      Ils festoyrent au bord de la rivire,  l'endroit o elle avait appris  nager. N'ayant pas l'habitude d'un tel luxe, ils savaient fort bien qu'ils risquaient de se rendre malades.
      Cela ne suffit pas  les en empcher.
      Qu'est-ce que tu as  vomir comme a, Saumensch ? lana Maman ce soir-l.
       C'est peut-tre la soupe de pois, suggra Liesel.
      Papa lui fit cho. Elle a raison, moi-mme je me sens un peu barbouill.
       On t'a sonn, Saukerl ? Rosa se retourna vers la Saumensch secoue de haut-le-cur. Eh bien ? C'est quoi, petite cochonne ?
      Liesel se taisait.
      Les pommes, pensait-elle, ravie. Ce sont les pommes. Et elle vomit encore un petit coup, pour se porter bonheur.

La boutiquire aryenne

      Ils taient  l'extrieur de la boutique de Frau Diller, appuys contre le mur blanchi  la chaux.
      Liesel Meminger avait un bonbon dans la bouche.
      Et le soleil dans les yeux.
      Cela ne l'empchait toutefois pas de parler et de discuter.
      
      Autre dialogue entre Rudy et Liesel
      Grouille-toi, Saumensch, a fait dj dix.
 Pas vrai, huit seulement. J'ai encore droit  deux.
 Bon, alors dpche. Je t'ai dit qu'on aurait d prendre un couteau pour le couper en deux...
Allez, cette fois a y est, le compte est bon.
 D'accord. Tiens. Et ne l'avale pas.
 J'ai l'air d'un idiot ? 
[Une courte pause.]
C'est chouette, non ?
 Et comment, Saumensch.

      Fin aot, ils trouvrent une pice d'un pfennig tombe par terre. La joie.
      Elle tait dans un tas de salets sur le trajet de la tourne de linge. Solitaire et rouille,  moiti pourrie.
      Regarde !
      Rudy se prcipita dessus. Leur excitation tait presque douloureuse tandis qu'ils filaient  toute allure vers la boutique de Frau Diller, sans mme penser qu'un seul pfennig ne suffirait peut-tre pas. Ils firent irruption dans le magasin et se plantrent devant la boutiquire aryenne, qui les considra avec mpris.
      J'attends, dit-elle. Ses cheveux taient tirs en arrire et sa robe noire touffait son corps. Sur le mur, la photo encadre du Fhrer montait la garde.
      Rudy ragit le premier. Heil Hitler.
       Heil Hitler, rpondit-elle en se redressant derrire son comptoir. Et toi ? poursuivit-elle en jetant un regard noir  Liesel, qui se hta de lancer  son tour un "Heil Hitler".
      Rudy tira prestement la pice de sa poche et la posa d'un geste dcid sur le comptoir. Il regarda Frau Diller droit dans les lunettes et annona : Un assortiment de bonbons, s'il vous plat.
      Frau Diller sourit. Ses dents bataillrent pour se faire de la place dans sa bouche et Rudy et Liesel ragirent eux aussi  sa gentillesse inattendue par un sourire. Qui s'effaa bien vite.
      Elle se pencha, farfouilla dans quelque chose, et rapparut. Voil, dit-elle, en posant un bonbon sur le comptoir. Pour l'assortiment, dbrouillez-vous.
      Une fois dehors, ils trent le papier et tentrent de couper le bonbon en deux en le mordant, mais il tait comme du verre. Beaucoup trop dur, mme pour les crocs de Rudy. Ils durent le sucer chacun  son tour jusqu' ce qu'il soit termin. Dix suces pour Rudy. Dix pour Liesel. En alternance.
      Elle est pas belle, la vie ? demanda  un moment Rudy avec un sourire sucr. Liesel ne pouvait dire le contraire. Lorsqu'ils eurent termin, ils avaient la bouche teinte en rouge. Sur le chemin du retour, ils se rappelrent mutuellement d'avoir l'il, au cas o ils trouveraient une autre pice.
      Naturellement, rien de tel ne se passa. Personne ne peut avoir cette chance deux fois dans l'anne, et encore moins dans une seule aprs-midi.
      Ils n'en gardrent pas moins le regard fix sur le sol en avanant dans la rue Hirnmel.
      Ils avaient pass une journe formidable et l'Allemagne nazie tait un endroit merveilleux.

Le lutteur, suite

      Avanons maintenant jusqu' une nuit froide, une nuit de lutte. La voleuse de livres nous rattrapera plus tard.
      On tait le 3 novembre et il sentait le plancher du train sous ses pieds. Il lisait "Mein Kampf". Son sauveur. Ses mains taient baignes de sueur et des marques de doigts s'accrochaient au livre.
      
      Les productions de la voleuse de livre prsentent officiellement "Mein Kampf" (Ma lutte) par Adolf Hitler

      Derrire Max Vandenburg, la ville de Stuttgart ouvrait les bras d'un air moqueur.
      Il n'y tait pas le bienvenu, et il essaya de ne pas regarder en arrire tandis que le pain rassis se dsintgrait dans son estomac. Une ou deux fois, il contempla les lumires qui devenaient de plus en plus rares avant de disparatre compltement.
      Aie l'air fier, se dit-il. Tu ne peux pas avoir l'air effray. Lis le livre. Avec le sourire. C'est un grand livre, le plus grand que tu aies jamais lu. Ignore cette femme en face de toi. Elle dort, de toute faon. Allons, Max, ce n'est plus que l'affaire de quelques heures.

      En fin de compte, une semaine et demie s'tait coule avant que le visiteur ne revienne comme promis dans la pice de tnbres. Puis une autre semaine avant la suivante, et une autre, jusqu' ce que Max perde compltement la notion des jours et des heures. Il fut alors transfr dans une autre petite rserve, o il y eut plus de lumire, plus de nourriture et des visites plus nombreuses. Mais il n'y avait plus de temps  perdre.
      Je vais bientt partir, lui dit Walter Kugler, son ami d'enfance. L'arme.
       Je suis dsol, Walter.
      Walter Kugler posa la main sur l'paule du lutteur juif. Il y a pire, dit-il en le regardant dans les yeux. Je pourrais tre  ta place.
      C'tait leur ultime rencontre. Un dernier paquet fut dpos dans un coin et, cette fois, il contenait un billet de train. Walter ouvrit "Mein Kampf" et le glissa  l'intrieur,  ct du plan qu'il avait apport avec le livre. Page treize. Il sourit. a porte chance, non ?
       Bonne chance. Les deux hommes s'treignirent.
      Lorsque la porte se referma, Max ouvrit le livre et examina le billet. Stuttgart  Pasing via Munich. Dpart dans deux jours, de nuit, juste  temps pour le dernier changement. De l, il irait  pied. Il avait dj le plan dans sa tte, pli en quatre. La cl tait toujours scotche  l'intrieur de la couverture du livre.
      Il resta assis une demi-heure avant de s'approcher du sac et de l'ouvrir. Il contenait de la nourriture et quelques autres articles.

      Contenu supplmentaire du cadeau de Walter Kugler
Un petit rasoir.
Une cuillre  ce qui se rapprochait le plus d'un miroir.
De la crme  raser.
Des ciseaux.

      Lorsque Max Vandenburg quitta la pice, elle tait entirement vide. 
      Adieu, murmura-t-il.
      La dernire chose qu'il vit fut le petit tas de poils qui reposait ngligemment sur le plancher, prs du mur.
      Adieu.
      Ras de prs, les cheveux bien coiffs, quoique coups de travers, c'est un autre homme qui tait sorti de ce btiment. Un Allemand. Minute : il tait allemand. Plus exactement, il l'avait t.
      Dans son estomac, la nourriture et la nause formaient un mlange explosif.
      Il avait march jusqu' la gare.
      Il avait montr son billet et sa carte d'identit et, maintenant, il tait install dans un petit compartiment du train, expos au danger.
      
      Vos papiers !
      
      C'est cette formule qu'il redoutait d'entendre.
      Dj, lorsqu'on l'avait arrt sur le quai, cela avait t pouvantable. Il savait qu'il ne le supporterait pas deux fois.
      Les mains qui tremblent. L'odeur, non, la puanteur de la culpabilit.
      Non, il ne le supporterait pas.
      Heureusement, ils passrent de bonne heure et ne rclamrent que son billet. Il n'y avait plus maintenant que le dfil de petites villes par la fentre, les agglomrats de lumires et la femme qui ronflait en face de lui dans le compartiment.
      Pendant une grande partie du voyage, il avana dans sa lecture, en s'efforant de ne pas lever le nez du livre.
      Les mots paressaient dans sa bouche.
      Curieusement, il ne sentait le got que de deux d'entre eux au fur et  mesure qu'il tournait les pages et entamait de nouveaux chapitres.
      Mein Kampf. Ma lutte.
      Le titre, encore et encore, tandis que le train roulait et que les villes allemandes dfilaient. 
      Mein Kampf.
      Pour le sauver. Quelle ironie !

Des fripons

      Vous allez me dire que cela n'allait pas mal pour Liesel Meminger. Par rapport  Max Vandenburg, oui. videmment, son frre tait pratiquement mort dans ses bras. videmment, sa mre l'avait abandonne.
      Mais il n'y avait rien de pire que d'tre juif.

      Durant la priode prcdant l'arrive de Max Vandenburg, Rosa Hubermann perdit un autre client, le couple Weingartner, qui cessa de lui confier son linge. L'invitable Schimpferei eut lieu dans la cuisine et Liesel se consola avec l'ide qu'il restait encore deux clients et que l'un des deux tait le maire, avec son pouse et ses livres. 
      Pour le reste, elle faisait toujours les quatre cents coups avec Rudy Steiner. Je suggrerais mme qu'ils peaufinaient leurs mthodes peu orthodoxes.
      Dsireux de faire leurs preuves et d'largir leur rpertoire de petits larcins, ils accompagnrent Arthur Berg et ses amis dans d'autres expditions. Ils drobrent des pommes de terre dans une ferme, des oignons dans une autre. Mais leur coup le plus fumant, ils le ralisrent seuls.
      Comme nous l'avons vu, l'un des avantages qu'offraient les dambulations dans la ville tait la perspective de trouver quelque chose par terre. Cela permettait aussi de reprer les gens, et surtout ceux qui se livraient aux mmes occupations d'une semaine sur l'autre.
      Parmi eux, il y avait un lve de l'cole, Otto Sturm. Chaque vendredi aprs-midi, il se rendait  vlo  l'glise, o il apportait des provisions aux prtres.
      Ils l'observrent pendant un mois. Le mauvais temps succda aux beaux jours et, un certain vendredi d'une semaine d'octobre anormalement glaciale, Rudy dcida de mettre des btons dans les roues d'Otto.

      Tous ces prtres sont trop gros, expliqua-t-il  Liesel tandis qu'ils marchaient dans les rues. Ils peuvent bien jener un peu pendant une semaine. Liesel ne pouvait qu'approuver. D'abord, elle n'tait pas catholique et ensuite, elle avait faim, elle aussi. Elle portait le linge, comme toujours. Rudy, lui, portait deux seaux d'eau froide ou plutt, selon sa formule, deux seaux de future glace.
      Sans la moindre hsitation, il jeta l'eau sur la chausse,  l'endroit exact o Otto tournerait le coin de la rue en vlo.
      Liesel tait mise devant le fait accompli.
      Au dbut, elle se sentit un peu coupable, mais le plan tait parfait, ou tout au moins aussi bon qu'il pouvait l'tre. Chaque vendredi, peu aprs quatorze heures, Otto Sturm tournait dans la rue de Munich avec les provisions poses dans un panier,  l'avant du guidon. Ce vendredi-l, il n'irait pas plus loin.
      La route tait dj verglace, mais Rudy ajouta une couche supplmentaire. Un sourire glissa fugitivement sur son visage.
      Allons dans ce buisson ! dit-il.

      Un quart d'heure plus tard, le plan diabolique portait ses fruits, dans tous les sens du terme. Rudy pointa le doigt entre deux branches.
      Le voil !
      Otto tournait le coin, tranquille comme Baptiste.
      Quelques secondes plus tard, il perdait le contrle de son vlo, glissait sur la glace et se retrouvait face contre terre sur la chausse.
      Comme il ne bougeait plus, Rudy regarda Liesel avec inquitude. Doux Jsus ! s'exclama-t-il. On l'a peut-tre tu ! Il sortit  croupetons du buisson, s'empara du panier, et les deux complices prirent leurs jambes  leur cou.
      Est-ce qu'il respirait ? demanda Liesel, un peu plus loin.
      Keine Ahnung, dit Rudy, en serrant le panier contre lui. Il n'en avait aucune ide.
      Quand ils eurent descendu une partie de la colline, ils purent voir Otto qui se relevait, se grattait la tte, puis l'entrejambe, et cherchait dsesprment son panier du regard.
      Abruti de Scheisskopf ! Rudy sourit  nouveau. Ils examinrent leur butin. Du pain, des ufs casss et surtout du Speck. Rudy porta le jambon gras  ses narines et huma voluptueusement son arme. Magnifique.

      La tentation de garder cet exploit pour eux tait forte, mais leur sentiment de loyaut vis--vis d'Arthur Berg prit le dessus. Ils se dirigrent vers le pauvre logement qu'il habitait, Kempf Strasse, et lui montrrent leur butin. Arthur ne put dissimuler son approbation.
      Vous avez vol a  qui ?
      C'est Rudy qui rpondit. Otto Sturm.
      Arthur hocha la tte. Qui que ce soit, merci  lui. Il rentra  l'intrieur et revint avec un couteau  pain, une pole  frire et une veste. On va aller chercher les autres, dit Arthur Berg tandis qu'ils quittaient l'immeuble. On est peut-tre des criminels, mais on a une certaine morale. Comme la voleuse de livres, il se fixait des limites.
      Ils frapprent encore  quelques portes, lancrent des appels depuis la rue, et bientt la petite troupe de voleurs de pommes d'Arthur Berg se dirigea vers l'Amper. Ils allumrent un feu dans une clairire sur la rive oppose et firent frire ce qui restait des ufs dans la pole. Puis ils couprent le pain et le Speck, et la totalit de la livraison d'Otto Sturm fut mange avec les doigts et au bout du couteau. Pas de prtre  l'horizon.
      C'est seulement vers la fin du festin qu'une dispute clata  propos du panier. La majorit des garons voulait le brler. Fritz Hammer et Andy Schmeikl, eux, taient d'avis de le garder, mais, avec sa morale incongrue, Arthur Berg eut une autre ide.
      Vous deux, dit-il  Rudy et Liesel, vous pourriez le rapporter  ce Sturm. Il me semble que cette pauvre cloche le mrite.
       Enfin, Arthur !
       Je ne veux rien entendre, Andy.
       Seigneur !
       Lui non plus ne veut rien entendre.
      La bande clata de rire. Rudy Steiner ramassa le panier. Je vais le rapporter et le suspendre  sa bote aux lettres , dcida-t-il.
      II n'avait pas fait vingt mtres que Liesel le rattrapait. Elle tait de toute faon en retard et elle se devait d'accompagner Rudy Steiner  la ferme des Sturm, de l'autre ct de la ville.
      Pendant un bon moment, ils cheminrent en silence.
      Tu t'en veux ? finit-elle par demander. Ils taient dj sur le chemin du retour.
       propos de quoi ?
       Tu sais bien.
      videmment, mais j'ai le ventre plein et je te parie que lui aussi. Je ne pense pas un instant que les prtres auraient droit  des provisions s'il n'y avait pas assez  manger chez lui.
       Il s'est tout de mme mchamment cass la figure.
        qui le dis-tu ! Mais Rudy ne put s'empcher de rire. Au cours des annes  venir, il ne volerait pas le pain, il le donnerait. Preuve  nouveau que la nature humaine est ptrie de contradictions. Le bien et le mal en proportions gales. Ajoutez juste un peu d'eau.

      Cinq jours aprs cette victoire en demi-teinte, Arthur Berg refit une apparition et les invita  participer  son prochain coup. Ils tombrent sur lui rue de Munich, un mercredi en rentrant de l'cole. Il avait dj revtu son uniforme des Jeunesses hitlriennes. On remet a demain aprs-midi. Vous tes intresss ?
       O a ? Ils n'avaient pu s'empcher de poser la question.
      Le champ de patates.

      Vingt-quatre heures plus tard, Liesel et Rudy bravrent  nouveau la clture de barbels et remplirent leur sac.
      Le problme surgit au moment o ils prenaient la fuite.
      Seigneur ! s'cria Arthur. Le fermier ! Le plus effrayant, toutefois, fut le mot suivant, qu'il pronona comme s'il tait dj attaqu. Il lui entailla la bouche. Et ce mot, c'tait hache.
      De fait, lorsqu'ils se retournrent, le fermier leur fonait dessus en brandissant son arme.
      Le groupe se rua vers la clture comme un seul homme et passa de l'autre ct. Rudy tait le plus loign. Il rattrapa les autres, mais fut le dernier  enjamber les barbels. Au moment o il retirait sa jambe, son pantalon y resta accroch.
      
      H !
      Cri de l'abandonn.
      
      Les autres s'arrtrent net.
      Instinctivement, Liesel fit demi-tour et se prcipita vers lui.
      Vite ! s'cria Arthur. Sa voix venait des profondeurs, comme s'il l'avait d'abord avale. 
      Ciel blanc.
      Les autres dtalrent.
      Liesel se mit  tirer sur le pantalon. Les yeux de Rudy taient agrandis par la peur. Dpche-toi, il arrive ! dit-il.
      Ils entendaient encore au loin la cavalcade des fuyards lorsqu'une autre main secourable agrippa le fil de fer barbel et dgagea le pantalon. Un bout d'toffe resta sur le mtal, mais Rudy Steiner, libr, put s'chapper.
      Maniez-vous le train conseilla Arthur. Le fermier arrivait, hors d'haleine, l'insulte  la bouche, la hache maintenant serre contre sa jambe. Il leur lana les vaines paroles des victimes :
      Je vais vous faire arrter ! Je vous retrouverai ! Je saurai qui vous tes !
      Arthur Berg rpondit.
      Owens ! Il s'loigna  grandes enjambes et rattrapa Liesel et Rudy. Jesse Owens !

      Lorsqu'ils furent en terrain sr, ils reprirent leur souffle. Arthur Berg s'approcha. Rudy n'osa pas lever les yeux vers lui. a nous est arriv  tous, dit-il, sentant sa dception. Mentait-il ? Ils ne pouvaient le savoir et ne le sauraient jamais.
      Quelques semaines plus tard, Arthur alla habiter  Cologne.
      Ils le revirent une fois lors d'une livraison de linge. Dans une ruelle adjacente  la rue de Munich, il tendit  Liesel un sac en papier brun contenant une douzaine de marrons. Un contact avec l'industrie de la rtisserie, dit-il. Aprs les avoir informs de son dpart, il se fendit d'un dernier sourire boutonneux et d'une taloche  chacun sur le front. Ne mangez pas tout d'un coup. C'tait la dernire fois qu'ils le voyaient.
      Pour ma part, je peux vous dire que je l'ai vu, a oui.

      Un bref hommage a Arthur Berg, toujours vivant
Le ciel de Cologne tait jaune et dcompos, floconneux sur les marges.
Arthur Berg tait assis contre un mur, une enfant dans les bras.
Sa sur.
Quand elle a cess de respirer, il est rest avec elle et j'ai compris qu'il allait la garder ainsi des heures durant.
Il avait deux pommes voles dans sa poche.

      Cette fois, ils surent mieux s'y prendre. Ils mangrent un marron chacun et vendirent le reste en faisant du porte--porte.
      Si vous avez quelques pfennigs, disait Liesel  chaque fois, j'ai des marrons. Ils rcoltrent seize pices.
      Et maintenant, vengeance, dit Rudy, l'air ravi.

      Cette aprs-midi-l, ils retournrent au bazar de Frau Diller, Heil Hitlerrent et attendirent.
      Encore un assortiment de bonbons ? schmunzela-t-elle. Ils rpondirent par un hochement de tte affirmatif. L'argent claboussa le comptoir et le sourire de Frau Diller retomba comme un souffl.
 Oui, Frau Diller, dirent-ils avec un bel ensemble, un assortiment de bonbons. Dans son cadre, le Fhrer avait l'air fier d'eux.
      Le triomphe avant la tempte.

Le lutteur, suite et fin

      La jonglerie se termine, mais la lutte se poursuit. J'ai dans une main Liesel Meminger, dans l'autre Max Vandenburg. Bientt, je les runirai dans une mme scne. Laissez-moi encore quelques pages.

      Le lutteur :
      S'ils le tuaient ce soir, au moins mourrait-il vivant.
      Le trajet en train tait loin, maintenant. La ronfleuse devait poursuivre son voyage, bien borde dans le wagon qu'elle avait transform en lit. Entre Max et la survie, il n'y avait plus que des pas. Des pas et des penses. Et des doutes.
      Il suivit le plan de mmoire, de Pasing  Molching. Lorsqu'il aperut la petite ville, il tait tard. Il avait affreusement mal aux jambes, mais il y tait presque   cet endroit qui tait le plus dangereux du monde. Prs  le toucher.
      Il trouva la rue de Munich grce aux indications et s'avana le long du trottoir.
      L'atmosphre se tendit.
      Poches de lumire des rverbres. 
      Btiments sombres et passifs.
      L'htel de ville se dressait comme un jeune aux poings normes, trop grand pour son ge. Le clocher de l'glise disparaissait dans les tnbres.
      Tout cela l'observait.
      Il frissonna.
      Ouvre l' il, se dit-il.
      (Les enfants allemands taient  l'afft des pices tombes  terre. Les Juifs allemands  l'afft de tout ce qui pouvait aboutir  une capture.)

      Il comptait ses pas par groupes de treize, car ce nombre tait cens porter chance. Juste treize pas, se disait-il. Allons, encore treize. Il en fit quatre-vingt-dix sries avant d'arriver enfin  l'angle de la rue Himmel.
      Dans une main, il tenait sa valise.
      L'autre main tenait encore "Mein Kampf". Chacun des deux objets tait lourd et enrob de sueur.
      Il tourna dans la rue adjacente et gagna le n33 en rsistant  l'envie de sourire, de pleurer ou mme de penser  la scurit qu'il y trouverait. Ce n'tait pas le moment de s'abandonner  l'espoir. Mme s'il pouvait presque le toucher, le sentir  sa porte. Au lieu de quoi, il rflchit  nouveau  ce qu'il ferait s'il tait pris au dernier moment, ou si par malheur ce n'tait pas la bonne personne qui l'attendait  l'intrieur.
      Bien sr, il y avait aussi l'impression drangeante de commettre un pch.
      Comment pouvait-il faire une chose pareille ? 
      Comment pouvait-il dbarquer et demander  des gens de risquer leur vie pour lui ?
      Comment pouvait-il tre aussi goste ?

      Trente-trois.
      Il regarda le numro, qui le regardait. 
      
      La maison, ple, avait l'air presque maladif, avec un portail en fer et une porte marron souille par les crachats.
      Il tira la cl de sa poche. Elle tait terne et inerte dans sa main. Un moment, il la serra, comme s'il redoutait qu'elle remonte vers son poignet. Ce ne fut pas le cas. Le mtal tait dur et plat, avec une range de dents bien saines. Il la serra jusqu' ce qu'elle lui rentre dans les chairs.
      Puis, lentement, le lutteur se pencha, la joue contre le bois, et il desserra l'treinte de son poing.

Quatrime partie
L'homme qui se penchait

Avec :
l'accordoniste  quelqu'un qui tient sa promesse  une gentille enfant  un boxeur juif  le courroux de Rosa  un sermon  un dormeur  l'change de cauchemars  et quelques pages du sous-sol

L'accordoniste (La vie secrte de Hans Hubermann)

      Un jeune homme tait debout dans la cuisine. Il avait l'impression que la cl tait en train de rouiller dans sa main. Il ne dit pas Bonjour, ni Aidez-moi, s'il vous plat, ou quoi que ce soit de ce genre. Il posa deux questions.

      Question numro un
      Hans Hubermann ?

      Question numro deux
      Vous jouez toujours de l'accordon ?

      Tandis qu'il regardait, mal  l'aise, la forme humaine qui se tenait devant lui, il extirpait sa voix de son corps et la tendait dans l'obscurit comme si c'tait tout ce qui restait de lui.
      Inquiet et effray, Hans fit un pas en avant. Il murmura dans le vide : Bien sr.
      Cela remontait  bien longtemps.  la Premire Guerre mondiale.
      Elles sont bizarres, ces guerres.
      Pleines de sang et de violence, mais riches d'histoires tout aussi difficiles  sonder. On entend des choses comme : C'est pourtant vrai. Vous n'allez pas me croire et a n'a pas d'importance, mais c'est un renard qui m'a sauv la vie. Ou bien :  ct de moi, tout le monde a t tu et j'ai t le seul  ne pas recevoir une balle entre les deux yeux. Pourquoi moi ? Pourquoi moi et pas eux ?
      L'histoire de Hans Hubermann ressemblait un peu  a. Quand je l'ai dcouverte  travers les mots de la voleuse de livres, j'ai pris conscience que nous nous tions croiss de temps  autre durant cette priode, quoique ni lui ni moi n'ayons prvu de rencontre. Personnellement, j'avais du pain sur la planche. Quant  Hans, je crois qu'il faisait tout son possible pour m'viter.
      La premire fois o nous nous sommes ctoys, Hans avait vingt-deux ans. C'tait sur le front franais. La plupart des soldats de sa section taient ardents au combat. Lui, pas vraiment. J'en avais emport un certain nombre au passage, mais on peut dire que je ne me suis mme jamais approche de Hans Hubermann. Il avait trop de chance, ou bien il mritait de rester en vie.  moins qu'il n'ait eu une bonne raison de vivre.
      Dans l'arme, il ne sortait pas du lot. Il restait dans la moyenne pour tout et il visait suffisamment bien pour ne pas faire honte  ses suprieurs. Il n'tait pas non plus assez bon pour tre de ceux que l'on choisit pour se prcipiter vers moi.

      Un dtail mais qui a son importance : 
Au fil des ans, j'en ai vu, des jeunes hommes qui croient se prcipiter sur d'autres jeunes hommes. 
Ils se trompent.
Ils se prcipitent  ma rencontre.

      Il y avait presque six mois qu'il combattait lorsqu'il se retrouva en France o, en apparence, un vnement bizarre lui sauva la vie. Vu sous un autre angle, on peut dire que dans l'absurdit de la guerre, ce qui se passa n'avait rien d'absurde.

      Ds le moment o il s'tait retrouv dans l'arme, au cours de la Grande Guerre, il tait all d'tonnement en tonnement. C'tait comme un feuilleton. Jour aprs jour. Et aprs la bataille :
      La conversation des balles.
      Les hommes au repos.
      Les meilleures blagues salaces.
      Les sueurs froides  ces mchantes petites copines  qui s'attardaient au creux de ses aisselles et dans son pantalon.

      Il aimait beaucoup jouer aux cartes, et aussi parfois aux checs, mais il tait assez mauvais. Et bien sr, la musique. Toujours la musique.
      Celui qui lui apprit  jouer de l'accordon tait un homme d'un an son an, un Juif allemand du nom d'Erik Vandenburg. Leur manque d'intrt pour le combat les rapprocha et ils se lirent peu  peu d'amiti. Ils aimaient mieux rouler des cigarettes que rouler dans la neige et dans la boue. Ils prfraient tirer des cartes plutt que tirer des balles. Le jeu, la cigarette et la musique les runirent, sans parler d'une envie partage de sortir de l vivants. Le seul problme, c'est qu'on retrouverait un peu plus tard Erik Vandenburg en pices dtaches sur une colline verdoyante. Il avait les yeux ouverts et on lui avait vol son alliance. J'ai ramass son me avec celle des autres et nous avons quitt les lieux en douceur. L'horizon avait la couleur du lait. Frais et glac. Rpandu parmi les corps.
      Il ne restait pour ainsi dire d'Erik Vandenburg que quelques effets personnels et l'accordon qui gardait l'empreinte de ses doigts. On renvoya tout chez lui, sauf l'instrument de musique. Trop gros, parat-il. Il tait pos sur la couche d'Erik au camp de base, comme honteux d'tre l. On le donna  son ami, Hans Hubermann. Le seul  survivre, en fait.
      
      Voici comment il a survcu : 
      Il n'alla pas se battre ce jour-l.

      Il devait en remercier Erik Vandenburg. Plus prcisment Erik Vandenburg et la brosse  dents du sergent.
      Ce matin-l, peu de temps avant le dpart, le sergent Stephan Schneider entra dans la chambre. Les hommes l'apprciaient pour ses blagues et son sens de l'humour, mais aussi et surtout parce qu'au feu, il ne suivait personne. Il y allait toujours en premier.
       certains moments, il arrivait parmi les soldats au repos et lanait quelque chose comme : Qui est originaire de Pasing ? Ou bien : Qui est bon en maths ? Ou bien encore, comme ce fameux jour : Qui a une belle criture ?
      Personne ne se portait plus volontaire depuis la premire fois o il s'tait livr  ce petit jeu. Un jeune soldat nomm Philipp Schlink s'tait lev firement en annonant : Moi, sergent, je viens de Pasing. Rsultat : il s'tait vu remettre une brosse  dents avec mission de nettoyer les latrines.

      On comprend donc pourquoi les candidats ne se bousculrent pas lorsque le sergent demanda qui avait la meilleure calligraphie. Personne n'avait envie de subir une inspection ou de devoir nettoyer les bottes crottes d'un lieutenant excentrique avant de partir.
      Allons, les gars ! lana Schneider. Ses cheveux brillantins taient plaqus en arrire, sauf un pi qui se dressait en permanence au sommet de son crne. Il y en a bien un parmi vous qui sait crire correctement, bande de nullards !

      Au loin, on entendit le son de la mitraille. Ce qui dclencha une raction.
coutez-moi, reprit Schneider, aujourd'hui, c'est diffrent. a risque de prendre toute la matine, peut-tre plus. Il ne put s'empcher de sourire. Quand Schlink tait en train de briquer les latrines, vous autres jouiez aux cartes, mais cette fois, vous allez l-bas.
      La vie ou la fiert.
      Visiblement, le sergent esprait que l'un de ses hommes aurait l'intelligence de choisir la vie.
      Erik Vandenburg et Hans Hubermann changrent un coup d'il. Si l'un des soldats se prossait, la section lui en ferait baver jusqu' la fin. Les trouillards sont mal vus. D'un autre ct, si quelqu'un tait dsign...

      Personne ne se porta en avant, mais une voix s'insinua vers le sergent. Elle s'installa  ses pieds, s'attendant  se faire jecter  coups de croquenots, et annona : Hubermann, sergent. Cette voix appartenait  Erik Vandenburg.  l'vidence, il estimait que le moment de mourir n'tait pas venu pour son ami.
      Le sergent passa entre les soldats, dans un sens, puis dans l'autre.
      Qui a dit a ?
      C'tait un arpenteur remarquable, Stephan Schneider, un petit bonhomme qui parlait, bougeait et agissait  toute allure. Tandis qu'il allait et venait, Hans le considrait. Peut-tre l'une des infirmires tait-elle souffrante et avaient-ils besoin de quelqu'un pour refaire les pansements sur les membres infects des blesss. Peut-tre fallait-il lcher et refermer un millier d'enveloppes contenant l'annonce de la mort d'un soldat.
       ce moment-l, la voix sortit de nouveau du rang, ralliant certaines autres au passage. Hubermann, reprirent-elles en chur. Une criture impeccable, sergent, impeccable, prcisa mme Erik.
       Alors, c'est rgl. Un petit sourire  la ronde. Hubermann, t'es bon.
      Le jeune soldat  l'allure dgingande s'avana et demanda quelle allait tre sa tche.
      Le sergent soupira. Le capitaine a besoin qu'on crive quelques dizaines de lettres  sa place. Il a des rhumatismes dans les doigts. Ou de l'arthrite, je ne sais plus. Tu vas le faire.
      Ce n'tait pas le moment de discuter, surtout aprs que Schlink avait d nettoyer les toilettes et qu'un autre, Pflegger, avait manqu laisser sa peau en lchant des enveloppes. Sa langue tait infecte et toute bleue.
      Oui, sergent. Hans hocha affirmativement la tte. L'affaire tait entendue. Son criture tait pour le moins malhabile, mais il avait de la chance. Il fit de son mieux pour crire les lettres pendant que les autres allaient au combat.
      Aucun ne revint.
      Ce fut la premire fois o Hans Hubermann m'chappa. Pendant la Grande Guerre.
      La Seconde, ce serait plus tard,  Essen, en 1943.
      Deux fois en deux guerres.
      Une dans sa jeunesse, une  la force de l'ge. Peu d'hommes ont la chance de me tromper  deux reprises.
      Il conserva l'accordon pendant toute la dure de la guerre.
       son retour, lorsqu'il retrouva la famille d'Erik Vanbenburg  Stuttgart, sa veuve lui dit qu'il pouvait le garder. Il y en avait dj plusieurs dans l'appartement et la vision de celui-ci serait trop douloureuse pour elle. Les autres lui rappelaient suffisamment Erik, tout comme son propre mtier de professeur d'accordon.
      Il m'a appris  jouer, lui dit Hans, comme si cela pouvait aider la jeune femme.
      Ce fut peut-tre le cas car, dans son chagrin, elle lui demanda de jouer pour elle et les larmes coulrent sur ses joues tandis qu'il excutait maladroitement "Le Beau Danube bleu". C'tait l'air favori de son mari.
      Il m'a sauv la vie, vous savez, expliqua Hans. La pice tait faiblement claire et sentait le renferm. Il... Si jamais vous avez besoin de quelque chose. Il dposa sur la table un papier avec son nom et son adresse. Je suis peintre en btiment. Je peux refaire votre appartement gratuitement, si vous voulez. Il savait que cela ne pouvait diminuer la peine de la jeune femme, mais il le proposa tout de mme.
      Elle prit le papier. Quelques minutes plus tard, un petit enfant entra et vint s'asseoir sur ses genoux.
      Voici Max, dit-elle, mais l'enfant tait trop jeune et trop timide pour ouvrir la bouche. Il tait maigrichon, avec des cheveux tout fins et, tandis que Hans jouait un autre air dans la pice  l'atmosphre rarfie, ses yeux sombres allaient de l'tranger  sa mre,  laquelle les notes arrachaient des larmes.
      Hans s'en alla.
      Tu ne m'avais pas dit que tu avais un fils, murmura-t-il une fois dehors, en s'adressant  son ami disparu et aux toits de Stuttgart.
      Aprs une pause et quelques hochements de tte, Hans regagna Munich, pensant ne plus jamais entendre parler de la famille d'Erik Vandenburg. Ce qu'il ignorait, c'est qu'elle aurait effectivement besoin de son aide, mais pas pour quelques coups de pinceau et pas avant une vingtaine d'annes.
      
      Quelques semaines passrent avant qu'il ne se mette  son travail de peintre.  la belle saison, la tche ne manquait pas et, en hiver, comme il le disait souvent  Rosa, les commandes ne pleuvaient peut-tre pas, mais elles tombaient tout de mme.
      Et pendant plus de dix ans, cela fonctionna.
      Hans junior et Trudy vinrent au monde. Ils grandirent en allant voir leur papa qui peignait les murs et nettoyait ses pinceaux.
      En 1933, nanmoins, lorsque Hitler accda au pouvoir, le travail se fit un peu plus rare. Hans n'adhra pas au NSDAP comme la plupart des gens. Il prit cette dcision aprs mre rflexion.

      Le cheminement de la pense de Hans Hubermann : 
      Il avait peu d'instruction et de conscience politique, mais du moins, c'tait un homme pris de justice. Un Juif lui avait sauv la vie et il ne pouvait l'oublier. Il ne pouvait adhrer  un parti qui manifestait une telle hostilit envers des gens. Sans compter qu'au mme titre qu'Alex Steiner, un certain nombre de ses clients les plus fidles taient juifs.  l'instar de beaucoup de Juifs, il ne pensait pas que cette haine pouvait perdurer et il dcida aprs mre rflexion de ne pas suivre Hitler. Sur plusieurs plans, ce choix s'avra dsastreux.

      Lorsque les perscutions commencrent, les commandes se rarfirent peu  peu. Certains devis semblaient se volatiliser dans l'atmosphre de la monte du nazisme.
      Hans Hubermann aborda un vieux militant nomm Herbert Bollinger, un homme dot d'un tour de taille impressionnant qui parlait le Hochdeutsch (il tait de Hambourg), un jour o il le croisa dans la rue de Munich. Au dbut, l'homme regarda le bout de ses pieds, si tant est qu'il pt les apercevoir, puis leva les yeux vers le peintre, l'air franchement embarrass. Hans n'avait pas de raison de poser la question, mais il le fit.
      Que se passe-t-il, Herbert ? Je perds des clients  toute vitesse.
      Bollinger reprit de l'assurance. Il se redressa et rpondit  son tour par une question. Dis-moi, Hans, est-ce que tu es membre ?
       De quoi ?
      Mais Hans avait parfaitement compris.
      Voyons, Hansi, rpliqua Bollinger, ne m'oblige pas  mettre les points sur les i.
      Le peintre le quitta sur un geste vasif et poursuivit sa route.
      Les annes passrent. Dans tout le pays, on terrorisait les Juifs et, au printemps 1937, Hans Hubermann finit par cder, non sans honte. Il prit quelques renseignements et remplit une demande d'adhsion au parti nazi.
      Aprs avoir dpos son formulaire  la section du parti, rue de Munich, il aperut quatre hommes qui jetaient des briques contre la boutique d'un tailleur nomm Kleinmann. C'tait l'un des rares magasins juifs qui fonctionnaient encore  Molching.  l'intrieur, un petit homme balayait en bredouillant le verre cass qui crissait sous ses pieds. Une toile jaune moutarde tait barbouille sur la porte. Les mots ORDURE JUIVE taient inscrits  la peinture, qui avait dgoulin.
      Dans la boutique, l'agitation cessa peu  peu. Hans s'approcha et passa la tte. Vous avez besoin d'un coup de main ?
      Joel Kleinmann leva les yeux. Il tenait un balai d'une main impuissante. Non, Hans. C'est gentil, mais allez-vous-en. Hans avait repeint sa maison l'anne prcdente. Il se souvenait des trois enfants de la famille Kleinmann, sans pouvoir mettre un prnom sur leur visage.
      Je reviens demain, dit-il, pour repeindre votre porte.
      Ce qu'il fit.
      Ce serait sa seconde erreur.
      Il commit la premire tout de suite aprs l'incident. Il retourna d'o il venait et alla cogner contre la porte, puis contre la fentre du NSDAP. Les vitres vibrrent, mais nul ne rpondit. Tout le monde tait rentr chez soi. Un dernier membre marchait dans la direction oppose. Il entendit le bruit et remarqua la prsence du peintre.
      Il revint sur ses pas et demanda ce qui se passait.
      Je ne peux plus adhrer, affirma Hans.
      L'homme n'en revenait pas. Et pourquoi donc ?
      Hans jeta un coup d'il aux phalanges de sa main droite et dglutit. Il avait dj le got mtallique de son erreur dans la bouche. N'en parlons plus, dit-il en repartant.
      Des mots le rattraprent.
      Rflchissez bien, Herr Hubermann, et faites-nous connatre votre dcision. Il fit comme s'il n'avait rien entendu.

      Le lendemain matin, comme promis, il se leva plus tt que d'habitude, mais pas assez, en fait. La porte de la boutique du tailleur Kleinmann tait encore humide de rose. Hans la scha. Puis il appliqua une bonne couche de peinture, de la couleur la plus proche possible de l'originale.
      Un homme passa.
      Heil Hitler, dit-il.
       Heil Hitler, rpondit Hans.

      Trois dtails mais qui ont leur importance : 
1. Le passant tait Rolf Fischer, l'un des nazis les plus importants de Molching.
2. La porte fut barbouille d'une nouvelle insulte dans les seize heures.
3. Hans Hubermann n'eut pas sa carte du parti nazi.
Du moins, pas encore.

      Au cours de l'anne qui suivit, Hans n'eut pas  regretter de ne pas avoir annul officiellement sa demande d'adhsion. Beaucoup de demandes taient approuves tout de suite, mais la sienne considre comme suspecte, tait mise sur une liste d'attente. Vers la fin de l'anne 1938, alors que la Nuit de cristal avait lanc le processus d'limination des Juifs, la Gestapo arriva. Ils fouillrent la maison, sans rien trouver de suspect. Hans Hubermann eut de la chance.
      On lui permit de rester.
      Ce qui le sauva, sans doute, fut qu'on le savait au moins dans l'attente d'une rponse  sa demande d'adhsion. Pour cette raison, on le tolra, mme s'il ne fut pas reconnu comme le peintre comptent qu'il tait.
      Et puis il y avait l'accordon.
      Il lui vita d'tre mis compltement  l'cart. Si, dans son mtier de peintre, Hans devait compter avec la concurrence, en matire de musique, les leons d'Erik Vandenburg et ses vingt annes ou presque de pratique assidue lui avaient donn un style que personne d'autre n'avait  Molching. Ce n'tait pas une affaire de perfection, mais de chaleur humaine. Mme ses fausses notes taient sympathiques.
Il Heil Hitlerait lorsqu'on le lui demandait et il sortait le drapeau quand il le fallait. Apparemment, tout allait bien.
      Et puis, un peu plus de six mois aprs l'arrive de Liesel rue Himmel, le 16 juin 1939 (une date dsormais inoubliable), un vnement allait modifier de manire irrversible le cours de la vie de Hans Hubermann.
      Ce jour-l, il avait un peu de travail.
       sept heures tapantes, il quitta la maison.
      Il tirait sa charrette avec ses outils de peintre et ne remarqua pas qu'il tait suivi.
      Quand il arriva sur son chantier, un tranger se porta  sa hauteur. C'tait un jeune homme grand et blond, l'air srieux.
      Leurs regards se croisrent.
      Vous tes Hans Hubermann ?
      Hans, qui tait en train de chercher un pinceau, approuva d'un bref hochement de tte. Oui, c'est moi.
       Vous jouez bien de l'accordon ?
      Cette fois, Hans s'immobilisa. Il fit  nouveau signe que oui.
      L'tranger se frotta la mchoire, jeta un regard circulaire autour de lui, puis, d'un ton pos, il demanda : tes-vous homme  tenir une promesse ?
      Hans sortit deux pots de peinture de la charrette et l'invita  s'asseoir. Son interlocuteur lui tendit la main et se prsenta : Je m'appelle Kugler, Walter Kugler. Je viens de Stuttgart.
      Puis il s'assit. Les deux hommes bavardrent pendant un quart d'heure et convinrent d'un rendez-vous dans la soire.

Une gentille enfant

      En novembre 1940, lorsque Max Vandenburg arriva dans la cuisine du 33, rue Himmel, il tait g de vingt-quatre ans. Il semblait ployer sous le poids de ses vtements et sa fatigue tait si grande qu'un rien aurait pu le faire s'effondrer. Il se tenait tout tremblant dans l'encadrement de la porte.
      Vous jouez toujours de l'accordon ?
      Bien sr, il fallait comprendre : Vous tes toujours dispos  m'aider ?

      Le papa de Liesel alla jusqu' la porte d'entre et l'ouvrit. Avec prcaution, il regarda  gauche, puis  droite et revint. Verdict : rien.
      Max Vandenburg, le Juif, ferma les yeux et s'abandonna un peu plus au sentiment de scurit. L'ide en elle-mme tait grotesque, et pourtant il la laissa s'installer.
      Hans vrifia que les rideaux taient bien tirs et ne laissaient pas entrer le moindre rai de lumire.  ce moment-l, Max craqua. Il s'accroupit et joignit les mains.
      L'obscurit le caressa.
      Ses doigts avaient l'odeur de sa valise, du mtal, de "Mein Kampf" et de la survie.
      C'est seulement lorsqu'il releva la tte qu'il dcouvrit la faible lumire venant du couloir et remarqua la prsence de la fillette en pyjama.
      Papa ?
      Max bondit sur ses pieds. L'obscurit enflait maintenant autour de lui.
      Tout va bien, Liesel, dit Papa. Retourne te coucher.
      Elle s'attarda un moment avant de repartir. Lorsqu'elle regarda une dernire fois l'tranger  la drobe, elle aperut la forme d'un livre pos sur la table.
      Ne craignez rien, c'est une gentille enfant, entendit-elle Hans Hubermann murmurer  l'homme.
      Elle resta veille pendant une heure, coutant le discret cho des phrases changes dans la cuisine.
      Dans ce jeu, une carte n'avait pas encore t joue. Un joker.

Une brve histoire du boxeur juif

      Max Vandenburg vit le jour en 1916. 
      Il passa son enfance  Stuttgart.
      Ce qu'il aimait le plus, alors, c'tait se battre avec les poings.

      Il disputa son premier combat  onze ans.  l'poque, il tait pais comme une allumette.
      Wenzel Gruber.
      Tel tait le nom de son adversaire.
      Il avait la langue bien pendue, ce Wenzel, et des cheveux friss. Le terrain de jeu local leur tendait les bras. Ni l'un ni l'autre ne rsista. Ils luttrent comme des champions.
      Pendant une minute.
      Juste au moment o l'affaire devenait intressante, ils furent saisis chacun par le col. Un parent attentif.
      Un peu de sang coulait de la bouche de Max.
      Il le lcha, et a avait bon got.
      
      Dans son milieu, peu de gens se battaient, en tout cas pas avec leurs poings.  l'poque, on disait que les Juifs prfraient subir. Subir la violence sans broncher avant de remonter la pente jusqu'en haut. Visiblement, ce n'tait pas le cas pour tous.

      Max allait avoir deux ans lorsque son pre mourut, rduit en charpie sur une colline verdoyante.
      Quand il eut neuf ans, sa mre se retrouva sans le sou. Elle vendit le studio de musique qui leur servait aussi d'appartement et ils allrent s'installer dans la maison de l'oncle de Max. L, il grandit en compagnie de six cousins affectueux qui le tapaient et l'embtaient pas mal. Il se bagarrait avec l'an, Isaac. C'est ainsi qu'il fit ses classes de boxeur. Chaque soir ou presque, il prenait une racle.
       treize ans, la tragdie frappa de nouveau. Son oncle mourut.
      Conformment aux statistiques, cet homme-l n'avait rien du caractre imptueux de Max. C'tait le genre de personne qui se donnait beaucoup de mal sans trop exiger en retour. Il restait dans son coin et sacrifiait tout  sa famille. Il mourut de quelque chose qui se dveloppait dans son estomac. Une sorte de grosse boule empoisonne.
      Ses proches, comme souvent dans ce genre de circonstances, se runirent autour du lit et le regardrent capituler.
      Max Vandenburg tait maintenant un adolescent aux mains dures, avec les yeux au beurre noir et une dent branlante.  sa tristesse et  son chagrin vint s'ajouter une certaine dception. Voire une certaine contrarit. Pendant que sous ses yeux, son oncle sombrait lentement dans le lit, il se jura de ne pas mourir de cette faon.
      Le visage du mourant tait l'image mme de l'acceptation.
      Il tait jaune et paisible, malgr la structure violente du crne, cette mchoire qui semblait s'tirer sur des kilomtres, ces pommettes ressorties et ces orbites en nid-de-poule. Si calme qu'il donnait envie  l'adolescent de poser une question.

      O est la lutte ? se demandait-il.
      O est la volont de tenir ?
      Bien sr,  treize ans, il tait quelque peu excessif dans son exigence. Il n'avait jamais regard en face quelque chose comme moi. Du moins pas encore.
Il resta prs du lit avec les autres et regarda cet homme mourir  passer sans heurt de la vie  la mort. Derrire la fentre, la lumire tait grise et orange, et son oncle parut soulag lorsqu'il cessa compltement de respirer.
      Quand la Mort viendra me prendre, se jura Max, je lui enverrai mon poing dans la figure. 
      Personnellement, j'apprcie. Cette stupide bravoure. 
      Oui.
      J'apprcie beaucoup.

      Ds lors, il se battit de plus en plus rgulirement. Quelques amis et ennemis irrductibles se retrouvaient au crpuscule sur un petit terre-plein de la rue Steber : des Allemands pure souche, des garons originaires de l'Est et lui, le Juif. Cela n'avait pas d'importance. Pour librer les nergies adolescentes, rien de mieux qu'une bonne bagarre. En fait, pour un peu, les ennemis auraient pu tre des amis.

      Max aimait a, les cercles autour des adversaires et la plonge dans l'inconnu.
      Le got doux-amer de l'incertitude.
      Perdre ou gagner.
      C'tait une sensation qu'il prouvait au creux de l'estomac. Quand cela devenait intolrable, le seul remde consistait  foncer, les poings en avant. Max n'tait pas le genre de garon qui se tuait  rflchir.
      
      Le combat qu'il prfrait, avec le recul, tait son cinquime contre un dnomm Walter Kugler, un grand et solide gaillard. Ils avaient alors quinze ans. Walter avait gagn les quatre premires rencontres, mais cette fois, Max sentait que ce serait diffrent. Un sang neuf  le sang de la victoire  coulait dans ses veines et cela l'excitait et l'effrayait  la fois.
      Comme toujours, les autres formaient un cercle autour d'eux. Le sol tait sale. Sur les visages, les sourires allaient d'une oreille  l'autre. Des mains crasseuses brandissaient de l'argent dans une cacophonie de cris et d'appels si vibrants d'enthousiasme que plus rien d'autre ne comptait.
      Il y avait l un mlange dtonant de joie et de peur, une agitation flamboyante.
      Les deux adversaires, pris par l'intensit du moment, avaient le visage crisp, les yeux agrandis par la concentration.
      Aprs une minute d'observation, ils commencrent  se rapprocher et  prendre un peu plus de risques. C'tait un combat de rue, pas un match d'une heure. Ils n'avaient pas toute la journe devant eux.
      Vas-y, Max, vas-y, Maxi Taxi, tu le tiens ! cria l'un de ses amis. Puis il ajouta, sans reprendre son souffle : Tu le tiens, petit Juif, tu le tiens !
      Avec son nez caboss, ses cheveux fins et ses yeux humides, Max avait une bonne tte de moins que son adversaire. Son style tait dpourvu de finesse. Courb en avant, il sautillait en envoyant de petits coups rapides au visage de Kugler. Celui-ci, visiblement plus fort et plus dou, restait droit et ses directs atteignaient systmatiquement Max aux pommettes et au menton.
      Max continuait  attaquer.
      Malgr la correction reue, il avanait sur Kugler. Du sang schait sur ses dents.
      Lorsqu'il fut envoy  terre, un rugissement s'leva. L'argent faillit changer de mains.
      Il se releva.
      Il se retrouva une fois encore au tapis avant de changer de tactique et d'obliger Walter Kugler  venir au plus prs avant de lui dcocher un coup sec. En plein sur le nez.
      Soudain aveugl, Kugler recula. Max saisit l'occasion. Il le dborda par la droite et le frappa au niveau des ctes. Kugler baissa sa garde et la droite de Max le toucha au menton. Il alla  terre, ses cheveux blonds dans la poussire, les jambes cartes. Il ne pleurait pas et pourtant des larmes de cristal glissaient sur ses joues. Elles lui avaient t arraches par les poings de Max.
      
      Le cercle de spectateurs compta.
      Ils comptaient toujours, au cas o. Voix et chiffres.
      Aprs un combat, la coutume voulait que le vaincu lve la main du vainqueur. Lorsque Kugler finit par se remettre debout, il alla lever le bras de Max Vandenburg, l'air lugubre.
      Merci, lui dit Max.
       La prochaine fois, je te massacre, rpondit Kugler.
      
      Au cours des annes qui suivirent, Max Vandenburg et Walter Kugler combattirent  treize reprises. Walter cherchait toujours  prendre sa revanche sur cette premire victoire de Max et Max voulait retrouver ce moment de gloire. Le bilan fut en faveur de Walter : dix victoires contre trois pour Max.
      En 1933, quand ils eurent dix-sept ans, la rancur mle de respect cda la place  une amiti sincre et l'envie de se battre les quitta. Tous deux se mirent  travailler, jusqu' ce qu'en 1935, comme les autres employs juifs, Max soit mis  la porte des ateliers de construction mcanique Jedermann. Peu de temps aprs, les lois de Nuremberg furent instaures. Elles taient aux Juifs la citoyennet allemande et interdisaient les mariages entre Juifs et Allemands.
      Seigneur, dit un soir Walter lorsqu'ils se retrouvrent  l'endroit o ils avaient eu l'habitude de se battre. C'tait une autre poque, n'est-ce pas ? On ne connaissait pas a. Il donna une petite tape sur l'toile jaune que Max portait sur sa manche. On ne pourrait plus se battre de la mme manire.
       Si. On ne peut pas pouser un Juif, mais rien n'empche de se battre avec lui.
      Walter sourit. Il y a mme sans doute une loi qui rcompense ce genre de choses, du moment qu'on en sort gagnant.
      
      Les annes passant, ils se virent de faon trs occasionnelle. Max, comme les autres Juifs, tait systmatiquement rejet et sans cesse cras, tandis que Walter tait pris par son travail. Une imprimerie.
      Si a vous intresse, eh bien oui, il connut des filles pendant cette priode. L'une nomme Tania, l'autre Hildi. Dans un cas comme dans l'autre, cela ne dura pas. Il n'avait pas assez de temps pour cela, vraisemblablement  cause de l'incertitude et de la pression de plus en plus forte. Max devait se dmener pour trouver du travail. Que pouvait-il proposer  ces jeunes filles ? En 1938, il tait difficile d'imaginer que la vie puisse tre pire.
      Puis ce fut le 9 novembre. Kristallnacht. La Nuit de cristal. La nuit du verre bris.
      Cet pisode, tragique pour tant de Juifs, permit  Max Vandenburg de s'enfuir.
      Il avait vingt-deux ans.
      
      Nombre d'tablissements juifs taient systmatiquement saccags et pills lorsque des poings cognrent sur la porte de l'appartement. Max, sa tante, sa mre, ses cousins et leurs enfants se tenaient dans le salon, serrs les uns contre les autres.
      Aufmachen !
      Tous se regardrent. Ils avaient envie de s'parpiller dans les autres pices, mais la crainte les paralysait.
      De nouveau : Ouvrez !
      Isaac se dirigea vers la porte, dont le bois vibrait encore  la suite des coups reus. Il se retourna vers les visages sur lesquels se lisait la peur, tourna le loquet et ouvrit.
      Comme ils s'y attendaient, c'tait un nazi. En uniforme.

      Jamais.
      Telle fut la premire raction de Max.
      Il serrait la main de sa mre et celle de Sarah, sa cousine la plus proche. Je ne pars pas. Si l'on ne peut s'en aller tous ensemble, je reste.
      Il mentait.
      Lorsque les autres membres de la famille le poussrent dehors, le soulagement l'envahit, comme une obscnit. Il le refusait, mais en mme temps il l'prouvait avec une telle force qu'il en avait la nause. Comment pouvait-il ? Comment pouvait-il ?
      Il pouvait.
      N'emporte rien, lui dit Walter Kugler. Prends juste ce que tu as sur toi. Je te fournirai le reste.
       Max. C'tait sa mre.
      Elle tira d'un tiroir un vieux bout de papier et le fourra dans la poche de sa veste. Si jamais... Elle l'treignit une dernire fois. Ce sera peut-tre ton dernier espoir.
      Il contempla son visage vieillissant et l'embrassa sur la bouche.
      Viens. Walter le tira par la manche, tandis que le reste de la famille lui disait au revoir et lui donnait de l'argent et quelques objets de valeur. Viens. Dehors, c'est le chaos et le chaos va nous aider.
      
      Ils partirent sans se retourner.
      Et cela le torturait.
      Si seulement il avait jet un ultime regard aux siens lorsqu'il avait quitt l'appartement. Peut-tre sa culpabilit n'aurait-elle pas t aussi lourde  porter. Pas de dernier adieu.
      Pas de derniers regards changs.
      Rien que le vide de l'absence.

      Il passa les deux annes suivantes cach dans une rserve vide,  l'intrieur d'un btiment o Walter avait travaill auparavant. La nourriture tait rare. La suspicion rgnait. Dans le voisinage, le reste des Juifs qui avaient de l'argent migraient. Ceux qui n'en avaient pas essayaient aussi, sans grand succs. La famille de Max appartenait  cette dernire catgorie. De temps  autre, Walter allait vrifier qu'ils taient toujours l, le plus discrtement possible. Jusqu' cette aprs-midi o, lorsqu'il se prsenta, quelqu'un d'autre ouvrit la porte.
      Quand Max apprit la nouvelle, il eut l'impression qu'une main gante roulait son corps en boule, comme une feuille de papier pleine de fautes. Bonne pour la corbeille.
      Et pourtant, chaque jour, entre dgot et reconnaissance, il parvint  se relever. Abm, mais pas totalement dtruit.

      Vers le milieu de l'anne 1939, il se cachait depuis un peu plus de six mois lorsqu'ils dcidrent d'agir diffremment. Ils examinrent le bout de papier que sa mre avait remis  Max au moment de sa dsertion. Oui, sa dsertion, et non pas seulement sa fuite. Car c'est ainsi qu'il qualifiait son dpart. Nous savons dj ce qui tait inscrit sur ce papier :

      Un nom, une adresse : 
Hans Hubermann
33, rue Himmel, Molching

      C'est de pire en pire, dit Walter  Max.  tout moment, on peut tre reprs. Dans l'obscurit, ils sentaient la menace peser sur leurs paules. Qui sait ce qui peut se passer ? Je peux me faire prendre. Tu peux avoir besoin de trouver cet endroit... J'ai trop peur pour demander de l'aide  quelqu'un, ici. Trop de risques. Il n'y avait qu'une solution. Je vais essayer de retrouver cet homme. S'il est devenu nazi, ce qui est probable, je repars comme je suis venu. Mais au moins on saura ce qu'il en est, richtig ?

      Max lui donna jusqu' son dernier pfennig pour financer le voyage. Alors ? demanda-t-il lorsque Walter revint, quelques jours plus tard.
      Ils s'treignirent et Walter hocha affirmativement la tte. C'est bon. Il joue encore de l'accordon, celui dont ta mre t'a parl, qui appartenait  ton pre. Il n'est pas membre du parti. Il m'a donn de l'argent.  ce stade, Hans Hubermann n'tait encore qu'un nom. Il est pauvre, mari, et il y a une enfant au foyer.
      Cela veilla un peu plus l'attention de Max. Quel ge ?
       Dix ans. On ne peut pas tout avoir.
       Oui. Les enfants parlent beaucoup.
       On a dj de la chance, tu sais.
      Ils restrent quelque temps sans rien dire, puis Max rompit le silence.
      Je suppose qu'il me hait dj ?
       Je n'en ai pas l'impression. Il m'a donn l'argent, n'est-ce pas ? Il m'a dit qu'une promesse tait une promesse.
      Une semaine plus tard, une lettre arriva. Hans prvenait Walter Kugler qu'il enverrait les lments ncessaires quand il le pourrait. Il y avait un plan de Molching et du grand Munich sur une page, ainsi que l'indication du trajet direct entre Pasing (la gare la plus sre) et sa maison. Les derniers mots de sa lettre allaient de soi :
      Faites attention.
      
       la mi-mai 1940, "Mein Kampf" arriva, avec une cl scotche sous la couverture.
      Cet homme est gnial, se dit Max, mais il frissonnait  l'ide de devoir aller jusqu' Munich. Il esprait  comme les autres personnes concernes  qu'il n'aurait pas  faire le voyage.
      Les souhaits ne se ralisent pas toujours.
      Surtout dans l'Allemagne nazie. 
      
      Le temps passa.
      La guerre s'tendit.
      Max resta dissimul dans une autre pice vide.
      Jusqu' ce que l'invitable se produise.
      Walter fut avis qu'on l'envoyait en Pologne, pour continuer  affirmer l'autorit de l'Allemagne sur les Polonais comme sur les Juifs. Le moment tait venu.
      Max gagna donc Munich, puis Molching. Et maintenant, dans la cuisine d'un tranger, il demandait l'aide dont il avait un besoin vital, tout en s'adressant le blme qu'il estimait mriter.
      Hans Hubermann lui serra la main et se prsenta.
      Il fit du caf sans allumer la lumire.
      La fillette tait partie depuis un bon moment, mais un autre bruit de pas s'annonait. Le joker.
      Dans l'obscurit, les trois personnes taient compltement isoles, les yeux carquills. La femme fut la seule  parler.

Le courroux de Rosa

      Liesel s'tait rendormie lorsque la voix inimitable de Rosa Hubermann s'leva dans la cuisine, la rveillant en sursaut.
      Was ist los ?
      La curiosit s'empara de la fillette, qui imaginait cette tirade prononce par une Rosa courrouce. Elle perut ensuite un mouvement, puis le raclement touff d'une chaise.
      Aprs s'tre contrainte  attendre une dizaine de minutes, Liesel gagna le couloir et ce qu'elle vit la stupfia. Rosa Hubermann, qui arrivait  l'paule de Max Vandenburg, le regardait engloutir une assiette de son infme soupe de pois. Une bougie brlait sur la table. Sa flamme ne vacillait pas.
      Maman tait grave.
      Son corps replet exprimait l'inquitude.
      En mme temps, un air de triomphe se lisait sur son visage et ce n'tait pas le triomphe d'avoir sauv un autre tre humain de la perscution. C'tait plutt quelque chose du genre : Tu vois, lui au moins, il ne se plaint pas. Son regard allait alternativement de la soupe  Max.
      Lorsqu'elle parla de nouveau, ce fut seulement pour lui demander s'il en voulait encore.
      Max refusa. Il se prcipita vers l'vier, o il vomit. Son dos se convulsait, ses bras carts agrippaient le mtal.
      Jsus, Marie, Joseph, marmonna Rosa. Encore un !
      Max, confus, se tourna vers eux et s'excusa. Ses mots taient glissants et menus, rprims par l'acide. Je suis dsol. Je crains d'avoir trop mang. C'est--dire que mon estomac est rest si longtemps sans... Il ne supporte sans doute pas autant de...
       Poussez-vous, ordonna Rosa. Elle entreprit de nettoyer l'vier.
Lorsqu'elle eut termin, elle retrouva le jeune homme qui se tenait, morose,  la table de la cuisine. Hans tait install face  lui, les mains agrippant le plateau de bois.
      Du couloir, Liesel voyait les traits tirs de l'tranger et, derrire, l'expression soucieuse de Maman, inscrite comme une salissure sur son visage.
      Elle regarda ses parents adoptifs. 
      
      Qui taient-ils donc ?

Le sermon de Liesel

      Savoir qui taient exactement Hans et Rosa Hubermann n'tait pas chose facile. Des gens gentils ? Des gens ridiculement ignorants ? Des gens d'une sant mentale contestable ?
      Il est plus ais de dfinir la pnible situation dans laquelle ils se trouvaient.

      La situation de Hans et Rosa Hubermann : 
Trs difficile, effectivement.
Et mme pouvantablement difficile.

      Quand un Juif dbarque chez vous au petit matin, dans le berceau du nazisme, on peut raisonnablement s'attendre  devoir affronter des niveaux levs de malaise. L'angoisse, l'incrdulit, la paranoa. Chacune ayant ses propres effets et chacune conduisant  se dire que les consquences n'auront rien d'un lit de roses. La peur est quelque chose qui irradie. On la voit de manire impitoyable.
      
      Il faut toutefois souligner que, malgr cette peur qui irradiait dans l'ombre, ils ne cdrent pas  l'affolement.
      Maman renvoya Liesel dans sa chambre.
      Bett, Saumensch. D'un ton calme, mais ferme. Trs inhabituel.
      Papa rejoignit la fillette peu aprs. Il souleva les couvertures du lit vacant.
      Alles gut, Liesel ? Tout va bien ?
       Oui, Papa.
       Comme tu vois, nous avons un visiteur. Elle devinait  peine la haute silhouette de Hans Hubermann dans l'obscurit. Il va dormir ici cette nuit.
       Bien, Papa.
      Quelques minutes plus tard, Max Vandenburg entra dans la chambre, opaque et silencieux. Il ne respirait pas. Il ne bougeait pas. Sans qu'elle st comment, il alla pourtant du seuil au lit, et fut sous les couvertures.
      Tout va bien ?
      Cette fois, Papa s'adressait  lui.
      La rponse de Max flotta dans l'air, avant de se coller au plafond comme une tache, tant il se sentait honteux. Oui, merci. Il le rpta, tandis que Papa allait s'installer comme  son habitude sur la chaise  ct du lit de Liesel. Merci. 
      Liesel mit une heure  se rendormir.
      Elle dormit profondment et longtemps.

      Un peu aprs huit heures trente, une main la secoua.
      La voix qui correspondait  cette main l'informa qu'elle n'irait pas  l'cole ce jour-l. Apparemment, elle tait souffrante.
      Lorsqu'elle s'veilla compltement, elle observa l'tranger couch dans le lit d'en face. Seules ses mches de cheveux, toutes sur le mme ct, dpassaient de la couverture et il ne faisait pas le moindre bruit en dormant, comme s'il tait entran  tre silencieux jusque dans son sommeil. Avec prcaution, elle passa  ct de lui et suivit Papa dans le couloir.
      Pour la premire fois, la cuisine tait assoupie. Maman se taisait. Il rgnait une sorte de silence stupfi, inaugural. Au grand soulagement de Liesel, il fut rompu au bout de quelques minutes.

      Le petit djeuner tait prt.
      Maman annona la priorit du jour. Assise  la table, elle dclara : Liesel, aujourd'hui, Papa va te dire quelque chose. C'tait srieux : elle n'avait mme pas dit Saumensch. Une sorte d'abstinence qu'elle s'imposait. Il va te parler. Tu devras l'couter. C'est clair ?
      Liesel tait en train d'avaler.
      C'est clair, Saumensch ?
      C'tait mieux.
      La fillette fit oui de la tte.

      Lorsqu'elle regagna sa chambre pour y prendre ses vtements, l'homme couch dans l'autre lit s'tait retourn et plac en chien de fusil. Il ne ressemblait plus  une sorte de bche, mais  un Z trac sous les couvertures.
      Elle distinguait maintenant son visage sous le faible clairage. Il avait la bouche ouverte et sa peau tait couleur coquille d'uf. Une barbe naissante couvrait sa mchoire et son menton, et ses oreilles taient pointues et aplaties. Il avait un nez petit, mais bossel.
      Liesel !
      Elle se retourna.
      Bouge-toi !
      Elle alla dans la salle d'eau.

      Aprs s'tre change, elle passa dans le couloir, consciente qu'elle ne pourrait aller bien loin. Papa se tenait devant la porte du sous-sol. Il lui adressa un ple sourire, alluma la lampe et descendit les marches devant elle.
      
      Dans les odeurs de peinture, Papa lui dit de s'installer confortablement au milieu des bches de protection. La lumire clairait les mots qu'elle avait appris et peints sur le mur. Il faut que je t'explique certaines choses.
      Liesel tait assise sur un tas de bches d'un mtre de haut, Papa sur un pot de peinture de quinze litres. Pendant quelques minutes, il chercha les mots adquats. Quand il les eut trouvs, il se leva et se frotta les yeux.
      Liesel, dit-il calmement, je ne savais pas si cela arriverait, c'est pourquoi je ne t'ai jamais rien dit. Sur moi et sur cet homme qui est l-haut. Il fit les cent pas dans le sous-sol, tandis que la lampe amplifiait son ombre, le transformant en un gant sur le mur.
      
      Lorsqu'il s'immobilisa, son ombre resta l, gigantesque, dans son dos. Elle observait. Il y avait toujours quelqu'un qui observait.
      Tu connais mon accordon, n'est-ce pas ? dit-il, et il entama son rcit.

      Il parla de la guerre de 1914 et d'Erik Vandenburg, puis de sa visite  la veuve du soldat fauch au combat. Le petit garon qui est entr dans la pice ce jour-l, c'est l'homme qui se trouve l-haut. Verstehst ? Tu comprends ?
      La voleuse de livres couta l'histoire que lui racontait Hans Hubermann. Cela dura une bonne heure, jusqu'au moment de vrit, qui comportait un sermon d'une imprieuse ncessit.
      coute bien, Liesel. Papa la fit se lever et prit sa main.

      Ils taient face au mur.
      Formes sombres et pratique des mots.

      Il lui tenait fermement les doigts.
      Tu te souviens de l'anniversaire du Fhrer, quand on est rentrs  la maison aprs le feu ? Tu te souviens de ce que tu m'as promis ce jour-l ?
      La fillette acquiesa. Que je garderais un secret, dit-elle au mur.
      Bien. Entre les deux ombres qui se tenaient la main, les mots inscrits  la peinture taient parpills, perchs sur leurs paules, poss sur leur tte, suspendus  leurs bras. Liesel, si tu parles  qui que ce soit de cet homme, nous aurons tous de gros ennuis. Il devait lui faire suffisamment peur tout en la rassurant pour qu'elle ne s'affole pas. Son regard mtallique l'observait pendant qu'il prononait les mots. Dsespoir et calme. Dans le meilleur des cas, on nous emmnera, Maman et moi. Il sentait qu'il risquait de trop l'effrayer, mais il prenait le risque, prfrant qu'elle ait trop peur plutt que pas assez. Il fallait qu'elle obisse compltement, dfinitivement.

      Enfin, Hans Hubermann planta son regard dans celui de Liesel Meminger et s'assura qu'elle n'tait pas distraite.
      Il entama la liste des consquences.
      Si tu parles de cet homme  quelqu'un... 
       son institutrice.
       Rudy.
      Ou  une autre personne, qu'importe.
      Ce qui importait, c'tait que tous pouvaient tre punis.

      Pour commencer, poursuivit-il, je prendrai chacun de tes livres et je les brlerai. C'tait rude. Je les jetterai dans le fourneau ou dans la chemine. Il agissait comme un tyran, sans aucun doute, mais il ne pouvait faire autrement. Tu comprends ?
      Le choc la transpera. Il fit un trou bien net en elle.
      Les larmes lui montrent aux yeux.
      Oui, Papa.
       Ensuite... Il devait continuer  se montrer dur et cela lui cotait. Ensuite, on t'emmnera loin de moi. C'est ce que tu veux ?
      Elle pleurait maintenant. Nein.
       Bon. Hans Hubermann serra sa main un peu plus fort. On viendra chercher cet homme, et peut-tre aussi Maman et moi, et nous ne reviendrons jamais. Jamais.
      Ce fut tout.
      La fillette se mit  sangloter sans pouvoir s'arrter et Papa mourait d'envie de la prendre dans ses bras et de la cliner. Mais il n'en fit rien. Il s'accroupit et la regarda dans les yeux. Puis il pronona sa phrase la moins angoissante. Verstehst du mich ? Tu me comprends ?
      Elle hocha affirmativement la tte tout en pleurant et il l'treignit  la lueur de la lampe  ptrole, dans le sous-sol qui sentait la peinture.
      Je comprends, Papa.
      Le grand corps de Hans Hubermann touffait sa petite voix. Ils restrent ainsi plusieurs minutes, Liesel crase contre sa poitrine et lui qui lui caressait le dos.
      Lorsqu'ils remontrent, ils trouvrent Maman assise dans la cuisine, seule et pensive. Quand elle les vit, elle se leva et, dcouvrant les traces de larmes sur les joues de Liesel, elle lui fit signe d'approcher. Elle l'attira  elle et l'entoura de ses bras avec sa rudesse habituelle. Alles gut, Saumensch ?
      Elle n'avait pas besoin d'entendre la rponse.
      Tout allait bien. 
      Et tout allait mal.

Le dormeur

      Max Vandenburg dormit pendant trois jours.
       certains moments, Liesel l'observa. On peut dire que, le troisime jour, le besoin de vrifier qu'il respirait toujours devint obsessionnel. Elle savait maintenant interprter ses signes de vie : ses lvres qui remuaient, sa barbe qui poussait et ses cheveux comme des brindilles qui bougeaient imperceptiblement quand il remuait la tte en rvant.
      Souvent, quand elle se penchait sur lui, elle se mortifiait en pensant qu'il venait de s'veiller et qu'il allait ouvrir les yeux et la surprendre en train de le regarder. Cette ide la tourmentait et l'exaltait en mme temps. Elle la redoutait. Elle la souhaitait. Elle devait attendre que Maman l'appelle pour s'arracher  ce spectacle,  la fois tranquillise et due  l'ide de ne pas tre l  son rveil.

      Deux ou trois fois, vers la fin de ce marathon de sommeil, il parla.
      C'tait un rcital de noms murmurs. Une liste d'appel.
      Isaac. Tante Ruth. Sarah. Maman. Walter. Hitler.
      Famille, ami, ennemi.
      Ils taient tous avec lui sous les couvertures et,  un moment, il sembla se battre avec lui-mme. Nein, chuchota-t-il. Il le rpta  sept reprises. Non.
      En l'observant, Liesel fut tout de suite frappe par la ressemblance entre cet tranger et elle. L'un et l'autre taient arrivs rue Himmel dans un tat de grande agitation. L'un et l'autre faisaient des cauchemars.
      
      Il finit par s'veiller, dsempar, ne sachant o il se trouvait. Il ouvrit ensuite la bouche et s'assit tout droit dans le lit.
      Ah !
      Un petit bout de voix s'chappa de ses lvres.
      En dcouvrant au-dessus de lui la fillette qui le regardait, il fut dsorient et tenta de se reprer, de savoir ce qu'il faisait l. Au bout de quelques instants, il se gratta la tte (cela fit un bruit de petit bois sec) et la dvisagea. Ses gestes taient saccads et ses yeux, maintenant qu'il les avait ouverts, se rvlaient noirs, avec un regard humide et lourd.
      Par rflexe, Liesel recula. 
      Elle ne fut pas assez rapide.
      L'tranger tendit une main tidie par la chaleur du lit et la saisit par l'avant-bras.
      S'il te plat.
      Sa voix aussi s'accrochait  elle, comme si elle avait des ongles. Elle s'imprimait dans sa chair.
      Papa !  Fort.
      S'il te plat ! Chuchot.
      C'tait la fin de l'aprs-midi. Dehors, l'atmosphre tait grise et miroitante, mais seule une lueur sale entrait dans la pice, filtre par les rideaux. Un optimiste dirait qu'elle tait couleur bronze.
      Lorsque Papa arriva, il resta sur le seuil et dcouvrit la main de Max Vandenburg et son regard dsespr, l'une et l'autre accrochs au bras de Liesel. Je vois que vous avez fait connaissance, dit-il.
      Les doigts de Max commencrent  se refroidir.

L'change de cauchemars

Max Vandenburg promit de ne plus jamais dormir dans la chambre de Liesel.  quoi avait-il bien pu penser, cette premire nuit ? Rien qu' cette ide, il tait mortifi.
      La seule explication tait l'tat de totale dstabilisation dans lequel il se trouvait en arrivant. Mais il ne s'installerait pas ailleurs que dans le sous-sol. Il y tenait absolument. Tant pis pour le froid et la solitude. Il tait juif et, s'il y avait un endroit o il tait destin  vivre, c'tait un sous-sol ou un autre lieu de survie secret du mme genre.
      Je suis dsol, avoua-t-il  Hans et  Rosa sur les marches menant au sous-sol. Dsormais, je resterai en bas. Vous ne m'entendrez pas. Je ne ferai pas le moindre bruit.
      Le couple, aux prises avec le ct dsespr de la situation, ne protesta pas, mme par rapport au froid. Ils descendirent des couvertures et remplirent la lampe  ptrole. Rosa reconnut qu'elle ne pourrait pas lui donner grand-chose  manger et Max la pria surtout de ne lui laisser que quelques miettes, et encore, si personne d'autre ne les voulait.
      Mais non, voyons, protesta Rosa. Je vous nourrirai de mon mieux.
      Ils descendirent aussi le matelas du second lit de la chambre de Liesel et le remplacrent par des bches, un excellent change.
      
      Hans et Max dposrent le matelas en dessous des marches et difirent un mur de bches de protection sur le ct. Elles taient suffisamment hautes pour dissimuler l'entre triangulaire dans sa totalit et au moins pouvait-on les ter facilement si Max avait besoin d'air.
      Papa s'excusa. C'est pathtique, je le reconnais.
       Vraiment, c'est mieux que rien, rpondit Max. Je ne le mrite pas. Merci.
      Avec quelques pots de peinture placs de manire stratgique, on pouvait croire qu'il s'agissait d'un tas d'objets inutiles pos dans un coin pour dgager le reste de la pice. Hans en convenait. videmment, il suffirait de dplacer quelques pots et d'ter une ou deux bches pour dtecter la prsence du Juif.
      Esprons que a fera l'affaire, conclut Hans.
       Il le faut, dit Max en se glissant dans sa cachette. Puis il rpta une dernire fois : Merci.

      "Merci".
      Ce mot tait le plus pitoyable que Max Vandenburg pt prononcer, avec "Je suis dsol". L'un et l'autre lui venaient sans cesse aux lvres, sous le poids de la culpabilit.
      Combien de fois, au cours de ces premires heures d'veil, eut-il envie de quitter ce sous-sol et de s'en aller ? Des centaines, sans doute.
      Mais ce n'tait qu'un dsir fugitif  chaque fois.
      Ce qui rendait les choses pires encore.
      Il avait une envie folle de s'en aller (ou du moins il avait envie d'avoir envie de s'en aller), mais il savait qu'il ne le ferait pas. C'tait  quelque chose prs la mme situation que lorsqu'il avait laiss les siens  Stuttgart, sous le voile d'une loyaut forge de toutes pices.
      Vivre.
      Vivre, c'tait vivre.
      Au prix de la honte et de la culpabilit.
      
      Au cours des premiers jours que Max passa dans le sous-sol, Liesel n'eut pas affaire  lui. Elle niait son existence. Ses cheveux froisss, ses doigts froids et glissants.
      Sa prsence torture.

      Maman et Papa.
      Il y avait chez eux beaucoup de gravit et une impuissance  prendre un certain nombre de dcisions.
      Ils se demandrent s'ils pouvaient installer Max Vandenburg ailleurs.
      Oui, mais o ?
      Aucune rponse.
      Dans cette situation, ils ne pouvaient compter que sur eux-mmes. Ils se retrouvaient paralyss. Max ne pouvait esprer d'autre secours que le leur. Celui de Hans et Rosa Hubermann. Liesel ne les avait jamais vus se regarder autant, ni de manire aussi solennelle.
      C'est le couple qui descendait  manger  Max. Pour ses besoins naturels, ils lui avaient fourni un ancien pot de peinture que Hans se chargerait de vider aussi prudemment que possible. Rosa lui apportait galement des seaux d'eau chaude pour qu'il se lave, car il tait sale.

      Au-dehors,  chaque fois que Liesel quittait la maison, une montagne d'air froid l'attendait  la porte.
      Un crachin mordant tombait.
      Les feuilles mortes jonchaient le sol.

      Ce fut bientt au tour de la voleuse de livres de se rendre au sous-sol. Ses parents l'envoyrent porter  manger  Max.
      Elle descendit prcautionneusement les marches, sachant qu'elle n'avait pas besoin de s'annoncer. Le bruit de ses pas suffirait  le prvenir.
      Elle attendit au milieu de la pice, avec l'impression d'tre plutt au centre d'un grand champ au crpuscule. Le soleil se couchait derrire une meule de bches.
      Lorsque Max sortit de sa cachette, il tenait "Mein Kampf"  la main.  son arrive, il avait voulu le rendre  Hans Hubermann, mais celui-ci lui avait dit de le garder.
      Liesel n'arrivait naturellement pas  dtacher ses yeux du livre. Elle l'avait vu de temps  autre  la BDM, mais on ne le leur avait pas lu et il n'avait pas t utilis dans le cadre des activits. De temps  autre, on voquait sa grandeur, avec la promesse que, plus tard, les fillettes auraient l'occasion de l'tudier, lorsqu'elles passeraient dans la section suprieure des Jeunesses hitlriennes.
      Max suivit son regard et examina le livre  son tour.
      C'est... ? chuchota-t-elle.
      Sa langue s'emmla dans sa bouche.
      Le Juif tendit le cou. Bitte ? Pardon ?
      Elle lui tendit la soupe de pois et remonta  toute vitesse, les joues carlates, se sentant stupide.

      C'est un bon livre ?
      Devant le petit miroir de la salle d'eau, elle rpta ce qu'elle avait voulu dire. Elle avait encore dans les narines une odeur d'urine, car Max venait juste de se servir du pot de peinture lorsqu'elle tait descendue. So ein G'schtank, pensa-t-elle. Quelle puanteur.
      On n'a d'indulgence que pour l'odeur de sa propre urine.

      Les jours passrent.
      Chaque soir, avant de sombrer dans le sommeil, elle entendait Papa et Maman qui parlaient dans la cuisine, discutant de ce qui avait t fait, de ce qu'ils faisaient et de ce qui devait se passer ensuite. Pendant ce temps, l'image de Max ne la quittait pas. Son visage empreint de tristesse et de reconnaissance et son regard humide.
      Une seule fois, il y eut un clat dans la cuisine.
      Papa.
      Je sais !
      Sa voix tait rugueuse, mais il se hta de la rduire  un chuchotement.
      Je dois continuer, ne serait-ce que deux ou trois fois dans la semaine. Je ne peux pas tre l tout le temps. On a besoin de cet argent et si j'arrte de jouer l-bas, ils vont avoir des soupons. Ils vont se demander pourquoi je n'y vais plus. La semaine dernire, je leur ai dit que tu tais malade, mais  partir de maintenant il faut continuer  vivre comme avant.
      C'tait bien l le problme.
      Leur vie avait chang du tout au tout, mais ils devaient absolument faire comme si rien ne s'tait pass.
      Imaginez que vous deviez sourire aprs avoir reu une gifle. Imaginez maintenant que vous deviez le faire vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
      Voil ce que cela impliquait, de cacher un Juif.
      Il tait l depuis quelques semaines maintenant et la situation, qui dcoulait de la guerre, d'une promesse tenue et d'un accordon, tait dsormais considre comme un fait accompli. En un peu plus de six mois  peine, les Hubermann avaient perdu un fils et quelqu'un s'tait substitu  lui dans des circonstances particulirement dangereuses.
      Ce qui troublait le plus Liesel, c'tait le changement intervenu chez sa maman, sa faon quitable de partager la nourriture, le contrle qu'elle exerait sur son vocabulaire, voire l'expression adoucie de son visage cartonneux. En tout cas, une chose tait certaine.
      
      Un attribut de Rosa Hubermann : 
      En priode de crise, c'tait une femme qui assurait.

      Mme lorsque Helena Schmidt, la dame arthritique, cessa de lui donner son linge  laver et  repasser, un mois aprs l'arrive de Max rue Himmel, elle s'assit simplement  la table et s'empara de la soupire. Il y a de la bonne soupe, ce soir, dit-elle.
      La soupe tait abominable.

      Au moment o Liesel partait  l'cole, le matin, comme les jours o elle allait jouer au foot ou faire ce qui restait de la tourne de linge, Rosa s'adressait calmement  elle. Souviens-toi, Liesel... Elle mettait ensuite son index sur sa bouche, et c'tait tout. La fillette hochait affirmativement la tte et Rosa disait : C'est bien, Saumensch, tu es une gentille enfant. Et maintenant, file.
      Et c'tait vrai. Selon les termes de Papa, et mme de Maman, Liesel tait une gentille enfant. O qu'elle allt, elle se taisait. Le secret tait profondment enfoui en elle.
      Elle faisait toujours le tour de la ville en compagnie de Rudy, dont elle coutait le bavardage. De temps  autre, ils comparaient les notes de leur section des Jeunesses hitlriennes et, pour la premire fois, Rudy voqua un jeune chef sadique nomm Franz Deutscher. Quand il ne parlait pas des mthodes brutales de Deutscher, il racontait pour la nime fois comment il avait marqu son dernier but sur le terrain de foot de la rue Himmel.
      Je sais, disait Liesel. J'y tais.
       Et alors ?
       Et alors je l'ai vu, Saukerl.
      a reste  prouver. Tu devais encore tre  plat ventre, en train de mordre la poussire que j'ai souleve en marquant.
      Peut-tre tait-ce la prsence de Rudy qui l'aidait  ne pas sombrer, avec sa conversation idiote, ses cheveux citron et son effronterie.
      Car pour Rudy la vie semblait tre une sorte de plaisanterie, une infinie succession de buts marqus et de tricheries, et un rpertoire permanent de propos sans queue ni tte.
      
      Il y avait aussi l'pouse du maire et la lecture dans la bibliothque de son mari. L-bas, maintenant, il faisait froid, de plus en plus froid  chacune des visites de Liesel, mais elle tait incapable de renoncer  y aller. Elle prenait une pile de livres et lisait quelques paragraphes de chacun. Et puis, une aprs-midi, elle tomba sur un ouvrage qu'elle fut incapable de refermer. Il tait intitul "Le Siffleur". Au dpart, elle l'avait choisi parce que le titre la faisait penser  Pfiffikus, le siffleur de la rue Himmel. Elle le revoyait en train de marcher pench en avant dans son impermable et d'apparatre prs du feu, le jour de l'anniversaire du Fhrer.
      Le livre s'ouvrait sur un meurtre.  coups de couteau. Dans une rue de Vienne. Non loin de la Stephansdom, la cathdrale situe sur la place principale de la ville.

      Un court extrait du livre "Le siffleur"
      Elle gisait l, terrifie, dans une mare de sang, tandis qu'un air trange rsonnait  ses oreilles. Elle se souvenait du couteau qui tait entr et ressorti, et d'un sourire. Comme toujours, le siffleur avait souri lorsqu'il s'tait enfui dans la nuit noire et meurtrire...

      Liesel ne savait pas si c'taient les mots qui la faisaient trembler, ou l'air froid entrant par la fentre ouverte. Chaque fois qu'elle allait prendre ou rapporter du linge chez le maire, elle lisait trois pages et frissonnait, mais elle ne pouvait rester indfiniment.
      De mme, Max Vandenburg ne supportait plus le sous-sol. Il ne se plaignait pas  il n'en avait pas le droit , mais il se sentait dprir de plus en plus dans le froid. En fait, ce fut la lecture et l'criture qui le sauvrent, et un livre intitul "Le Haussement d'paules".
      
      Viens, Liesel, dit un soir Hans Hubermann.
      Depuis l'arrive de Max, leurs habitudes de lecture avaient t considrablement bouscules et,  l'vidence, Papa avait maintenant l'intention de les reprendre. Na, komm, dit-il. Je ne veux pas que tu te relches. Va chercher l'un de tes livres. "Le Haussement d'paules", par exemple.
      L'ennui, dans tout a, c'est que lorsqu'elle revint avec le livre, Papa lui fit signe de le suivre  l'endroit o ils avaient l'habitude de travailler ensemble. Au sous-sol.
      Mais Papa, protesta-t-elle, nous ne pouvons pas...
       Quoi donc ? Il y a un monstre en bas ?
      On tait dbut dcembre et la journe avait t glaciale.  chaque marche descendue, le sous-sol devenait de plus en plus inhospitalier.
      Il fait trop froid, Papa.
       Cela ne t'a pas gne jusqu' maintenant.
       C'est vrai, mais il ne faisait pas aussi froid...
      Au bas de l'escalier, Papa chuchota  l'intention de Max : Est-ce qu'on peut vous emprunter la lampe ?
      Il y eut de l'agitation parmi les bches et les pots de peinture et la lampe changea de mains. Le regard fix sur la flamme, Hans eut un hochement de tte qu'il fit suivre d'un : Es ist ja Wahnsinn, net ? C'est dment, non ? Avant que la main de Max n'et eu le temps de remettre les bches en place, il s'en saisit. Venez, Max, je vous en prie.
      Lentement, les bches furent repousses et le visage maci et le corps maigre de Max Vandenburg apparurent. Il resta l, frissonnant dans la lumire charge d'humidit.
      Hans toucha son bras, pour l'inciter  se rapprocher.
      Jsus, Marie, Joseph, vous ne pouvez pas rester ici. Vous allez mourir de froid. Il se retourna. Liesel, va remplir la baignoire. Pas trop chaude, l'eau. Juste comme lorsqu'elle commence  refroidir.
      Liesel se prcipita.
      Jsus, Marie, Joseph !
      Elle entendit Hans s'exclamer de nouveau au moment o elle atteignait le couloir.
      
      Pendant que Max tait dans la minuscule baignoire, Liesel couta  la porte de la salle d'eau. Elle imaginait l'eau tide qui se changeait en vapeur au contact de l'iceberg de son corps. Dans le salon-chambre  coucher, Papa et Maman taient en plein dbat, leurs voix calmes prisonnires du mur du couloir.
      Je te jure, en bas, il va mourir.
       Mais si quelqu'un vient ?
       Il ne montera que la nuit. Dans la journe, on laissera tout ouvert. Rien  cacher. Et on utilisera cette pice plutt que la cuisine. Mieux vaut ne pas tre trop prs de la porte d'entre.
      Silence.
      Puis Maman. Entendu... Oui, tu as raison.
       Si l'on prend un risque en aidant un Juif, dit Papa peu aprs, j'aimerais mieux que ce soit un Juif en vie. Ds lors, une nouvelle routine fut mise en place.

      Chaque soir, on allumait le feu dans la chambre de Papa et de Maman et Max apparaissait sans bruit. Il s'asseyait dans un coin, gn et embarrass par la gentillesse de ces gens, par la souffrance de la survie et aussi par l'clat du foyer.
      Les rideaux hermtiquement ferms, il dormait par terre, un coussin sous la tte, tandis que les flammes cdaient la place aux cendres.
      Au matin, il retournait dans le sous-sol. 
      Un tre humain sans voix.
      Le rat juif, de retour dans son trou.
      
      Nol arriva et avec lui un parfum de danger supplmentaire. Comme prvu, Hans junior ne se manifesta pas (ce qui tait  la fois une bndiction et une dception de mauvais augure), mais Trudy vint, comme d'habitude. Par chance, tout se passa en douceur.
      
      Les vertus de la douceur
      Max resta dans le sous-sol. 
      Trudy ne se douta de rien.
      
      Il fut dcid que, malgr son comportement raisonnable, on ne pouvait faire confiance  Trudy.
      Nous ne faisons confiance qu'aux personnes concernes, c'est--dire nous trois, dclara Papa.
      Il y eut un repas un peu plus copieux et ils dirent  Max qu'ils regrettaient que ce ne soit pas sa religion, mais il s'agissait tout de mme d'un rituel.
      Il ne se plaignit pas.
      Au nom de quoi l'aurait-il fait ?
      Il expliqua qu'il tait juif par le sang et par son ducation, mais aussi qu'tre juif tait maintenant plus que jamais une tiquette, un coup nfaste du sort.
      Il en profita pour dire aux Hubermann qu'il tait dsol de savoir que leur fils n'tait pas venu les voir. Papa lui rpondit qu'ils n'y pouvaient rien. Aprs tout, dit-il, comme vous devez le savoir, un jeune homme est encore un gamin, et un gamin a le droit d'tre entt, de temps en temps.
      Ils n'allrent pas plus loin dans la discussion.

      Les premires semaines o Max monta les retrouver devant le feu, il ne parla pas. Maintenant qu'il prenait un vrai bain par semaine, Liesel remarqua que ses cheveux ne ressemblaient plus  des brindilles, mais  des plumes qui se balanaient sur sa tte. Encore intimide par l'tranger, elle en fit  mi-voix la rflexion  son papa.
      Il a des cheveux comme des plumes.
       Comment ? Le crpitement des flammes avait dform les mots.
      J'ai dit qu'il avait des cheveux comme des plumes... chuchota-t-elle de nouveau, plus prs cette fois.
      Hans lana un coup d'il  Max et approuva de la tte. J'ai la certitude qu'il aurait aim avoir le coup d'il de Liesel. Ni l'un ni l'autre ne s'aperut que Max avait tout entendu.
      De temps  autre, celui-ci apportait "Mein Kampf" et le lisait prs du feu. Le contenu le faisait bouillir. La troisime fois o il arriva avec le livre, Liesel trouva enfin le courage de poser sa question.
      C'est... bien ?
      Il leva les yeux, ferma violemment le poing, puis dtendit  nouveau les doigts. Balayant sa colre, il sourit  Liesel. Il souleva la couverture et la laissa retomber. C'est le meilleur livre qui soit. Il jeta un regard  Papa, puis  Liesel. Car il m'a sauv la vie.
      La fillette s'agita un peu et croisa les jambes.
      D'un ton calme, elle demanda :
      Comment ?

      C'est ainsi que le soir, dans le salon, commena la narration de l'histoire de Max,  voix tout juste assez haute pour tre entendue. Peu  peu, le puzzle du boxeur juif s'assembla devant eux.
      Parfois, il y avait une note d'humour dans cette voix, mme si, physiquement, elle voquait une friction, une pierre que l'on frotterait doucement sur un gros rocher. Elle tait parfois profonde, parfois raille, et  d'autres moments elle se brisait. Elle tait la plus profonde lorsqu'elle exprimait des regrets, et elle se brisait  la fin d'une plaisanterie ou d'une formule d'autodprciation.
      Gnralement, les histoires racontes par Max Vandenburg taient accueillies par un Doux Jsus !, que suivait la plupart du temps une question.

      Des questions du genre : 
      Combien de temps avez-vous pass dans cette pice ?
      O est maintenant Walter Kugler ?
      Savez-vous ce qui est arriv  votre famille ?
      O se rendait la femme qui ronflait ?
      Trois combats gagns sur dix ! Pourquoi avez-vous continu  vous battre avec lui ?

      Quand Liesel se pencha sur le cours de sa vie, plus tard, ces soires dans le salon furent parmi ses souvenirs les plus vifs. Elle revoyait la lueur des flammes sur le visage couleur coquille d'uf de Max et elle avait mme dans la bouche la saveur humaine de ses paroles. Il relatait les pisodes de sa survie par lambeaux, comme s'il taillait chacun d'entre eux dans sa propre chair et les prsentait sur un plateau.

      Je suis d'un tel gosme !
      Lorsqu'il pronona cette phrase, il dissimula son visage derrire son avant-bras. Les avoir abandonns... tre venu ici... Vous mettre tous en danger... Il ouvrait son cur et les suppliait, et son visage n'tait que chagrin et dsolation. Je suis dsol. Vous me croyez, n'est-ce pas ? Je suis dsol, dsol. Je suis... !
      Son bras toucha le feu. Il le retira brusquement.
      Tous le regardaient en silence. Puis Papa se leva, s'approcha de lui et s'assit  ses cts.
      Vous vous tes brl le coude ? demanda-t-il.

      Un soir, Hans, Max et Liesel taient assis devant le foyer. Maman s'occupait dans la cuisine. Max lisait  nouveau "Mein Kampf".
      Vous voulez que je vous dise ? dclara Hans en se penchant vers les flammes. Liesel lit trs bien, elle aussi. Max abaissa son livre. Et elle a beaucoup plus de choses en commun avec vous qu'on ne pourrait le croire. Papa vrifia que Rosa n'tait pas  porte de voix. Elle aime bien la bagarre.
       Papa !
      Appuye contre le mur, Liesel, onze ans passs et toujours maigre comme un clou, tait atterre. Je ne me suis jamais battue ! protesta-t-elle.
       Pff ! Papa se mit  rire et lui fit signe de parler moins fort. Il se pencha de nouveau, mais vers elle, cette fois. Et la racle que tu as donne  Ludwig Schmeikl, c'tait quoi ?
       Je ne... Elle tait attrape. Inutile de continuer  nier. Comment le sais-tu ?
       J'ai vu son pre au Knoller. 
      Liesel se prit le visage dans les mains, puis releva la tte et posa la question essentielle : Tu l'as dit  Maman ?
       Tu veux rire ? Hans fit un clin d'il  Max et chuchota  la fillette : Tu es encore vivante, non ?

      Ce soir-l, ce fut aussi la premire fois depuis des mois o Papa joua de l'accordon  la maison. Au bout d'une bonne demi-heure, il demanda  Max : Vous avez appris  en jouer ?
      Le visage qui se tenait dans un coin contemplait les flammes. Oui. Un long silence. Jusqu' l'ge de neuf ans.  ce moment-l, ma mre a vendu le studio de musique et a cess d'enseigner. Elle a gard mon instrument, mais n'a pas beaucoup insist quand je n'ai plus voulu continuer  apprendre. C'tait bte de ma part.
       Mais non, dit Papa, vous n'tiez qu'un enfant.

      La nuit, Liesel Meminger et Max Vandenburg continuaient  subir ce qui tait leur autre point commun. Chacun dans sa chambre faisait des cauchemars et se rveillait, l'une en sombrant dans ses draps et en hurlant, l'autre en ayant l'impression d'touffer prs de la fume mise par le feu en train de s'teindre.
      Parfois, vers trois heures du matin, lorsque Liesel lisait avec Papa, ils entendaient Max se rveiller en sursaut. Il fait des cauchemars comme toi, disait Hans. Une fois, ce bruit angoiss la poussa  sortir de son lit. Pour avoir cout son rcit, elle avait une petite ide de ce que Max voyait dans ses cauchemars, mme si elle ignorait quelle partie de son histoire revenait le visiter toutes les nuits.
      Elle longea sans bruit le couloir et pntra dans le salon-chambre  coucher.
      Max ?
      Son murmure tait ouat, encore enfoui dans la gorge du sommeil.
      Au dbut, il ne rpondit pas, puis il s'assit et sonda l'obscurit du regard.
      Elle s'installa de l'autre ct, prs du feu. Elle avait laiss Papa dans sa propre chambre et, derrire eux, Maman faisait beaucoup de bruit en dormant. La ronfleuse du train tait battue  plates coutures.
      Le feu n'tait maintenant plus que des funrailles de fume. Ce matin-l, devant les braises teintes, leurs voix dialogurent.
      
      L'change de cauchemars
      La fillette : Dites, qu'est-ce que vous voyez, quand vous rvez comme a ?
      Max : ... Je me vois en train de me retourner et de faire un signe d'adieu.
      La fillette : Moi aussi, je fais des cauchemars.
      Max : Qu'est-ce que tu vois ?
      La fillette : Un train, et mon frre mort.
      Max : Ton frre ?
      La fillette : Il est mort en route, quand je suis venue ici.
      La fillette et Max, ensemble : Ja  Oui.

      On aimerait pouvoir dire qu' la suite de cet pisode, ni Liesel ni Max ne firent plus de cauchemars. Ce serait bien, mais ce serait faux. Les cauchemars continurent  arriver, un peu comme le meilleur joueur de l'quipe adverse qui se prsente sur le terrain et s'chauffe avec les autres, alors qu'on a entendu dire qu'il tait bless ou souffrant. Ou comme un train annonc qui arrive de nuit sur le quai d'une gare en tirant derrire lui des souvenirs attachs  une corde. Ou plutt en les tranant avec pas mal de soubresauts.
      La seule diffrence, c'est que Liesel dclara  son papa qu'elle tait maintenant assez grande pour faire face toute seule  ses rves. Il eut l'air un peu fch mais, comme toujours, il s'en sortit trs bien.
      Ouf, dit-il avec un petit sourire. Je vais enfin pouvoir m'offrir des nuits entires de sommeil. Cette chaise tait affreusement inconfortable. Il passa son bras autour de ses paules et ils gagnrent ensemble la cuisine.
      
      Plus le temps passait, et plus la vie se scindait en deux mondes distincts : celui du 33, rue Himmel, et celui qui continuait  tourner au-dehors. Tout l'art tait de les garder spars.
      Liesel dcouvrait certains autres usages du monde extrieur. Une aprs-midi, alors qu'elle rentrait  la maison avec un sac de linge vide, elle remarqua un journal qui dpassait d'une poubelle. C'tait l'dition hebdomadaire du Molching Express. Elle le prit et le rapporta  Max. J'ai pens que vous aimeriez faire les mots croiss pour passer le temps, lui dit-elle.
      Max apprcia et, pour la remercier, il lut le journal jusqu' la dernire ligne et lui montra la grille de mots croiss, qu'il avait compltement remplie, sauf un.
      Fichue colonne dix-sept ! dit-il.
      
      En fvrier 1941, pour son douzime anniversaire, Liesel reut un autre livre d'occasion. Elle en fut ravie. Il s'intitulait 3Les Hommes d'argile3 et racontait l'histoire d'un homme et de son fils, des gens trs tranges. Elle sauta au cou de son papa et de sa maman, tandis que Max restait dans un coin, l'air embarrass.
      Alles Gute zum Geburtstag. Il lui adressa un sourire timide. Tous mes souhaits d'anniversaire. Il avait les mains dans les poches. Je l'ignorais, sinon je t'aurais donn quelque chose. Un mensonge flagrant, car il n'avait rien, absolument rien  lui offrir, sauf peut-tre 3Mein Kampf3, et il n'tait pas question qu'il mette ce genre de propagande sous les yeux d'une petite Allemande. Cela aurait t comme si l'agneau tendait un couteau au boucher.

      Il y eut un silence gn.
      Elle s'tait jete dans les bras de Papa et de Maman.
      Et Max avait l'air si seul. 
      
      Liesel dglutit.
      
      Puis elle se dirigea vers le jeune homme et lui mit les bras autour du cou pour la premire fois.
      Merci, Max.
      Au dbut, il resta sans raction, mais, comme elle ne bougeait pas, il leva lentement les mains et pressa doucement ses omoplates.
      Elle ne comprendrait que plus tard le sens de l'expression dsempare de Max. Elle dcouvrirait aussi qu'il avait dcid  ce moment-l de lui donner quelque chose en retour. Je l'imagine souvent allong cette nuit-l, en train de se demander ce qu'il pourrait bien lui offrir.
      En fait, le cadeau serait offert  Liesel sur du papier, une semaine plus tard.
      Max le lui apporterait au petit matin, avant de redescendre vers le lieu qu'il aimait dsormais appeler chez lui.

Pages du sous-sol

      Pendant une semaine, Liesel fut tenue  tout prix  l'cart du sous-sol. Papa et Maman se relayaient pour porter  manger  Max.
      Non, Saumensch, disait Rosa  chaque fois que la fillette se proposait de le faire. Elle trouvait sans cesse de nouvelles excuses. Et si, pour changer, tu te rendais un peu utile ici ? Que dirais-tu de finir le repassage, par exemple ? Tu aimes bien livrer le linge ? Eh bien, essaie de le repasser. Quand on a la rputation d'tre peu aimable, on peut faire en douce toutes sortes de choses gentilles. Et cela marcha.

      Max passa la semaine  dcouper des pages de "Mein Kampf" et  les peindre en blanc. Il les suspendit ensuite  un fil tendu  travers le sous-sol, accroches  des pingles  linge, jusqu' ce qu'elles schent. Le plus dur restait  faire. Il tait instruit, mais il n'avait rien d'un crivain ni d'un peintre. Malgr tout, il formula les mots dans sa tte jusqu' ce qu'il puisse les restituer sans la moindre erreur. Et c'est alors seulement, sur ce papier gondol o la peinture avait fait des bulles en schant, qu'il se mit  crire l'histoire, avec un petit pinceau noir.

      "L'Homme qui se penchait."

      Il calcula qu'il avait besoin de treize pages, aussi en peignit-il quarante, car il s'attendait  deux fois plus de rats que de russites. Il s'tait exerc sur des pages du Molching Express, jusqu' ce que son uvre d'art maladroite atteigne un niveau acceptable. Pendant qu'il tait au travail, il avait dans l'oreille les mots chuchots par une fillette. Ses cheveux sont comme des plumes, di-sait-elle.
      Quand il eut termin, il prit un couteau et pera des trous dans les pages, qu'il relia ensuite avec de la ficelle. Le rsultat, une brochure de treize pages, ressemblait  ceci :
      (note du transcripteur : carnet de croquis comportant 12 dessins avec lgendes. Lgendes reprises ci-dessous)
1) Toute ma vie, j'ai eu peur d'hommes penchs sur moi.
2) Le premier  se pencher sur moi devait tre mon pre, bien sr, mais il a disparu trop tt pour que je m'en souvienne.
3) Quand j'tais gamin, j'aimais me battre. La plupart du temps, je perdais. Alors un autre garon, qui pissait le sang par le nez, tait pench au-dessus de moi.
4) Des annes plus tard, j'ai d me cacher. J'essayais de ne pas dormir, parce que je me demandais qui serait l  mon rveil. Mais j'ai eu de la chance, car c'tait toujours mon ami.
5) Pendant que je me cachais, je rvais d'un certain homme. Le plus dur a t le voyage que j'ai fait pour le retrouver.
6) L aussi j'ai eu de la chance. La route a t longue, mais je suis arriv chez lui.
7) L, j'ai dormi longtemps. Trois jours, parat-il... Et qui j'ai trouv  mon rveil, pench sur moi ? Pas un homme, non. Quelqu'un d'autre.
8) Le temps a pass. Elle et moi, on s'est aperu qu'on avait des points communs. Train. Rve. Poings.
9) Mais ce qui est bizarre, c'est ce  quoi ma tte lui fait penser.
10) Maintenant, j'habite un sous-sol. Et mon sommeil est toujours habit par des mauvais rves. Une nuit, aprs mon cauchemar habituel, une ombre s'est penche sur moi. Elle m'a dit : Racontez-moi ce dont vous avez rv. Et je l'ai fait.
11) En change, elle m'a racont ce dont elle rvait.
12) Prcieux, Prcieux, Prci, Prcieu, Jour, eau, Mouvement, Lumire du Jour, Lumire du Jour.

      Fin fvrier, lorsque Liesel s'veilla aux petites heures du matin, une silhouette entra dans sa chambre, aussi silencieusement qu'une ombre. C'tait bien dans la manire de Max.
      Elle chercha  percer l'obscurit, mais devina  peine une prsence. Qui est l ? Pas de rponse.

      Rien, si ce n'est l'imperceptible glissement des pieds de Max qui se rapprochait du lit et posait les pages sur le sol,  ct des chaussettes de Liesel. Il y eut un trs lger froissement de papier, lorsque l'une d'elles s'enroula sur elle-mme.
      Qui est l ?
      Cette-fois, une voix rpondit.
      Liesel tait incapable de savoir d'o elle provenait exactement. L'important, c'tait que les mots lui parvenaient. Ils venaient s'agenouiller auprs du lit.
      Un petit cadeau d'anniversaire, avec un peu de retard. Regarde  ton rveil. Bonne nuit.

      Elle resta quelque temps entre veille et sommeil, incapable de dire si elle n'avait pas rv.
      Au matin, lorsqu'elle se leva, elle aperut les pages poses sur le sol. Elle se baissa et les ramassa, coutant le froissement du papier entre ses mains mal rveilles.
      "Toute ma vie, j'ai eu peur d'hommes penchs sur moi..."
      Les pages, quand elle les tournait, faisaient du bruit, comme si elles entouraient l'histoire d'lectricit statique.
      "Trois jours, parat-il... Et qui j'ai trouv  mon rveil, pench sur moi ?"
      Les pages de "Mein Kampf", qui avaient t effaces, touffaient, suffoquaient sous la peinture.
      "Alors, j'ai compris que l'homme le plus formidable qui se soit pench sur moi, ce n'est pas un homme."
      Trois fois de suite, Liesel relut le cadeau de Max Vandenburg et,  chaque fois, elle remarquait un mot ou un trait de pinceau diffrent. Puis elle descendit de son lit en faisant le moins de bruit possible et elle se dirigea vers la chambre de Hans et de Rosa. L'espace allou  Max prs du feu tait vide.
      Elle se dit que, finalement, c'tait bien, et mme mieux, de le remercier  l'endroit o il avait ralis ces pages.
      Elle descendit les marches conduisant au sous-sol. En imagination, elle vit une photo encadre s'infiltrer dans le mur  un secret dans un sourire.

      Quelques mtres  peine la sparaient des bches et des pots de peinture qui protgeaient Max Vandenburg des regards, mais cela lui parut long.
      Elle repoussa les bches les plus proches du mur et dgagea un espace.
Ce qu'elle vit tout d'abord de lui fut son paule, et, par l'interstice, elle glissa lentement, difficilement, sa main jusqu' pouvoir la poser dessus. Les vtements de Max taient frais. Il ne se rveilla pas.
      Elle percevait son souffle et sentait son paule se soulever imperceptiblement. Pendant quelques instants, elle resta  l'observer. Puis elle s'assit et s'allongea auprs de lui.
      L'atmosphre du sommeil semblait l'avoir suivie.
      Les mots griffonns lorsqu'elle apprenait  lire taient l, sur le mur prs de l'escalier, suaves et tracs d'une main enfantine. Sous leur regard, le Juif qui se cachait et la fillette qui avait la main pose sur son paule dormaient. 
      Et respiraient.
      Poumons allemands, poumons juifs.
      Prs du mur, "L'Homme qui se penchait" reposait, muet et satisfait, aux pieds de Liesel Meminger.

Cinquime partie
Le siffleur

Avec :
un livre flottant  les joueurs  un petit fantme  deux coupes de cheveux  la jeunesse de Rudy  perdants et croquis  un siffleur et des chaussures  trois actes stupides  et un garon effray aux jambes glaces

Le livre flottant (Premire partie)

      Un livre flottait au fil de l'Amper.
      Un garon sauta dans la rivire, le rattrapa et le saisit dans sa main droite. Il sourit.
      On tait en dcembre. Il avait de l'eau glace jusqu' la taille.
      Tu me donnes un baiser, Saumensch ? dit-il. L'air qu'il respirait tait cristallin et atrocement froid, sans parler de l'treinte douloureuse de l'eau, des orteils aux hanches.
      Tu me donnes un baiser ?
      Tu me donnes un baiser ?
      Pauvre Rudy.

      Un petit renseignement  propos de Rudy Steiner : 
      Il ne mritait pas de mourir de la faon dont il est mort.

      En imagination, vous voyez les feuilles de papier dtrempes encore colles  ses doigts. Vous voyez une frange blonde qui frissonne. Et vous concluez, comme je le ferais  votre place, que Rudy Steiner est mort ce jour-l, d'hypothermie. Eh bien, ce n'est pas le cas. Ce genre de souvenirs est simplement l pour me rappeler qu'il ne mritait pas le sort qu'il a connu un peu moins de deux ans plus tard.
      Sous bien des aspects, c'tait du vol d'emporter un garon comme Rudy, plein de vie et avec l'avenir devant lui, et, malgr tout, je me dis qu'il aurait apprci le spectacle des dcombres terrifiants et du ciel dbordant, la nuit o il perdit la vie. Il aurait pleur, se serait retourn et aurait souri si seulement il avait pu contempler la voleuse de livres  quatre pattes auprs de son corps. Il aurait t heureux de la voir baiser ses lvres couvertes de poussire par la bombe.
      Oui, je le sais.
      Au fond de mon cur entnbr, je le sais. Il aurait aim.
      Vous voyez ?
      Mme la Mort a un cur.

Les joueurs (Un d  sept faces)

      videmment, c'est trs impoli de ma part. Je suis en train de gcher non seulement le dnouement du livre, mais la fin de ce passage particulier. Je vous ai annonc deux vnements, parce que mon but n'est pas de crer un suspense. Le mystre m'ennuie. Il m'assomme. Je sais ce qui se passe, et du coup vous aussi. Non ce qui m'agace, me trouble, m'intresse et me stupfie, ce sont les intrigues qui nous y conduisent.
      Et l, il y a de quoi faire.
      Le matriau ne manque pas.
      Dj, il y a le livre intitul "Le Siffleur", dont il faut vraiment que nous parlions, ainsi que du motif prcis de sa prsence dans les eaux de l'Amper  quelques jours de la Nol 1941. Mieux vaut commencer par l, vous ne croyez pas ?

      Bon, nous sommes d'accord.
      On y va.

      Tout a dbut par un jeu de hasard. On jette les ds en cachant un Juif et voil ce qui se passe.

      La coupe de cheveux : mi-avril 1941.

      La vie prenait enfin un tour plus normal.
      Hans et Rosa Hubermann se disputaient dans le salon, quoique moins fort que d'habitude. Et ce, sous les yeux de Liesel, ce qui en revanche ne changeait pas.
      L'origine de la querelle datait de la veille. Hans et Max taient assis dans le sous-sol, en compagnie des pots de peinture, des bches et des mots, et Max avait demand si Rosa saurait lui couper les cheveux. Ils me tombent dans les yeux, avait-il dit. Ce  quoi Hans avait rpondu : Je vais voir.
      Et maintenant, Rosa farfouillait dans les tiroirs, dont le contenu tait tout aussi malmen que les oreilles de Papa. O sont ces foutus ciseaux ?
       Dans le tiroir du dessous, non ?
       J'ai dj regard.
       Tu ne les as peut-tre pas vus.
       J'ai l'air d'tre aveugle ? Elle releva la tte et brailla : Liesel !
       Je suis l.
      Hans se recroquevilla. Bon sang, Rosa, tu veux me rendre sourd !
       Du calme, Saukerl. Sans interrompre ses recherches, elle s'adressa  la fillette. Liesel, o sont les ciseaux ? Mais Liesel n'en savait rien, elle non plus. Ah la la, Saumensch, je me demande  quoi tu sers !
       Ne la mle pas  a.
      D'autres paroles furent changes entre la femme aux cheveux lastiques et l'homme au regard d'argent, jusqu'au moment o Rosa referma un tiroir d'un geste sec. De toute faon, je n'aurais fait que des btises.
       Quelle importance ? Papa semblait prt  s'arracher ses propres cheveux, mais il se fora  chuchoter. Voyons, personne ne risque de le voir ! Il s'apprta  poursuivre, mais se tut en dcouvrant Max Vandenburg qui se tenait poliment sur le seuil, l'air embarrass, avec ses cheveux comme des plumes. Max avait ses propres ciseaux  la main. Il s'avana, non pas vers Hans ou Rosa, mais vers la fillette de douze ans. C'tait la solution la plus sage. Ses lvres tremblrent quelques instants, puis il demanda : Tu veux bien ?
      Liesel prit les ciseaux et les ouvrit. Ils taient rouills par endroits, tincelants  d'autres. Elle se tourna vers Papa. Il approuva d'un signe de tte et elle suivit Max dans le sous-sol.
      Le Juif s'assit sur un pot de peinture, une petite toile de bche sur les paules. N'aie pas peur de faire des btises, dit-il.
      Papa vint s'installer sur les marches.
      Liesel souleva une premire touffe de cheveux de Max Vandenburg.
      Tandis qu'elle coupait ses mches plumeuses, elle trouva que les ciseaux faisaient un bruit bizarre. Ce n'tait pas un son clair et net, mais le cisaillement laborieux de masses de fibres.
      Une fois la coupe acheve, un peu trop courte  certains endroits et un peu de travers  d'autres, elle ramassa les cheveux et remonta les jeter dans le pole. Elle craqua une allumette et les regarda devenir orange et rouges avant de se consumer.
      Max tait  nouveau dans l'encadrement de la porte, en haut des escaliers, cette fois. Merci, Liesel. Il avait une voix ample et rauque, o se dissimulait un sourire.
      Sur ces mots, il disparut comme il tait venu.

      Le journal : dbut mai.

      Il y a un Juif dans mon sous-sol.
      Il y a un Juif. Dans mon sous-sol.
      
      Assise sur le parquet de la bibliothque du maire, Liesel entendait ces mots rsonner dans sa tte, un sac  linge pos  ct d'elle. Elle tait plonge dans la lecture des pages vingt-deux et vingt-trois du "Siffleur". En face, la silhouette fantomatique de l'pouse du maire tait assise au bureau, les paules affaisses. Liesel leva les yeux et s'imagina en train de s'approcher d'elle, de relever une mche de ses cheveux mousseux et de lui murmurer  l'oreille :
      Il y a un Juif dans mon sous-sol.
      Tandis que le livre frmissait sur ses genoux, le secret resta dans sa bouche. Il s'y installa  l'aise, jambes croises.
      Il faut que je rentre. Cette fois, elle parla tout haut. Ses mains tremblaient. Malgr un ple rayon de soleil dans le lointain, une petite brise pntra par la fentre ouverte, accompagne d'une pluie fine comme de la sciure.
      Lorsqu'elle remit le livre en place, la femme repoussa sa chaise et la rejoignit. C'tait toujours ainsi  la fin. Les sillons inscrits par le chagrin sur son visage se comblrent fugitivement quand elle tendit le bras et reprit le volume.
      Elle l'offrit  la fillette.
      Liesel eut un mouvement de recul.
      Je vous remercie, mais j'ai assez de livres  la maison, dit-elle. Une autre fois, peut-tre. Je suis en train d'en relire un avec mon papa. Vous savez, celui que j'ai vol en le prenant dans le feu, ce soir-l.
      La femme du maire hocha affirmativement la tte. Il faut dire que pour Liesel Meminger, le vol n'tait pas un acte gratuit. Elle ne drobait des livres que par besoin. Et pour le moment, elle en avait suffisamment. Elle avait lu  quatre reprises "Les Hommes d'argile" et elle retrouvait avec plaisir "Le Haussement d'paules". Et chaque soir, avant d'aller se coucher, elle ouvrait tranquillement son "guide du fossoyeur", sous la couverture duquel se dissimulait "L'Homme qui se penchait". Elle murmurait les mots pour elle-mme et touchait les oiseaux du bout des doigts. Et elle tournait lentement les pages qui craquaient.
      Au revoir, Frau Hermann.
      Elle quitta la bibliothque, traversa l'entre et son beau parquet et sortit par l'immense porte. Comme d'habitude, elle fit une pause pour contempler la vue sur Molching. Cette aprs-midi-l, la ville tait plonge dans une brume jaune qui baignait les rues et caressait les toits comme des animaux familiers.
      Lorsqu'elle arriva rue de Munich, la voleuse de livres se mit  zigzaguer entre les passants qui s'abritaient sous leurs parapluies  une gamine en impermable qui allait sans honte d'une poubelle  l'autre avec une rgularit de mtronome.
      Voil.
      Elle leva la tte vers les nuages cuivrs avec un petit cri ravi, avant de s'emparer du journal froiss. Des larmes d'encre d'imprimerie striaient de noir la premire et la dernire page, mais cela ne l'empcha pas de le plier et de le glisser sous son bras. C'tait ainsi chaque jeudi depuis quelques mois.
      Le jeudi tait dsormais le seul jour o elle livrait le linge et il lui procurait gnralement quelque gratification. Chaque fois qu'elle dcouvrait un exemplaire du Molching Express ou d'une autre publication, elle prouvait le mme sentiment de triomphe. Le jour o elle trouvait un journal tait un bon jour. Si en plus la grille des mots croiss tait vierge, c'tait une excellente journe. Elle se prcipitait  la maison, fermait la porte derrire elle et portait son butin  Max Vandenburg dans son sous-sol.
      Les mots croiss ? interrogeait-il. 
       Pas remplis.
       Formidable.
      Le Juif prenait le journal avec un sourire et se mettait  lire dans la lumire rationne. Souvent, Liesel restait l, tandis qu'il lisait chaque page de la premire  la dernire ligne, faisait les mots croiss, puis entamait une seconde lecture.
      Comme le temps devenait plus doux, il ne quittait plus le sous-sol. Dans la journe, la porte en haut de l'escalier restait ouverte afin qu'il puisse profiter du rectangle de lumire du couloir. Celui-ci n'tait pas exactement baign de soleil mais, dans certaines situations, on fait avec ce que l'on a. De la lumire, mme faible, valait mieux que rien, et il devait se contenter de peu. Il tait bon d'conomiser le ptrole, mme s'il en restait encore suffisamment.
      Gnralement, Liesel s'asseyait sur des bches et lisait pendant que Max faisait les mots croiss. Ils restaient  quelques mtres l'un de l'autre et parlaient peu.  quelque chose prs, le seul bruit tait celui des pages tournes. Souvent, aussi, elle laissait ses livres  Max, pour qu'il les lise pendant qu'elle tait  l'cole. Si la musique avait constitu le lien ultime entre Hans Hubermann et Erik Vandenburg, la compagnie tranquille des mots tait ce qui unissait Max et Liesel.
      Bonjour, Max.
       Bonjour, Liesel.
      Ils s'asseyaient et lisaient.
      Parfois, elle l'observait. Si elle avait d le dcrire en quelques mots, elle aurait dit qu'il tait l'image de la concentration et de la pleur. Une peau claire. Un marcage dans le regard. Et la respiration d'un fugitif. perdue, mais silencieuse. Seule sa poitrine qui se soulevait montrait qu'il tait en vie.
      De plus en plus souvent, Liesel fermait les yeux et demandait  Max de l'interroger sur les mots dont elle n'arrivait pas  retenir le sens, et elle jurait s'ils continuaient  lui chapper. Elle se levait alors et les peignait sur le mur, jusqu' une douzaine de fois. Ensemble, Max Vandenburg et Liesel Meminger respiraient les vapeurs de peinture et l'odeur du ciment.
      Au revoir, Max.
       Au revoir, Liesel.
      Dans son lit, elle restait les yeux ouverts et pensait  lui dans son sous-sol. Elle l'imaginait toujours en train de dormir tout habill, y compris avec ses chaussures, au cas o il devrait s'enfuir de nouveau. Il ne dormait que d'un il.

      La mto : mi-mai.

      Liesel ouvrit simultanment la bouche et la porte.
      Au foot, rue Himmel, son quipe avait cras celle de Rudy par 6  1 et elle fit irruption dans la cuisine, triomphante, pour dcrire  Hans et  Rosa le but qu'elle avait marqu. Elle se rua ensuite au sous-sol et fit de mme avec Max, qui abandonna la lecture de son journal et l'couta attentivement, tout en riant avec elle.
      Lorsqu'elle eut termin, il y eut quelques minutes de silence, puis Max leva les yeux. Est-ce que tu ferais quelque chose pour moi, Liesel ? demanda-t-il.
      Toujours excite par le but qu'elle avait marqu, elle sauta de son tas de bches. C'tait une faon de rpondre par l'affirmative.
      Tu m'as racont en dtail comment tu as marqu ce but, mais je ne sais pas  quoi la journe ressemble, l-haut. J'ignore s'il y avait du soleil ou s'il tait cach par les nuages. Il passa la main dans ses cheveux frachement coups. Son regard humide demandait la chose la plus simple du monde. Pourrais-tu monter et me dire quel temps il fait dehors ?
      Naturellement, Liesel se prcipita vers l'escalier. Une fois devant la porte souille par les crachats, elle leva les yeux vers le ciel.
      Lorsqu'elle regagna le sous-sol, elle dcrivit ce qu'elle avait vu.
      Aujourd'hui, Max, le ciel est bleu, avec un gros nuage allong qui ressemble  une corde, et, au bout de cette corde, le soleil fait un trou jaune...
      Max comprit que seule une enfant tait capable de lui offrir cette forme de mto. Sur le mur, il peignit un long cordage avec, au bout, un soleil jaune dgoulinant, dans lequel on aurait pu plonger. Il ajouta deux silhouettes, celle d'une fillette menue et celle d'un Juif tout fltri, qui avanaient en direction de ce soleil. Et, sous le dessin, il inscrivit la phrase ci-dessous.

      Les mots crits sur le mur par Max Vandenburg : 
      C'tait un lundi et ils marchaient sur une corde vers le soleil.

      Le boxeur : fin mai.
      
      Le temps tait long pour Max Vandenburg dans son environnement de ciment.
      Les minutes taient cruelles.
      Les heures taient une punition.
      Quand il tait veill, le sablier du temps se dversait au-dessus de lui et menaait de l'touffer. Mais il le laissait vivre. On peut faire beaucoup de mal  quelqu'un en le laissant vivre.
      Une fois par jour au moins, Hans Hubermann venait le voir au sous-sol et parlait avec lui. Rosa, pour sa part, lui apportait  l'occasion un petit morceau de pain supplmentaire. Toutefois, c'taient surtout les visites de Liesel qui lui redonnaient got  la vie. Au dbut, il avait essay de rsister, mais c'tait chaque jour plus difficile, au fur et  mesure que la fillette arrivait avec un nouveau bulletin mto, annonant un ciel de pur azur, des nuages de carton-pte, ou un soleil perant la grisaille comme Dieu qui s'assirait aprs un repas trop copieux.
      Quand il tait seul, il avait l'impression d'tre en train de disparatre. Tous ses vtements taient gris, ou l'taient devenus, de son pantalon  son pull-over, en passant par sa veste maintenant compltement avachie. Cette sensation de dissolution tait si forte qu'il vrifiait souvent qu'il ne pelait pas.
      Il avait besoin de nouveaux projets. Et d'abord, d'exercice. Il commena par faire des pompes. C'tait comme si ses bras cassaient net aux coudes et que son cur allait s'chapper de sa poitrine.  Stuttgart, dans son adolescence, il pouvait en faire une cinquantaine  la suite. Maintenant,  vingt-quatre ans, avec peut-tre sept kilos en moins que son poids habituel, il arrivait pniblement  dix. Au bout d'une semaine, il russissait trois sries de seize pompes et de vingt-deux abdominaux. Aprs l'effort, il s'asseyait contre le mur prs de ses amis les pots de peinture, le souffle coup, les muscles comme du flan.
      Il lui arrivait de se demander si cela valait le coup de se dfoncer comme a. Pourtant,  d'autres moments, une fois son rythme cardiaque ralenti et son corps en tat de fonctionner  nouveau, il teignait la lampe et restait dans l'obscurit.
      Il avait vingt-quatre ans, mais il pouvait encore rver.
      Dans le coin bleu, commentait-il d'un ton calme, nous avons le champion du monde, le chef-d'uvre aryen : le Fhrer ! Il prenait une inspiration et se tournait de l'autre ct. Et dans le coin rouge, voici son challenger, le Juif  face de rat :
Max Vandenburg !
      Autour de lui, la scne se matrialisait.
      Une lumire blanche tombait sur un ring et la foule murmurait  ce brouhaha magique de gens qui se mettent soudain  parler. Que pouvaient-ils bien avoir  raconter tous en mme temps ? Le ring tait parfait. Tapis impeccable, jolies cordes dont le moindre fil luisait dans la lumire. La salle sentait la cigarette et la bire.
      Adolf Hitler se tenait dans l'angle oppos du ring, entour de son quipe. Ses jambes sortaient d'un peignoir rouge et blanc, orn dans le dos d'une croix gamme noire. Sa moustache tait soude sous son nez. Son entraneur, Goebbels, lui chuchotait quelque chose et il sautillait d'un pied sur l'autre en souriant. Son sourire s'largit encore lorsque le prsentateur annona ses nombreux exploits, accueillis par les vocifrations des spectateurs en adoration. Invaincu  ce jour ! lana l'homme. Vainqueur de nombreux Juifs et autres menaces de l'idal germanique ! Herr Fhrer, conclut-il, nous vous saluons ! La foule : Massacre-le !
      Une fois le public calm, vint le tour du challenger.
      Le prsentateur se tourna vers Max, qui se tenait dans son coin. Pas de peignoir. Pas d'quipe. Juste un jeune Juif solitaire, avec sa mauvaise haleine, son torse nu et ses jambes lasses. Naturellement, son short tait gris. Il sautillait aussi d'un pied sur l'autre, mais le moins possible, pour garder son nergie. Il avait dj pas mal transpir  l'entranement pour atteindre le poids adquat.
      Et voici le challenger ! s'cria le prsentateur. De... Il fit une pause pour mnager son effet. De sang juif. La foule poussa des hues, telle une assemble de vampires humains. Un poids de...
      Le reste se perdit dans le vacarme et les injures. Max regarda son adversaire, maintenant dbarrass de son peignoir, qui venait se placer au centre du ring pour entendre l'nonc du rglement et lui serrer la main.
      Guten Tag, Herr Hitler. Max le salua de la tte, mais le Fhrer se contenta de lui montrer brivement ses dents jaunes.
      Messieurs ! Un arbitre costaud en pantalon noir et chemise bleue orne d'un nud papillon s'avana vers eux. Avant tout, ce combat doit tre correct. Il se tourna ensuite vers le Fhrer et ne s'adressa plus qu' lui. Sauf, bien sr, si vous n'avez plus l'avantage, Herr Hitler. Dans ce cas, je suis tout  fait prt  fermer les yeux sur les mthodes peu orthodoxes que vous pourriez utiliser pour envoyer au tapis cette engeance juive. Il hocha la tte, trs courtois. Est-ce clair ?
      Le Fhrer pronona alors ses premiers mots. Comme du cristal.
       Max, l'arbitre lana un avertissement : Quant  toi, mon pote juif,  ta place je me tiendrais  carreau. Sur ces mots, il renvoya les adversaires chacun dans son coin.
      Un bref moment de silence.
      Puis la cloche retentit.
      Le Fhrer, maigre et mal camp sur ses jambes, s'lana le premier et frappa schement Max  la face. Les spectateurs vibrrent avec les derniers chos de la cloche et leurs sourires satisfaits franchirent les cordes. L'haleine d'Hitler fumait tandis qu'il se dchanait sur le visage de son adversaire, le touchant  plusieurs reprises aux lvres, au nez et au menton. Max ne s'tait toujours pas aventur en dehors de son coin. Il leva les bras pour amortir la punition, mais le Fhrer visa alors ses ctes, ses reins et ses poumons. Oh, les yeux du Fhrer ! Ils taient si dlicieusement noirs, comme ceux des Juifs, avec une expression si dtermine que Max lui-mme se figea un moment en les apercevant dans un brouillard entre deux coups.
      Il n'y eut qu'un round, qui dura des heures.
      Le Fhrer bourrait de coups le punching-ball juif.
      Il y avait du sang juif partout.
      Des nuages de pluie rouge sur le ciel blanc du tapis.
      Bientt, les phalanges de Max commencrent  se dformer, ses pommettes gmirent en silence et le visage ravi du Fhrer disparut par paliers, jusqu' ce qu'puis, bris et vaincu, le Juif aille  terre.
      Accueilli par une clameur.
      Puis le silence.
      L'arbitre compta. Il avait une dent en or et des touffes de poils dpassaient de ses narines.
      Lentement, Max Vandenburg, le Juif, se remit sur ses pieds. D'une voix flageolante, il invita Hitler  s'approcher. Viens ici, Fhrer ! dit-il, et cette fois, lorsque Adolf Hitler se prcipita sur lui, Max fit un saut de ct et l'accula dans un coin. Il le frappa  sept reprises, en visant toujours la mme chose.
      La moustache.
      La dernire fois, il manqua son coup. Son poing s'crasa sur le menton du Fhrer, qui alla valser dans les cordes et tomba  genoux. Cette fois, l'arbitre ne compta pas. Il resta dans son coin, le sourcil fronc. Le public se recroquevilla et se rconforta avec des gorges de bire. Toujours agenouill, le Fhrer passa sa main sur son menton pour voir s'il saignait et remit sa mche en place, de la droite vers la gauche. Lorsqu'il se releva,  la satisfaction des milliers de spectateurs, il fit quelque chose d'trange. Il tourna le dos au Juif et ta ses gants.
      La foule n'en revenait pas.
      Il abandonne, murmura quelqu'un, mais trs vite, Adolf Hitler, debout dans les cordes, s'adressa  la foule.
      Mes chers compatriotes, commena-t-il, regardez bien le spectacle que vous avez sous les yeux ce soir. Torse nu, le regard triomphant, il tendit le doigt vers Max. Vous pouvez constater que ce que nous devons affronter est bien plus sinistre, bien plus puissant que nous ne l'aurions imagin. Le constatez-vous ?
       Oui, Fhrer, rpondirent-ils.
       Constatez-vous qu'avec ses mthodes mprisables, cet ennemi a trouv le dfaut de notre cuirasse et qu'il ne m'est pas possible de le combattre seul ? Les mots taient visibles. Ils tombaient de ses lvres comme des joyaux. Regardez-le ! Regardez-le bien. Ils regardrent. Max Vandenburg tout ensanglant. Pendant que nous parlons, il vient se glisser dans votre voisinage. Il vient s'installer  ct de chez vous. Il vient vous infester avec sa famille et il va bientt prendre votre place. Il... Hitler considra Max d'un air dgot. Il ne va pas tarder  tre votre propritaire, et un jour, ce sera lui qui se tiendra, non pas au comptoir de votre picerie, mais dans l'arrire-boutique, la pipe aux lvres. En un clin d'il, vous devrez travailler pour lui, pour un salaire de misre, tandis qu'il aura les poches tellement pleines qu'il pourra  peine marcher. Allez-vous vous laisser faire sans ragir ? Allez-vous vous comporter comme l'ont fait par le pass vos chefs, qui ont brad votre patrie  tout le monde et vendu votre pays contre quelques signatures ? Resterez-vous les bras croiss ? Ou bien... Il se hissa au niveau suprieur des cordes. Ou bien me rejoindrez-vous sur ce ring ?
      Un frisson parcourut Max. L'horreur bredouillait dans son ventre.
      Hitler l'acheva. Me rejoindrez-vous sur ce ring pour qu'ensemble nous vainquions cet ennemi ?
      Dans le sous-sol du 33, rue Himmel, Max Vandenburg sentit sur lui les poings de toute une nation. Un par un, les gens montaient sur le ring et le frappaient. Ils le mettaient en sang. Ils le laissaient souffrir. Des millions d'entre eux, jusqu'au moment o, une dernire fois, il russit  se relever et...
      Il regarda la personne suivante monter sur le ring. C'tait une fillette. Elle traversa lentement le tapis et il remarqua qu'une larme coulait sur sa joue gauche. Elle tenait dans sa main droite un journal.
      Les mots croiss n'ont pas t faits, dit-elle d'une voix douce en le lui tendant.
      L'obscurit.
      Rien que l'obscurit, maintenant.
      Rien que le sous-sol. Rien qu'un Juif.

      Un nouveau rve : Quelques nuits plus tard.

      C'tait l'aprs-midi. Liesel descendit l'escalier du sous-sol, o Max en tait  la moiti de ses pompes.
      Elle l'observa un moment sans qu'il le sache. Lorsqu'elle s'approcha de lui et s'assit, il se redressa et s'adossa au mur. T'ai-je dit que ces temps-ci, je fais un nouveau rve ?
      Liesel se tourna vers lui, curieuse de voir son visage.
      Seulement, c'est un rve que je fais tout veill. Il agita la main en direction de la lampe  ptrole. Parfois, j'teins la lumire et j'attends.
       Vous attendez quoi ?
       Pas quoi, qui, rectifia-t-il.
      Elle se tut un moment. C'tait le genre de conversation qui ncessitait des pauses entre deux changes. Qui attendez-vous, Max ?
      Max resta immobile. Le Fhrer. Le ton tait dpassionn. C'est pour a que je m'entrane.
       Les pompes ?
       Exact. Il se dirigea vers l'escalier de bton. Chaque soir, j'attends dans le noir que le Fhrer descende ces marches. Et quand il arrive, lui et moi, nous nous battons pendant des heures.
      Elle s'tait remise debout. Qui gagne ?
      Il eut envie de rpondre qu'il n'y avait pas de vainqueur, puis il prit conscience de ce qui l'entourait, les bches, les pots de peinture, les journaux qui s'accumulaient un peu plus chaque jour. Il contempla les mots, le long nuage et les silhouettes peints sur le mur.
      Moi, rpondit-il.
      C'tait comme s'il avait ouvert la main de Liesel, dpos les mots au creux de sa paume, puis referm ses doigts.
       Molching, Allemagne, deux personnes parlaient sous terre. Cela ressemblait au dbut d'une blague :
      C'est l'histoire d'un Juif et d'une Allemande qui sont dans un sous-sol...
      Mais cela n'avait rien d'une blague.

      Les peintres : dbut juin.

      Un autre des projets de Max concernait ce qui restait de "Mein Kampf". Chaque page fut dlicatement dchire et pose sur le sol pour recevoir une couche de peinture, puis mise  scher avant de retrouver sa place sous la couverture. Un jour, quand Liesel rentra de l'cole, elle trouva Max, Rosa et Hans occups  peindre ces pages. De nombreuses feuilles schaient dj sur un fil, maintenues par des pingles  linge. C'est sans doute ainsi qu'avait t ralis "L'Homme qui se penchait".
      Tous trois levrent les yeux de leur tche pour l'accueillir, chacun  sa faon.
      Bonjour, Liesel.
       Voici un pinceau, Liesel.
       C'est pas trop tt, Saumensch. O tais-tu encore fourre ?
      Elle se mit  peindre en songeant  ce que Max Vandenburg lui avait racont de son combat avec le Fhrer.

Visions dans le sous-sol, juin 1941 : 
Les coups pleuvent, la foule sort des murs.
Max et le Fhrer dfendent chacun sa peau sur les marches de l'escalier.
Il y a du sang sur la moustache du Fhrer et sur la raie qui,  droite, spare ses cheveux. 
Approche, Fhrer ! dit le Juif en lui faisant signe d'avancer. 
Approche, Fhrer !

      Quand les visions de Liesel s'vanouirent et qu'elle eut termin sa premire page, Papa lui adressa un clin d'il. Maman la rprimanda parce qu'elle avait utilis toute la peinture. Max examinait les pages une  une, peut-tre pour imaginer ce qu'il allait peindre dessus. Plusieurs mois aprs, il peindrait aussi la couverture du livre et lui donnerait un autre titre, d'aprs l'une des histoires qu'il aurait crites et illustres  l'intrieur.
      Cette aprs-midi-l, dans cet endroit secret situ sous le n 33 de la rue Himmel, les Hubermann, Liesel Meminger et Max Vandenburg prparaient les pages du livre "La Secoueuse de mots".
      C'tait bon de faire de la peinture.

      Cartes sur table : 24 juin.

      Ce fut ensuite la septime face du d. Deux jours aprs l'invasion de la Russie par l'Allemagne. Trois jours avant que la Grande-Bretagne et la Russie sovitique n'unissent leurs forces.

      Un sept.
      Vous jetez le d et vous voyez venir la chose, en prenant conscience que ce n'est pas un d rglementaire. Vous dites que c'est de la malchance, mais vous avez toujours su que cela devait arriver. C'est vous qui l'avez introduite dans la pice. La table l'a sentie dans votre haleine. Le Juif dpassait de votre poche depuis le dbut. Vous le portez  votre revers et, quand vous jetez le d, vous savez que a va tre un sept, exactement le chiffre qui va vous nuire. Et c'est un sept. Il vous regarde dans les yeux, rpugnant et miraculeux, et vous partez avec a, qui commence  vous ronger.
      Tout simplement la malchance.
      Voil ce que vous dites.
      Aucune consquence.
      C'est ce que vous vous forcez  croire, mais au fond, vous savez qu'il s'agit du signe annonciateur d'vnements  venir. Vous cachez un Juif. Vous le payez. Vous devez le payer, d'une manire ou d'une autre.

      Rtrospectivement, Liesel se dirait que ce n'tait pas le pire. Lorsqu'elle relaterait son histoire par crit dans le sous-sol, bien d'autres choses se seraient passes entre-temps. Dans tout ce qui tait arriv, la dcision du maire et de sa femme de ne plus donner de travail  Rosa n'tait pas de la malchance. Cela n'avait rien  voir non plus avec le fait de cacher des Juifs. C'tait li  un contexte beaucoup plus large, celui de la guerre. Pourtant, lorsque l'vnement eut lieu, il fut ressenti comme une punition.
      Tout commena une huitaine de jours avant le 24 juin. Comme d'habitude, Liesel ramassa un journal dans une poubelle, prs de la rue de Munich. Elle le glissa sous son bras et l'apporta  Max Vandenburg. Il venait de commencer  le lire lorsqu'il lui lana un coup d'il. N'est-ce pas chez lui que tu portes le lavage et le repassage ? demanda-t-il en montrant une photo en premire page.
      Liesel, qui tait en train d'crire pour la sixime fois sur le mur le mot discussion, prs du nuage et du soleil dessins par Max, s'approcha de lui. Il lui tendit le journal. Si, confirma-t-elle.
      Elle entreprit de lire l'article, dans lequel on citait une dclaration du maire. Certes, affirmait Heinz Hermann, la guerre se droulait parfaitement, mais la population de Molching, comme tous les Allemands responsables, devait s'attendre  des temps plus difficiles et prendre les mesures adquates. On ne sait jamais ce que prparent nos ennemis, expliquait-il, ni de quelle manire ils vont tenter de nous affaiblir.
      Une semaine plus tard, la mise en garde du maire porta ses fruits amers. Liesel se rendit comme d'habitude chez lui, Grande Strasse, et lut quelques pages du "Siffleur" sur le sol de la bibliothque. L'pouse du maire ne se comporta pas de manire anormale (du moins, pas plus que les autres jours) jusqu'au moment o la fillette prit cong.
      Cette fois, lorsqu'elle offrit le livre  Liesel, elle insista pour qu'elle l'emporte. S'il te plat. C'tait presque une supplication. Elle serrait les doigts autour du livre. Prends-le, s'il te plat, prends-le.
      Sensible  l'tranget de l'pouse du maire, Liesel n'osa pas la dcevoir  nouveau. Elle prit le livre  la couverture grise et aux pages jaunissantes et avana le long du couloir. Au moment o elle s'apprtait  rclamer le linge  laver, la femme en peignoir de bain lui adressa un dernier regard navr. Elle alla chercher une enveloppe dans un tiroir de la commode. Je suis dsole. C'est pour ta maman, dit-elle d'une voix rocailleuse  force de ne pas servir.
      Liesel cessa de respirer.
      Elle se sentit soudain mal  l'aise dans ses chaussures. Sa gorge se serra et elle se mit  trembler. Lorsqu'elle finit par prendre la lettre, elle entendit le bruit de l'horloge dans la bibliothque et se rendit compte alors qu'il ne ressemblait pas  un tic-tac, mais plutt aux coups rguliers d'un marteau frappant le sol par en dessous. Quelque chose comme un son venu du tombeau. Si seulement le mien tait prt, se dit-elle, car en ce moment mme, Liesel Meminger aurait voulu mourir. Lorsque les autres clients avaient cess de donner leur linge, cela n'avait pas t aussi douloureux. Il y avait toujours le maire, sa bibliothque et la relation avec son pouse. Un dernier espoir s'enfuyait. Cette fois, c'tait la trahison suprme.
      Comment allait-elle pouvoir affronter sa maman ?
      Pour Rosa, cette petite somme d'argent tait un appoint utile. Cela reprsentait un supplment de farine, un peu de graisse.
      Ilsa Hermann, pour sa part, mourait d'envie de se dbarrasser de Liesel au plus vite. Cela se voyait  sa faon de resserrer son peignoir autour d'elle. Elle s'obligeait  rester l, pour montrer maladroitement ses regrets, mais elle avait hte que ce soit fini. Elle ouvrit de nouveau la bouche. Dis  ta maman..., commena-t-elle. Sa voix tait maintenant plus assure. Dis-lui que nous sommes dsols. Elle entrana la fillette vers la sortie.
      Liesel le sentait maintenant dans les paules. La douleur, l'impact de l'ultime rejet.
      Alors, c'est ainsi ? se dit-elle. Tu me jettes dehors comme a ?
      Lentement, elle prit son sac  linge vide et gagna la porte. Une fois  l'extrieur, elle se retourna. Pour la seconde fois de la journe, elle fit face  la femme du maire. Elle la regarda dans les yeux avec une fiert presque sauvage. Danke schn, Ilsa Hermann lui adressa un ple sourire.
      Si un jour tu as simplement envie de venir lire, dit-elle, tu es la bienvenue. C'tait un mensonge, ou plutt c'est ainsi que le perut Liesel, sous l'effet du choc et de la tristesse.
      Elle tait frappe par la largeur de la porte. Pourquoi donc avait-on besoin d'un tel espace pour franchir le seuil ? Si Rudy avait t prsent, il l'aurait traite d'idiote : c'tait pour pouvoir faire entrer tous leurs meubles, voyons.
      Au revoir, dit-elle. Lentement, dans un mouvement morose, la porte se referma derrire elle.

      Liesel ne s'loigna pas. 
      
      Elle s'assit sur les marches et contempla longuement Molching. Il ne faisait ni chaud ni froid et l'on voyait clairement la petite ville tranquille. Molching tait dans un bocal.
      Liesel ouvrit le courrier. Le maire, Heinz Hermann, exposait en des termes diplomatiques les raisons qui l'obligeaient  se passer des services de Rosa Hubermann. Grosso modo, il expliquait qu'il se montrerait hypocrite s'il continuait  bnficier de petits luxes de ce genre, alors qu'il conseillait  ses administrs de se prparer  des temps plus dociles.
      Un peu plus tard, elle se leva et se dirigea vers la rue Himmel, mais quand elle se retrouva dans la rue de Munich, au niveau de l'enseigne Steiner-Schneidermeister, sa tristesse cda la place  la colre. Ce salopard de maire, chuchota-t-elle. Et sa pathtique bonne femme ! S'il fallait s'attendre  des temps plus difficiles, c'tait une bonne raison pour continuer  employer Rosa, non ? Au lieu de quoi, ils la viraient. Eh bien, ils n'avaient qu' laver et repasser eux-mmes leur fichu linge, dcida-t-elle, comme tout le monde. Comme les pauvres.
      Dans sa main, "Le Siffleur" se crispa.
      Du coup, elle m'a offert le bouquin par piti, pour se donner bonne conscience, murmura-t-elle, sans tenir compte du fait que la femme du maire le lui avait propos auparavant.
      Elle revint sur ses pas, comme elle l'avait dj fait une fois, et se dirigea vers le 8, Grande Strasse. Elle rsista  la tentation de courir. Mieux valait garder son souffle pour les mots.
      En arrivant, elle fut due de voir que le maire n'tait pas l. Il n'y avait aucune voiture tranquillement gare dans la rue, ce qui tait peut-tre prfrable, finalement, car Dieu sait ce qu'elle aurait pu lui faire en ce moment d'affrontement entre riches et pauvres.
      Elle grimpa les marches deux par deux et frappa si fort  la porte qu'elle se fit mal. Ces petits fragments de douleur n'taient pas dsagrables.
      L'pouse du maire recula en la voyant. Elle avait les cheveux lgrement humides et ses rides se creusrent lorsqu'elle lut la fureur sur le visage habituellement ple de Liesel. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Tant mieux, car la fillette, elle, avait des choses  dire.
      Vous croyez que vous allez m'acheter avec ce livre ? dclara-t-elle. Sa voix, quoique tremblante d'motion, sauta  la gorge de la femme. La colre l'aveuglait, mais elle refusa de se laisser arrter. Elle essuya les larmes qui lui venaient aux yeux. Vous pensez tout arranger en me donnant ce Saumensch de bouquin, alors que je vais devoir dire  ma maman qu'on a perdu notre dernier client ? Et vous, pendant ce temps, vous tes ici, bien installe dans votre belle maison.
      L'pouse du maire restait les bras ballants. Son visage s'effondra.
      Pour autant, Liesel ne se dmonta pas. Elle pulvrisa les mots directement dans les yeux de la femme.
      Bien installe avec votre mari. Tous les deux. Elle devint venimeuse. Plus venimeuse et plus mchante qu'elle ne s'en serait cru capable.
      La blessure des mots.
      Oui, la brutalit des mots.
      Elle allait les chercher dans un trfonds qu'elle dcouvrait seulement maintenant et les jetait  la tte d'Ilsa Hermann. Eh bien, il est temps que vous vous occupiez vous-mme de votre linge puant, lana-t-elle. Il est temps que vous admettiez que votre fils est mort. Il a t tu ! Il a t trangl et hach menu il y a plus de vingt ans !  moins qu'il ne soit mort de froid ? Mais de toute faon, il est mort ! Il est mort et, vous voulez que je vous dise, c'est pathtique que vous soyez l,  vous obliger  crever de froid dans votre maison pour souffrir. Vous croyez que vous tes la seule ?

      Immdiatement.
      Son frre fut  ses cts.
      Il lui murmura de se taire, mais lui aussi tait mort et sa voix ne mritait pas d'tre entendue. 
      Il tait mort dans un train.
      On l'avait enterr dans la neige.

      Liesel lui jeta un coup d'il, mais elle n'tait pas capable de s'arrter. Pas encore.
      Ce livre, poursuivit-elle en poussant le petit garon sur les marches, ce qui le fit tomber, je n'en veux pas. Les mots taient plus calmes, mais toujours aussi brlants. Elle lana "Le Siffleur" aux pieds de la femme, chausss de pantoufles. Il heurta le ciment avec un son mat. Je n'en veux pas, de votre bouquin minable...
      Cette fois, elle y parvint. Elle se tut.
      Sa gorge tait devenue un dsert. Plus un seul mot sur des kilomtres.
      Son frre disparut en se tenant le genou.
      Aprs une pause avorte, la femme du maire fit un pas en avant et ramassa le livre. Elle tait toute meurtrie, mais pas par son sourire, cette fois. Liesel le voyait sur son visage. Du sang coulait de son nez et venait lui lcher les lvres. Ses paupires avaient noirci. Des coupures s'taient ouvertes et des blessures apparaissaient  la surface de sa peau. Par l'effet des mots. Des mots de Liesel.
      Le livre  la main, Ilsa Hermann se releva, toute vote, et voulut redire qu'elle tait dsole, mais la phrase lui resta dans la gorge.
      Gifle-moi, pensa Liesel. Allez, gifle-moi.
      Ilsa Hermann ne la gifla pas. Elle se contenta de reculer, dans l'affreuse atmosphre de sa belle maison, et Liesel, une fois encore, se retrouva seule sur les marches. Elle avait peur de se retourner parce qu'elle savait que lorsqu'elle le ferait, le verre qui entourait Molching aurait vol en clats,  sa grande joie.
      
      Pour finir, elle relut la lettre et, arrive prs de la grille, elle en fit une boule serre qu'elle jeta contre la porte, comme un caillou. Je ne sais ce que la voleuse de livres esprait, mais le papier heurta le solide panneau de bois, rebondit sur les marches et atterrit  ses pieds.
      Manqu, constata-t-elle en l'envoyant dans l'herbe d'un coup de pied.
      Elle prit le chemin de la rue Himmel, en imaginant ce qu'il adviendrait de cette boule de papier  la prochaine averse, quand la serre de Molching, rpare, serait retourne. Elle voyait dj les mots en train de se dissoudre, lettre aprs lettre, jusqu' ce qu'il ne reste rien. Que le papier. Et la terre.

      Manque de chance, lorsque Liesel arriva  la maison, Rosa tait dans la cuisine.  Eh bien, o est le linge  laver ? demanda-t-elle.
       Il n'y en avait pas aujourd'hui.
      Rosa alla s'asseoir  la table. Elle avait compris. Soudain, elle eut l'air plus vieux. Liesel imagina  quoi elle ressemblerait si elle dfaisait son chignon et le lchait sur ses paules. Une serviette grise de cheveux lastiques.
      Qu'est-ce que tu as fait l-bas, petite Saumensch ? Le ton tait morne. Son venin habituel tait engourdi.
      C'est entirement ma faute, rpondit Liesel. J'ai insult la femme du maire et je lui ai dit d'arrter de pleurer la mort de son fils. Qu'elle tait pathtique. Du coup, elle a dcid d'arrter pour le linge. Elle saisit un assortiment de cuillres en bois et les posa devant Rosa. Tiens, choisis.
      Rosa en prit une, mais ne s'en servit pas. Je ne te crois pas.
      Liesel tait partage entre le mensonge et la dtresse. Pour une fois qu'elle rclamait une Watschen, elle n'y avait pas droit ! C'est de ma faute, rpta-t-elle.
       Mais non, dit Maman. Elle alla jusqu' se lever et caresser les cheveux de Liesel, qu'elle n'avait pas lavs. Je sais que tu es incapable de dire des choses pareilles.
       Je l'ai fait !
       D'accord, tu l'as fait.
      En quittant la pice, Liesel entendit le cliquetis des cuillres en bois qui taient remises en place dans leur bote mtallique, suivi, lorsqu'elle entra dans sa chambre, du vacarme de l'ensemble, bote et cuillres, jet violemment  terre.

      Un peu plus tard, elle descendit au sous-sol, o Max tait debout dans l'obscurit, visiblement en train de boxer contre le Fhrer.
      Max ? La lumire apparut, telle une pice de monnaie rouge flottant dans un angle. Est-ce que vous m'apprendriez  faire des pompes ?
      Max s'excuta. De temps  autre, il lui soulevait le torse pour l'aider, mais malgr son aspect osseux, Liesel tait forte et ses bras supportaient bien le poids de son corps. La voleuse de livres ne compta pas le nombre de rptitions qu'elle fit ce soir-l  la faible lueur de la lampe, mais cela suffirait  lui donner des courbatures pendant plusieurs jours. Max eut beau lui dire que c'tait trop, elle continua.

      Une fois couche, elle lut avec Papa. Hans Hubermann se rendit compte que quelque chose n'allait pas. C'tait la premire fois depuis un mois qu'il venait s'asseoir auprs d'elle et cela la rconforta quelque peu. Il trouvait toujours les mots qu'il fallait et savait quand il devait intervenir ou au contraire la laisser tranquille. S'il y avait un domaine qu'il connaissait  la perfection, c'tait la personnalit de Liesel.
      C'est le linge qui te tracasse ? demanda-t-il. Elle fit non de la tte.
      Il ne s'tait pas ras depuis plusieurs jours et il se frottait sans cesse les joues et le menton. Son regard d'argent tait paisible et chaleureux, comme toujours lorsqu'il s'agissait de la fillette qui lui avait t confie.
      Quand la lecture vint  son terme, il s'endormit. C'est le moment que Liesel choisit pour ouvrir son cur.
      Papa, chuchota-t-elle, je crois que je vais aller en enfer.
      Ses jambes taient tides, ses genoux froids.
      Elle se rappela les nuits o elle mouillait son lit et o Papa lavait les draps et lui apprenait l'alphabet. Maintenant, elle sentait son souffle sur les couvertures. Elle embrassa ses joues rugueuses.
      Tu as besoin de te raser, dit-elle.
       Tu n'iras pas en enfer, rpondit-il.
      Elle contempla quelque temps son visage. Puis elle s'allongea, se blottit contre lui et, ensemble, ils s'endormirent, tout prs de Munich, certes, mais aussi quelque part sur la septime face du d de l'Allemagne.

La jeunesse de Rudy

       la fin, elle dut le lui donner. 
      Il savait s'y prendre.

      Un portrait de Rudy Steiner juillet 1941 :
      Un filet de boue enserre son visage. Sa cravate est un balancier qui a cess depuis longtemps d'osciller. Ses cheveux citron qu'claire la lampe sont bouriffs et il arbore un sourire absurde et triste.

      Il se tenait  quelques mtres de la marche et il parla avec joie et conviction.
      Alles ist Schiesse, dit-il.
      Tout est de la merde.

      Au cours du premier semestre 1941, pendant que Liesel tait occupe  cacher Max Vandenburg,  voler des journaux et  dire leurs quatre vrits aux pouses de maires, Rudy affrontait de son ct une nouvelle vie, dans les Jeunesses hitlriennes. Depuis dbut fvrier, il rentrait des runions dans un tat pire qu'avant. Souvent, il tait accompagn de Tommy Mller, qui n'allait gure mieux. Il y avait  cela trois raisons.

      Un problme a trois composantes :
1. Les oreilles de Tommy Mller.
2. Franz Deutscher, le colrique chef des Jeunesses hitlriennes.
3. L'incapacit de Rudy  viter d'intervenir.

      Si seulement Tommy Mller n'avait pas disparu pendant sept heures, six ans plus tt, lors d'une des journes les plus froides que Munich ait connues... Ses otites et ses tics nerveux continuaient  entraver le droulement des dfils des Jeunesses hitlriennes, et je peux vous dire que ce n'tait pas une bonne chose.
      Au dbut, la situation se dgrada lentement, mais, au fil des mois, Tommy fut de plus en plus la cible de la colre des chefs des Jeunesses hitlriennes, surtout quand il s'agissait de dfiler. Rappelez-vous l'anniversaire d'Hitler, l'anne prcdente. Pendant quelque temps, ses otites s'aggravrent. Elles avaient atteint un stade o elles lui causaient de vrais problmes d'audition. Il n'entendait pas les ordres qui taient hurls au groupe lorsqu'ils dfilaient en rang. Que ce soit  l'intrieur ou  l'extrieur, dans la neige, la boue ou sous la pluie battante, c'tait pareil.
      Or tout le monde devait s'arrter au mme instant.
      Un seul claquement de pieds ! leur disait-on. Voil ce que veut entendre le Fhrer. Tous unis comme un seul homme !
      Et boum, Tommy.
      Cela venait de son oreille gauche, je crois. C'tait la plus atteinte des deux, et lorsqu'un Halte acide vrillait les oreilles de tous les autres, Tommy continuait  marcher, sans se rendre compte de rien. L'effet tait comique. Le malheureux arrivait  changer en un clin d'il un impeccable dfil en chaos.
      Un samedi de dbut juillet, aprs une nime tentative de dfil rate  cause de Tommy, Franz Deutscher (un nom parfait pour un parfait jeune nazi) en eut par-dessus la tte.
      Mller, du Affe ! Son paisse chevelure blonde lui massa le crne et ses paroles malaxrent le visage de Tommy. Espce de singe, qu'est-ce qui se passe ?
      Apeur, Tommy se recroquevilla, mais sa joue gauche continua  tressauter d'un air joyeux, comme s'il riait, triomphant, et prenait la semonce du bon ct. Et cela ne plaisait pas du tout  Franz Deutscher. Il foudroya Tommy de son regard ple.
      Eh bien ? interrogea-t-il. Qu'est-ce que tu rponds ?
      Les tics de Tommy ne firent que s'accentuer. Tu te moques de moi ?
       Heil, parvint  articuler Tommy dans une tentative dsespre pour se faire bien voir, mais il fut incapable de prononcer le Hitler qui aurait d suivre.
      C'est  ce moment-l que Rudy s'avana. Il se planta face  Franz Deutscher et leva les yeux vers lui. Chef, il a un problme...
       Je m'en suis aperu !
       Aux oreilles, poursuivit Rudy. Il ne peut pas...
       Trs bien ! Deutscher se frotta les mains. Tous les deux, vous allez me faire six fois le tour du terrain. Ils obtemprrent, mais pas assez vite. Schnell ! Sa voix les poursuivit.
      Les six tours accomplis, ils eurent droit  quelques exercices, le genre o il faut courir, s'accroupir, se relever et recommencer. Puis, aprs quinze longues minutes, alors que tout devait tre termin, ils reurent de nouveau l'ordre de s'aplatir au sol.
      Rudy baissa les yeux.
      Un cercle de boue lui souriait de travers. Qu'est-ce que tu peux bien regarder ? semblait-il demander.
      Au sol ! ordonna Franz.
      Rudy se mit  plat ventre.
      Debout ! Franz sourit. Un pas en arrire ! Ils obtemprrent. Au sol !
      Le message tait clair, et maintenant Rudy l'acceptait. Il plongea dans la boue et retint son souffle.  ce moment-l, alors qu'il tait allong l'oreille contre le sol dtremp, l'exercice prit fin.
      Vielen Dank, meine Herren, dit poliment Franz Deutscher. Merci beaucoup, messieurs.
      Rudy se mit  genoux, fit un peu de jardinage dans son oreille et regarda Tommy.
      Tommy ferma les yeux et un tic le secoua.

      Ce jour-l, lorsqu'ils regagnrent la rue Himmel, Liesel jouait  la marelle avec quelques enfants plus jeunes. Elle portait encore son uniforme de la BDM. Du coin de l'il, elle aperut leurs silhouettes mlancoliques qui se dirigeaient vers elle. L'un des deux la hla.
      Ils se retrouvrent devant les marches de la maisonnette de bton des Steiner et Rudy lui raconta ce qui s'tait pass.
      Au bout de dix minutes, Liesel s'assit.
      Au bout de onze minutes, Tommy, qui s'tait install  ct d'elle, dclara : C'est ma faute, mais Rudy balaya son affirmation avec un demi-sourire, tout en passant le doigt sur une trane de boue. C'est ma... tenta  nouveau de dire Tommy, mais cette fois Rudy le coupa, l'index point sur lui.
      S'il te plat, Tommy, tu arrtes ! Il arborait une trange expression de satisfaction. Liesel n'avait jamais vu quelqu'un paratre  la fois si malheureux et si plein de vie. Occupe-toi de tes tics, reprit-il, avant de poursuivre son rcit.
      Il faisait les cent pas.
      Tout en se bagarrant avec sa cravate.
      Ses paroles, lances en direction de Liesel, atterrissaient sur la marche de bton.
      Ce Deutscher nous a bien eus, hein, Tommy ? rsuma-t-il avec entrain.
      Tommy, entre deux tics, approuva de la tte. C'tait  cause de moi, commenta-t-il.
       Qu'est-ce que j'ai dit, Tommy ?
       Quand a ?
       Maintenant ! Bon, maintenant, tu te tais. 
       D'accord, Rudy.
      Quand Tommy rentra chez lui un peu plus tard, l'air morose, Rudy utilisa une nouvelle tactique, qui lui semblait avoir toutes les chances de russir.
      La piti.
      Devant sa porte, il considra la boue qui avait sch sur son uniforme, puis regarda Liesel dans les yeux avec une expression dsespre. Et si on en reparlait, Saumensch ?
       Si on reparlait de quoi ?
       Tu sais bien.
      Liesel rpondit  sa manire habituelle.
      Saukerl ! s'exclama-t-elle en riant, et elle parcourut les quelques mtres qui la sparaient de chez elle. Un mlange dconcertant de boue et de piti tait une chose, mais cela n'avait rien  voir avec le fait d'embrasser Rudy Steiner.
      Sur le pas de sa porte, Rudy passa la main dans ses cheveux avec un sourire triste. a arrivera un jour, Liesel, la prvint-il. Un jour, tu verras !
      
      Un peu plus de deux ans aprs, quand elle crirait dans le sous-sol, il arriverait  Liesel d'avoir trs envie d'aller le voir dans la maison d' ct, mme si c'tait le petit matin. Elle se rendrait galement compte que c'tait vraisemblablement cette priode des Jeunesses hitlriennes qui avait nourri chez Rudy, et donc chez elle, le dsir de voler.

      Aprs tout, malgr les habituels pisodes pluvieux, l't commenait  s'installer. Les pommes Klar devaient avoir mri. Il y avait d'autres larcins  commettre.

Des perdants

      Au dbut, en matire de vol, Liesel et Rudy prfrrent agir au sein d'un groupe, par scurit. Andy Schmeikl les convia  une rencontre au bord de la rivire. Il serait question, entre autres sujets, d'un plan pour voler des fruits.
      C'est toi le chef, maintenant ? demanda Rudy. Mais Andy secoua ngativement la tte, pli sous le poids de la dception. Visiblement, il aurait aim pouvoir dire le contraire.
      Non. Son ton habituellement froid tait enflamm. Il y a quelqu'un d'autre.

      Le nouvel Arthur Berg
      Il avait les cheveux et le regard flous, et c'tait le genre de dlinquant qui vole non pas par besoin, mais par plaisir. Il s'appelait Viktor Chemmel.

      Au contraire de la plupart de ceux qui se livraient au vol sous ses diffrentes formes, Viktor Chemmel ne manquait de rien. Il vivait dans le meilleur quartier de Molching, dans une villa qu'on avait dsinfecte quand on avait chass les Juifs. Il avait de l'argent. Il avait des cigarettes. Mais il voulait plus encore.
      Ce n'est pas un crime de vouloir plus, proclama-t-il en s'allongeant dans l'herbe parmi les autres adolescents runis autour de lui. En vouloir plus est un droit fondamental pour les Allemands. Que dit notre Fhrer ? Il fournit lui-mme la rponse. Que nous devons prendre ce qui nous appartient de droit !
      Au premier abord, Viktor Chemmel tait un simple baratineur. Malheureusement, quand il le voulait, il possdait un charisme indniable, une sorte de suivez-moi.
      Lorsque Rudy et Liesel s'approchrent du groupe au bord de la rivire, la fillette l'entendit poser une autre question. Alors, o sont ces deux tordus dont vous m'avez rebattu les oreilles ? Il est dj quatre heures dix.
       Pas  ma montre, dit Rudy.
      iktor Chemmel se redressa sur un coude. Tu n'as pas de montre.
       Qu'est-ce que je ferais ici, si j'avais de quoi m'en acheter une ?
      Le nouveau chef se redressa et sourit, dcouvrant une dentition blouissante. Il se tourna ensuite ngligemment vers Liesel. Et qui est la petite pute ? Liesel, habitue aux injures, se contenta de fixer son regard embrum.
      L'an dernier, dit-elle, j'ai vol au moins trois cents pommes et des dizaines de pommes de terre. Les barbels ne me font pas peur et je vaux autant que tous les autres.
       C'est vrai ?
       Oui. Elle ne cilla pas. Je veux simplement ma part de ce qu'on fauche. Quelques pommes ici ou l. Quelques restes pour mon ami et moi.
       Bon, a doit pouvoir se faire. Viktor alluma une cigarette et la porta  ses lvres. Il souffla ostensiblement la fume au visage de Liesel.
      Elle ne toussa pas.

       part son chef, la bande tait la mme que l'anne passe. Liesel se demandait pourquoi l'un des autres garons n'avait pas pris la relve, mais, en les observant tour  tour, elle comprit qu'ils en taient incapables. Ils n'avaient aucun scrupule  voler, mais il fallait qu'on leur dise quoi. Ils aimaient que quelqu'un le leur dise et Viktor Chemmel aimait tre ce quelqu'un. C'tait un chouette microcosme.
      Pendant un moment, Liesel regretta Arthur Berg. Ou bien celui-ci serait-il tomb, lui aussi, sous l'influence de Chemmel ? Aucune importance, aprs tout. Liesel savait simplement que le nouveau chef de la bande avait la fibre d'un tyran, au contraire d'Arthur Berg. L'an pass, si elle tait reste coince dans un arbre, Arthur serait revenu la chercher, mme s'il affirmait le contraire. Viktor Chemmel, lui, ne prendrait mme pas la peine de se retourner. a, elle l'avait tout de suite compris.
      Viktor s'tait lev et considrait le garon dgingand et la fillette  l'air mal nourri. Alors, vous avez envie de voler avec moi ? demanda-t-il.
      Qu'avaient-ils  perdre ? Ils hochrent affirmativement la tte.
      Viktor s'approcha de Rudy et l'empoigna par les cheveux. Je veux te l'entendre dire.
       Absolument, dit Rudy, avant d'tre repouss schement, frange en premier.
       Et toi?
       Moi aussi, bien sr. Liesel fut assez rapide pour s'viter le mme traitement.
      Viktor sourit. Il crasa sa cigarette, prit une profonde inspiration et se gratta le torse. Messieurs, petite pute, il me semble qu'il est temps d'aller faire nos courses.
      Tandis que le groupe s'branlait, Liesel et Rudy fermrent la marche, selon leur habitude.
      Il te plat ? chuchota Rudy. 
       Et  toi ?
      Il se tut un instant. Pour moi, c'est un vrai salopard.
       Pour moi aussi.
      La distance commenait  se creuser entre les autres et eux.
      Dpchons-nous, on prend du retard, dit Rudy.

      Ils atteignirent la premire ferme au bout de quelques kilomtres. En arrivant, ils reurent un choc. Les arbres qu'ils imaginaient chargs de fruits taient maigres et souffreteux, avec  peine quelques malheureuses pommes sur chaque branche. La ferme suivante offrait le mme spectacle. Peut-tre la saison tait-elle mauvaise. Ou alors ils arrivaient trop tard.
       la fin de la journe, au moment du partage, Liesel et Rudy reurent une minuscule pomme pour eux deux. Il faut reconnatre que le butin tait incroyablement pauvre et Viktor Chemmel ne laissait rien au hasard.
      Comment t'appelles a ? demanda Rudy, le fruit au creux de la main.
      Viktor ne prit mme pas la peine de se retourner.  quoi a ressemble ? Il lanait les paroles par-dessus son paule.
      Une seule mochet de pomme ?
       Tiens ! Une pomme  demi mange leur fut lance. Elle atterrit par terre, sur le ct entam. Vous pouvez avoir celle-ci aussi.
      Rudy tait furieux. Va te faire voir. On n'a pas fait quinze kilomtres  pied pour une minable pomme et demie, n'est-ce pas, Liesel ?
      Liesel ne rpondit pas.
      Elle n'en eut pas le temps. Avant mme qu'elle ait pu ouvrir la bouche, Rudy se retrouvait par terre, les bras en croix, Viktor Chemmel  califourchon sur lui, les mains autour de sa gorge.  la demande de son chef, Andy Schmeikl rcupra les pommes.
      Tu lui fais mal, dit Liesel.
       Tu crois ? Viktor souriait de nouveau. Elle avait horreur de ce sourire.
      II ne me fait pas mal. Les mots sortaient difficilement de la bouche de Rudy, devenu carlate. Son nez se mit  saigner.
      Viktor lui serra encore un peu le cou, puis le lcha. Il se releva, fit ngligemment quelques pas et dclara : Debout, mon vieux. Rudy choisit la voie de la sagesse et obtempra.
      Viktor s'approcha de lui et lui tapota le bras. Puis il chuchota : Je te suggre de dgager, petit, sauf si tu prfres que je transforme ce filet de sang en fontaine. Il se tourna vers Liesel. Et emmne ta petite salope avec toi.
      Personne ne remua le petit doigt.
      Alors, qu'est-ce que tu attends ?
      Liesel prit la main de Rudy et ils s'en allrent, non sans que Rudy se soit retourn une dernire fois pour cracher un jet de salive mle de sang aux pieds de Viktor Chemmel. Ce qui suscita une dernire remarque.

      Une petite menace de Viktor Chemmel  l'attention de Rudy Steiner : 
      Tu me le paieras un jour, mon pote.

      On peut dire ce qu'on veut de Viktor Chemmel, mais il ne manquait ni de patience ni de mmoire. Il lui fallut environ cinq mois pour mettre sa menace  excution.

Croquis

      Si l't de 1941 commenait  se dresser comme une muraille autour de Rudy et de Liesel, il se droulait sous forme d'criture et de peinture pour Max Vandenburg. Dans ses pires moments de solitude au fond de son sous-sol, les mots s'accumulaient peu  peu autour de lui. Les visions se mirent  pleuvoir et, de temps  autre, elles lui chappaient des mains.
      Il avait ce qu'il appelait sa petite ration d'outils :
      Un livre peint.
      Une poigne de crayons.
      Des ides plein la tte.
      Et il les assemblait comme un simple puzzle.

      Au dpart, il avait eu l'intention d'crire sa propre histoire.
      Il avait dcid de coucher sur le papier ce qui lui tait arriv  les vnements qui l'avaient conduit dans un sous-sol de la rue Himmel , mais le rsultat fut tout autre. L'exil de Max donna naissance  quelque chose de compltement diffrent, des penses qui lui traversaient l'esprit et qu'il choisit de retenir, car elles sonnaient juste. Elles taient plus relles que les lettres qu'il crivait  sa famille et  son ami Walter Kugler, en sachant pertinemment qu'il ne pouvait les envoyer. L'une aprs l'autre, les pages profanes de "Mein Kampf" devenaient une srie de croquis, qui rsumaient  ses yeux les faits  l'origine de son changement de vie. Certains prenaient quelques minutes. D'autres des heures. Il rsolut de donner  Liesel le livre une fois achev, lorsqu'elle aurait l'ge de le lire et, esprait-il, que toute cette absurdit aurait pris fin.
      Ds l'instant o il posa son crayon sur la premire page peinte, il garda le livre en permanence auprs de lui. Parfois, il dormait avec.
      Une aprs-midi, aprs ses pompes et ses abdominaux, il s'endormit, assis contre le mur du sous-sol. Quand elle descendit, Liesel dcouvrit le livre pos prs de lui, en appui sur sa cuisse, et elle ne put rsister  la curiosit. Elle se pencha et le ramassa, pensant que Max allait se rveiller. Mais il ne bougea pas. Elle entendait  peine le bruit lger de son souffle, tandis qu'elle ouvrait le livre et regardait quelques pages au hasard...
      
      Effraye, elle remit le livre  sa place, contre la cuisse de Max.
      Elle sursauta en entendant une voix.
      Danke schn, disait-elle. Liesel se tourna vers le propritaire de cette voix et vit qu'un petit sourire de satisfaction flottait sur ses lvres.
      Seigneur ! s'exclama-t-elle, vous m'avez fait peur, Max !
      Il se rendormit et Liesel remonta l'escalier en emportant cette pense avec elle.
      Vous m'avez fait peur, Max.
(note du transcripteur : 2 croquis lgends non adapts)
1) Pas le Fhrer - le chef d'orchestre
2) Belle journe, n'est-ce pas ?

Le siffleur et les chaussures

      Le mme schma se poursuivit jusqu'au milieu de l'automne. Rudy essayait de son mieux de survivre aux Jeunesses hitlriennes. Max faisait ses pompes et ses croquis. Liesel trouvait des journaux et crivait des mots sur le mur du sous-sol.
      Il faut signaler nanmoins que tout schma prsente au moins un petit dfaut, qui va un jour le faire trbucher ou basculer d'une page  l'autre. Ici, en l'occurrence, le facteur principal fut Rudy. Ou du moins, Rudy et un terrain de sport frachement recouvert d'engrais.
      Fin octobre, les choses suivaient apparemment leur cours. Un gamin affreusement sale descendait la rue Himmel. Dans quelques minutes, il retrouverait sa famille et leur raconterait un mensonge,  savoir que les membres de sa section des Jeunesses hitlriennes s'taient vu donner un supplment d'exercices sur le terrain. Ses parents s'attendraient mme  quelques clats de rire. Mais il n'y en aurait pas.
      Aujourd'hui, Rudy n'avait pas le cur  rire, ni  mentir.
      Ce mercredi-l, Liesel s'aperut que Rudy Steiner n'avait pas de chemise. Et qu'il tait furieux.
      Qu'est-il arriv ? demanda-t-elle en le voyant passer devant elle.
      Il fit machine arrire et lui tendit la chemise. Sens ! dit-il.
       Comment ?
       Tu es sourde ? Sens !
       contrecur, Liesel se pencha et huma la chemise brune. Jsus, Marie, Joseph ! C'est de la...?
      Rudy hocha affirmativement la tte. J'en ai sur le menton, aussi. Sur le menton ! Une chance que je n'en aie pas aval !
       Jsus, Marie, Joseph !
       Aux Jeunesses hitlriennes, ils venaient juste de fertiliser le terrain. Il jeta  nouveau un il dgot  sa chemise. C'est de la bouse de vache, je crois.
       Est-ce que, comment s'appelle-t-il dj, Deutscher, tait au courant ?
       Il dit que non, mais il avait un sourire jusqu'aux oreilles.
       Jsus, Marie...
       Tu pourrais arrter de rpter a ?
      Ce dont Rudy avait besoin,  ce moment prcis, c'tait une victoire. Il avait perdu dans son affrontement avec Viktor Chemmel. Il avait eu problme sur problme aux Jeunesses hitlriennes. Il ne demandait rien de plus qu'une petite part de triomphe et il avait bien l'intention de l'obtenir.
      Il poursuivit son chemin mais, en arrivant devant sa porte, il changea d'avis et revint lentement vers Liesel.
      D'une voix calme, il dclara : Tu sais ce qui me remonterait le moral ?
      Liesel se contracta. Si tu crois que je vais te... dans cet tat...
      Il eut l'air du de sa rponse. Non, pas a. Avec un sourire, il se rapprocha d'elle. Autre chose. Il rflchit quelques instants, puis leva la tte. Regarde-moi, je suis dgotant. Je pue la bouse de vache, ou la crotte de chien, si tu prfres, et comme d'habitude, je meurs de faim. Il s'interrompit, puis reprit : Franchement, j'ai besoin d'tre gagnant  un moment, Liesel.
      Elle le savait.
      Elle se serait rapproche de lui s'il n'y avait eu cette odeur.
      Voler.
      Il fallait qu'ils volent quelque chose.
      Non.
      Il fallait qu'ils rcuprent quelque chose. N'importe quoi. Mais sans attendre.
      Juste toi et moi, cette fois, suggra Rudy. Sans un Chemmel ou un Schmeikl. Juste nous deux.
      Malgr elle, elle sentit ses mains la dmanger, son pouls s'acclrer et sa bouche sourire. Tout a en mme temps. Super.
       Au poil. Rudy ne put retenir un sourire fertilis. On dit demain ?
      Liesel hocha affirmativement la tte. Demain.
      
      Leur plan tait parfait,  un dtail prs : Ils ne savaient par quoi commencer.
      Il n'y avait plus de fruits. Rudy tordit le nez  l'ide de drober des pommes de terre et des oignons, et d'un commun accord ils dcidrent de ne pas s'attaquer de nouveau  Otto Sturm et  sa bicyclette charge de produits de la ferme. Une fois, c'tait immoral. Deux fois, c'tait dgueulasse.
      O va-t-on ? demanda Rudy.
       Comment le saurais-je ? C'tait ton ide, n'est-ce pas ?
       Cela ne t'empche pas de rflchir de ton ct. Je ne peux penser  tout.
       Tu es incapable de penser  quelque chose...
      Ils continurent  se disputer tout en traversant Molching. Une fois sortis de la ville, ils aperurent les premires fermes et les arbres qui se dressaient comme des statues macies. Les branches taient grises et, quand ils levrent les yeux, ils ne virent que des branches dpouilles et un ciel vide.
      Rudy cracha par terre.

      Ils traversrent  nouveau Molching, tout en mettant des suggestions.
      Et Frau Diller ?
       Frau Diller ?
       Peut-tre que si l'on disait "Heil Hitler" avant de faucher quelque chose, a marcherait.
      Aprs avoir arpent la rue de Munich pendant une heure ou deux, ils furent sur le point d'abandonner. La nuit tombait. a ne rime  rien, dit Rudy, et je n'ai jamais eu aussi faim. Bon sang, j'ai les crocs. Il fit encore quelques pas et se retourna. Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Liesel s'tait en effet fige sur place, comme frappe par une rvlation soudaine.
      Pourquoi n'y avait-elle pas pens plus tt ?
      Eh bien ? Rudy commenait  s'impatienter. Qu'est-ce qu'il y a, Saumensch ?
      Liesel s'interrogeait. Devait-elle vraiment mettre son plan  excution ? Pouvait-elle vraiment se venger de quelqu'un de cette manire ? Pouvait-elle mpriser quelqu'un  ce point ?
      Elle se mit  marcher en sens inverse. Quand Rudy la rattrapa, elle ralentit lgrement, dans l'espoir de s'claircir un peu les ides. Aprs tout, la culpabilit tait dj l. La graine avait germ et formait une fleur aux sombres feuilles. Liesel rflchit encore un peu. Au carrefour, elle s'arrta.
      Je connais un endroit, dit-elle.

      Ils franchirent la rivire et montrent la colline.
      Sur Grande Strasse, ils furent frapps par la splendeur des demeures. Les portes d'entre cires brillaient comme des miroirs, et les tuiles des toits, parfaitement incurves, ressemblaient  des postiches. Murs et fentres taient impeccables et c'est tout juste si les chemines n'exhalaient pas des ronds de fume.
      Rudy freina des quatre fers. La maison du maire ?
      Liesel approuva d'un signe de tte, l'air srieux. Un silence, puis : Ils ont vir Rosa.
      Au moment o ils tournaient en direction de la demeure des Hermann, Rudy se borna  demander comment ils allaient bien pouvoir y pntrer. Liesel savait. Je connais les lieux, rpondit-elle. Pourtant, quand ils aperurent la fentre de la bibliothque,  l'arrire du btiment, elle reut un choc. La fentre tait ferme.
      Eh bien ? dit Rudy.
      Liesel fit demi-tour. Pas aujourd'hui, rpondit-elle en pressant le pas. Rudy se mit  rire et la rattrapa.
      J'en tais sr ! s'exclama-t-il, je te connais, sale petite Saumensch. Tu serais incapable de rentrer l-dedans mme si tu avais la cl.
      Liesel prfra ignorer le commentaire de Rudy. Elle acclra encore l'allure. a t'ennuie ? Il suffit d'attendre l'occasion. Au fond d'elle-mme, elle prouvait une vague satisfaction de n'avoir pu pntrer dans la maison, mais elle refusait de l'admettre. Elle se faisait des reproches. Pourquoi, Liesel, as-tu explos lorsqu'ils ont dcid de se passer des services de Rosa ? se demandait-elle. Pourquoi n'as-tu pas ferm ton clapet ? Si a se trouve, la femme du maire va mieux depuis que tu lui as hurl dessus. Peut-tre qu'elle s'est reprise et qu'elle va arrter de se geler dans cette maison et laisser la fentre ferme, maintenant... Tu n'es qu'une stupide Saumensch, ma pauvre !

      Toutefois, la semaine suivante, lors de leur cinquime visite sur les hauts de Molching, la situation avait chang.
      La fentre ouverte laissait entrer un souffle d'air.
      Ce qui suffisait.

      Rudy s'arrta le premier. Il donna un petit coup dans les ctes de Liesel avec le plat de la main. La fentre est ouverte, non ? chuchota-t-il. Son impatience tait tangible, comme un avant-bras qui serait venu se poser sur l'paule de la fillette.
      Jawohl, rpondit-elle. Elle l'est.
      Et cela lui rchauffa le cur.
      
      Les fois prcdentes, quand ils avaient trouv la fentre hermtiquement ferme, la dception apparente de Liesel cachait un soulagement intense. Aurait-elle le culot d'entrer ? Et pour qui, ou pour quoi, en fait, allait-elle s'introduire dans la maison ? Pour Rudy ? Pour trouver de quoi manger ?
      Non. L'horrible vrit tait qu'elle se moquait de la nourriture et que Rudy, mme si elle s'en dfendait, ne jouait qu'un rle de second plan dans son projet. Ce qu'elle voulait, c'tait le livre. "Le Siffleur". Elle n'aurait pas voulu le recevoir des mains d'une vieille femme pathtique et solitaire. Cela paraissait un peu plus acceptable de le voler. Bizarrement, elle considrait que voler ce livre tait un peu comme le mriter.

      L'ombre gagnait.
      Tous deux se dirigrent vers la demeure massive et immacule. Ils rassemblrent leurs ides.
      Tu as faim ? chuchota Rudy.
       Je suis affame. De lecture.
      Regarde, une lumire vient de s'allumer  l'tage.
       J'ai vu.
       T'as toujours faim, Saumensch ?
      Un petit rire nerveux les secoua. Ils devaient maintenant dcider lequel des deux pntrerait dans la maison et lequel monterait la garde. En tant que garon, Rudy estimait devoir tre l'agresseur, mais visiblement Liesel connaissait bien les lieux. C'tait  elle de s'y introduire. Elle savait  quoi cela ressemblait de l'autre ct de la fentre.
      Elle le dit  haute voix. C'est moi qui y vais.
      
      Liesel ferma les yeux. Hermtiquement.
      Elle s'obligea  se souvenir,  revoir en imagination le maire et sa femme. Elle visualisa l'amiti qui tait ne entre Ilsa Hermann et elle, et veilla  ce qu'elle soit repousse  coups de pied dans les tibias. Le systme fonctionna. Elle les dtesta.

      Aprs avoir observ la rue, ils traversrent la cour en silence.
      Ils s'accroupirent sous la fentre entrouverte. Le bruit de leur respiration s'amplifia.
      Donne-moi tes chaussures, dit Rudy. Tu feras moins de bruit.
      Sans protester, elle dfit ses vieux lacets noirs et abandonna ses souliers sur le sol. Puis elle se redressa et Rudy ouvrit suffisamment la fentre pour qu'elle puisse entrer. Le bruit passa au-dessus de leur tte comme un avion volant  basse altitude.
      Liesel se hissa sur le rebord et s'insinua  l'intrieur. Rudy avait eu raison de lui faire ter ses chaussures, car elle atterrit plus lourdement sur le plancher qu'elle ne l'aurait pens. L'impact fut douloureux pour la plante de ses pieds.
      La pice n'avait pas chang.
      Liesel vacua le sentiment de nostalgie qui la gagnait. Elle s'avana en rampant, puis laissa ses yeux s'habituer  la pnombre poussireuse.
      Que se passe-t-il ? chuchota au-dehors Rudy. Elle le fit taire d'un geste de la main qui signifiait : Halt's Maul  Tiens-toi tranquille.
      De la nourriture, lui rappela-t-il. Trouve de la nourriture. Et des cigarettes, si tu peux.
      Ce n'tait toutefois pas ce que Liesel avait  l'esprit. Elle tait dans son lment, parmi les livres du maire aux couvertures de toutes les couleurs, avec leurs titres gravs en lettres dores ou argentes. Elle sentait l'odeur des pages. C'est tout juste si elle n'avait pas sur la langue le got des mots qui s'accumulaient autour d'elle. Ses pas la conduisirent vers le mur de droite. Elle savait o trouver le livre qu'elle cherchait, mais, lorsqu'elle parvint  l'endroit o tait habituellement rang "Le Siffleur", il n'tait pas l.  sa place, sur l'tagre, il y avait un petit espace vide.
      Elle entendit des pas rsonner au-dessus de sa tte.
      La lumire ! Elle s'est teinte ! chuchota Rudy par la fentre ouverte.
      Scheisse !
      Ils descendent !
      Une ternit s'coula, les quelques secondes ncessaires  Liesel pour se dcider. Elle fit le tour de la pice du regard et aperut "Le Siffleur", qui attendait patiemment sur le bureau du maire.
      Grouille-toi ! lana Rudy. Mais Liesel ne se pressa pas. Elle alla tranquillement prendre le livre. Puis elle traversa la pice jusqu' la fentre, se hissa sur le rebord, et retomba sur ses pieds de l'autre ct. Cela lui fit  nouveau mal, mais aux chevilles, cette fois.
      Cours, cours ! implora Rudy. Schnell !
      Lorsqu'ils se retrouvrent sur la route de la rivire, en direction de la rue de Munich, elle s'arrta pour rcuprer, plie en deux. L'air se figeait dans sa gorge et son sang battait  ses oreilles.
      Rudy tait dans le mme tat.
      Lorsqu'il leva les yeux, il vit le livre gliss sous son bras. Il resta bouche be. Qu'est-ce que... Il ne trouvait pas les mots. Tu as pris un livre ?
      Liesel haletait, maintenant. C'est tout ce que j'ai trouv.
      Malheureusement, Rudy flaira le mensonge. Il la considra, tte penche. Tu n'es pas alle chercher  manger, hein ? Tu as eu ce que tu voulais... C'tait plus une affirmation qu'une question.
      Liesel se redressa. Elle venait de penser  quelque chose. Quelque chose d'atterrant.
      Les chaussures.
      Elle regarda les pieds de Rudy, puis ses mains, puis le sol autour de lui.
      Quoi ? interrogea-t-il. Qu'est-ce qu'il y a ?
       Saukerl ! O sont mes chaussures ? Rudy plit, ce qui confirma les doutes de Liesel. Tu les as laisses l-bas, n'est-ce pas ? suggra-t-elle.
      Rudy jeta des regards dsesprs autour de lui, comme pour nier la ralit. Il eut beau s'imaginer en train de ramasser les chaussures, il savait que ce n'tait pas le cas. Elles n'taient pas l. Elles se trouvaient prs du mur, au 8, Grande Strasse. Une prsence inutile. Pire, dnonciatrice.
      Durmnkopf ! lana-t-il en se donnant une tape sur l'oreille. Catastroph, il contempla les pieds chausss de socquettes de Liesel. Imbcile que je suis ! Il ne lui fallut pas longtemps pour dcider de rparer sa btise. Attends-moi ! dit-il en retournant sur ses pas.
      Ne te fais pas prendre ! cria Liesel. Mais il ne l'entendit pas.
      Pendant son absence, les minutes furent longues.
      La nuit tait maintenant compltement tombe et Liesel s'attendit  recevoir une bonne Watschen en rentrant. Dpche-toi ! murmura-t-elle, mais Rudy n'arrivait toujours pas. Elle s'imagina entendre les hurlements d'une sirne de police qui droulait ses volutes.
      Toujours rien.
      C'est seulement au moment o elle retournait vers l'intersection des deux rues, chausse de ses socquettes humides et sales, qu'elle l'aperut. Il trottait tranquillement dans sa direction, tte haute, une expression triomphante sur le visage. Un sourire dcouvrait ses dents et il tenait les chaussures  la main. J'ai failli y laisser la peau, dit-il, mais j'y suis arriv. Lorsqu'ils eurent franchi la rivire, il lui tendit les chaussures.
      Assise par terre, elle leva les yeux vers son meilleur ami. Danke, dit-elle. Merci.
      Rudy s'inclina lgrement. De rien. Il ne put s'empcher de tenter  nouveau sa chance. Ce n'est pas la peine de demander si j'ai droit  un baiser pour a ?
       Pour avoir rapport mes chaussures, que tu as oublies ?
       D'accord. Il leva les mains pour manifester son accord et continua  parler tout en marchant  ses cts. Liesel refusa de l'couter. Elle entendit seulement la fin. De toute faon, si ton haleine est aussi frache que tes chaussures, j'aurais pas eu envie de t'embrasser.
       Tu m'cures, dit-elle, en esprant qu'il ne pouvait pas voir le petit sourire qui lui avait chapp.
      En arrivant rue Himmel, Rudy s'empara du livre. Il s'arrta sous un lampadaire pour lire le titre et demanda  Liesel de quoi il parlait.
      C'est l'histoire d'un meurtrier, dit-elle d'un ton rveur.
       Rien d'autre ?
       Il y a aussi un policier qui essaie de le capturer.
      Rudy lui rendit le volume.  propos, je pense qu'on va se faire sonner les cloches en rentrant. Surtout toi.
       Pourquoi ?
       Tu sais bien. Ta maman.
       Qu'est-ce qu'elle a, ma maman ? Comme tous les gens qui font partie d'une famille, Liesel se permettait de critiquer les membres de la sienne, mais refusait que quelqu'un d'autre le fasse et ragissait en prenant leur dfense. Qu'est-ce que tu lui reproches ?
      Rudy battit en retraite. Mille excuses, Saumensch. Je ne voulais pas t'offenser.
      Mme dans l'obscurit, Liesel s'apercevait que Rudy changeait. Il grandissait. Son visage s'allongeait. Sa mche de cheveux blonds fonait lgrement et ses traits semblaient se modifier. Ce qui ne changerait jamais, en revanche, c'tait qu'on ne pouvait jamais lui en vouloir longtemps.
      Il y a quelque chose de bon  se mettre sous la dent chez toi ce soir ? interrogea-t-il.
       a m'tonnerait.
       Pareil pour moi. Dommage qu'on ne puisse pas manger des bouquins. Arthur Berg nous a dit quelque chose dans ce genre un jour. Tu t'en souviens ?
      Ils voqurent le bon vieux temps en effectuant les quelques mtres qui les sparaient de leurs maisons respectives. Liesel jetait des coups d'il frquents au "Siffleur" et au titre imprim en noir sur sa couverture grise.

      Avant de rentrer chez lui, Rudy s'arrta quelques instants. Bonsoir, Saumensch, dit-il en riant. Bonsoir, voleuse de livres.
      C'tait la premire fois que Liesel tait appele ainsi et elle ne pouvait dissimuler que cela lui plaisait beaucoup. Comme nous le savons, vous et moi, elle avait dj vol des livres, mais, en cette fin d'octobre 1941, cela devenait officiel. Ce soir-l, Liesel Meminger devint vraiment la voleuse de livres.

Trois actes stupides de Rudy Steiner

      Rudy Steiner, un pur Genie
1. Il vola la plus grosse pomme de terre chez Mamer, l'picier du coin.
2. Accepta le dfi de Franz Deutscher rue de Munich.
3. Tout en schant les runions des Jeunesses hitlriennes.

      Le premier de ces actes tait m par l'avidit. Cela se passa par une aprs-midi morose, typique de la mi-novembre 1941.
      Un peu plus tt, il avait russi  s'insinuer parmi les femmes qui faisaient la queue, munies de leurs tickets de rationnement, et ce avec une sorte de gnie criminel, si je puis oser cette formule. Personne ou presque ne le remarqua.
Il parvint cependant  s'emparer de la plus grosse pomme de terre du lot, celle-l mme que plusieurs personnes guignaient. Sous leurs yeux, le poing d'un gamin de treize ans se tendit vers elle et s'en saisit prestement. Un chur d'imposantes mnagres allemandes s'leva, indign, tandis que Thomas Mamer sortait en trombe de son magasin et se prcipitait sur Rudy.
      Meine Erdpfel ! s'exclama-t-il. Mes pommes de terre !
      Rudy tenait encore le tubercule terreux, si gros qu'il devait s'y prendre  deux mains, et les femmes se rassemblrent autour de lui comme une bande de lutteuses. Il fallait qu'il trouve une excuse de toute urgence.
      Ma famille ... commena-t-il. Un liquide clair se mit opportunment  couler de son nez et il ne fit rien pour l'essuyer. Nous mourons de faim. Ma sur avait besoin d'un manteau neuf. On lui a vol l'ancien.
      Mamer, qui avait saisi Rudy par le col, ne tomba pas dans le panneau. Et tu comptes l'habiller avec une pomme de terre ? demanda-t-il.
       Non, monsieur. Rudy se dvissa le cou pour tenter de lui faire face. L'picier tait taill comme un tonneau, avec deux trous de balle en guise d'yeux. Ses dents taient serres dans sa bouche, comme les spectateurs d'un match de foot sur des gradins. On a chang tous nos points contre un manteau il y a trois semaines et maintenant on n'a plus rien  manger.
      L'picier tenait toujours Rudy d'une main et la pomme de terre de l'autre. S'adressant  son pouse, il lana le mot que redoutait Rudy. Polizei !
      Oh, non ! supplia Rudy. Par piti ! Plus tard, il expliquerait  Liesel qu'il n'avait pas eu peur, mais j'ai la certitude que son cur battait  tout rompre. Pas la police, s'il vous plat, pas la police !
       Polizei. Mamer resta inbranlable, tandis que le garon gesticulait en vain.

      Un professeur se trouvait dans la file, cette aprs-midi-l. Herr Link faisait partie des enseignants de l'cole qui n'taient pas des prtres ou des bonnes surs. Rudy capta son attention.
      Herr Link ! C'tait sa dernire chance. Herr Link, dites-lui, s'il vous plat. Dites-lui  quel point je suis pauvre.
      L'picier jeta un regard interrogateur au professeur.
      Herr Link s'avana. C'est vrai, Herr Mamer. Ce garon est pauvre. Il habite la rue Himmel. La foule, en majorit compose de femmes, se consulta. Tout le monde savait que la rue Himmel n'tait pas exactement l'endroit le plus hupp de Molching. Les gens qui y vivaient taient trs modestes. Il a huit frres et surs.
      Huit !
      Rudy dut rprimer un sourire, mme s'il n'tait pas encore tir d'affaire. Car le professeur faisait un mensonge en sa faveur. Il avait ajout trois enfants  la famille Steiner.
      Il lui arrive souvent de venir en classe le ventre vide, poursuivit Herr Link. Les femmes se consultrent de nouveau. Les paroles de l'enseignant, telle une couche de peinture, craient une atmosphre.
      Et a lui donne le droit de voler mes pommes de terre ? rtorqua l'picier.
       La plus grosse ! lana une des femmes.
       Taisez-vous, Frau Metzing, lui intima Mamer, et elle obit sur-le-champ.

      Au dbut, tous les regards taient fixs sur la nuque de Rudy, puis ils allrent de celui-ci  Mamer, en passant par la pomme de terre, et l'on ne saura jamais ce qui dcida l'picier  pargner le garon.
      tait-ce son ct pathtique ?
      La dignit de Herr Link ?
      L'intrusion de Frau Metzing ?
      Toujours est-il que Mamer reposa la pomme de terre sur le tas et trana Rudy hors du primtre de son magasin. Ne t'avise pas de revenir ! dit-il en lui donnant un coup de pied aux fesses.
      Du dehors, Rudy regarda l'picier qui regagnait son comptoir et s'apprtait  servir la cliente suivante sans mnager ses sarcasmes. Je me demande quelle pomme de terre vous allez me demander, dit l'picier tout en surveillant le garon d'un il.
      Pour Rudy, c'tait un chec supplmentaire.
      
      Le second acte stupide s'avra tout aussi dangereux, mais pour des raisons diffrentes.
      Rudy sortirait de cette altercation avec un il au beurre noir, des ctes fles et une coupe de cheveux.
      Lors des runions des Jeunesses hitlriennes, Tommy Mller continuait  avoir des problmes, et Franz Deutscher attendait que Rudy s'en mle. Ce qui ne tarda pas.
      Rudy et Tommy durent se livrer  toute une srie d'exercices sur le terrain, tandis que les autres rentraient  l'intrieur pour recevoir une leon de tactique. Tout en courant dans le froid, les deux garons pouvaient voir les ttes et les paules de leurs camarades, bien au chaud derrire les fentres. Leur retour auprs du reste du groupe ne mit pas fin  l'exercice. Au moment o Rudy s'installait dans un coin, prs de la fentre, et tait la boue de sa manche, Franz lui posa la question prfre des Jeunesses hitlriennes.
      Quelle est la date de naissance de notre Fhrer, Adolf Hitler ?
      Rudy leva la tte. Pardon ?
      Franz Deutscher rpta la question et Rudy Steiner, cet idiot, qui savait parfaitement que c'tait le 20 avril 1889, rpondit en donnant la date de naissance du Christ, et en ajoutant le lieu, Bethlem, pour faire bonne mesure.
      Franz se frotta les mains.
      Ce qui tait trs mauvais signe.
      Il marcha sur Rudy et lui ordonna d'aller faire quelques tours de terrain supplmentaires.
      Rudy s'excuta.  la fin de chaque tour, Franz lui demanda  nouveau  quelle date tait n le Fhrer. Il fallut attendre qu'il ait fait le septime pour qu'il rponde correctement.
      Le pire se produisit quelques jours aprs cette runion.
      Rue de Munich, Rudy aperut Deutscher qui marchait sur le trottoir avec des copains et il fut pris d'une envie soudaine de lui lancer un caillou. On peut lgitimement se demander ce qu'il avait en tte  ce moment-l. Rien, sans doute. Interrog, il rpondrait probablement qu'il avait le droit de se conduire de manire stupide si cela le tentait.  moins qu'il n'ait t pris d'une sorte de pulsion suicidaire en voyant Franz Deutscher.
      Le caillou atteignit sa cible au niveau de l'pine dorsale, mais moins violemment que Rudy ne l'aurait souhait. Franz Deutscher se retourna et parut ravi de se trouver face  Rudy Steiner, qui tait accompagn de Liesel, de Tommy et de la petite sur de celui-ci, Kristina.
      Filons ! lana Liesel, mais Rudy ne bougea pas.
      On n'est pas aux Jeunesses hitlriennes, lui dit-il. Deutscher et ses copains, plus gs, taient dj sur eux. Liesel resta auprs de son ami, tout comme Tommy, toujours agit de tics, et la fragile Kristina.
      Monsieur Steiner ! Franz se saisit de lui et le projeta sur la chausse.
      Rudy se releva, ce qui nerva encore plus son adversaire. Deutscher le fit tomber de nouveau et le maintint quelques instants au sol en posant un genou sur sa poitrine.
      Ds que Rudy se remit sur ses pieds, le groupe de garons se moqua de Deutscher, ce qui n'arrangea rien. Tu n'es pas capable de lui mettre une bonne trempe, Franz ? demanda le plus grand. Il avait des yeux aussi bleus et aussi froids que le ciel, et sa question dcida Deutscher  envoyer une fois pour toutes Rudy au tapis.
      Des curieux se rassemblrent autour d'eux. Rudy lana un direct  l'estomac de son adversaire, mais il manqua son coup. Au mme moment, le poing de Deutscher s'crasait sur son orbite gauche. Il vit trente-six chandelles et se retrouva  terre sans mme s'en rendre compte. Dans la foule, Deutscher le frappa au mme endroit. Rudy eut l'impression que son il passait au jaune, puis au bleu et au noir pratiquement en mme temps. Trois couches de douleur.
      Les spectateurs taient curieux de savoir s'il allait se remettre sur ses jambes. Cette fois, pourtant, il resta tendu sur le sol froid, dont l'humidit se communiquait peu  peu  ses vtements.
      Il avait toujours des toiles devant les yeux et il ne s'aperut que trop tard de la prsence de Franz au-dessus de sa tte, arm d'un couteau de poche tout neuf et prt  s'en servir contre lui.
      Non ! s'cria Liesel, mais le garon de haute taille la retint. Sa voix grave chuchota  son oreille.
      Ne t'inquite pas, lui dit-il. Il ne va pas s'en servir. Il n'a pas assez de cran.
      Il se trompait.
      
      Franz s'agenouilla auprs de Rudy, se pencha sur lui et murmura :
      Quelle est la date de naissance de notre Fhrer ? Chaque mot tait soigneusement articul. Alors, Rudy, quand est-il n ? Tu peux me le dire, tout va bien, n'aie pas peur.
      Et Rudy ?
      Comment ragit-il ?
      Manifesta-t-il un peu de prudence, ou bien laissa-t-il sa stupidit l'enfoncer un peu plus dans la boue ?
      Il se fit un plaisir de plonger son regard dans les yeux bleu ple de Franz Deutscher. Le lundi de Pques, dit-il  mi-voix.
      Un instant plus tard, le couteau tait appliqu contre sa chevelure. C'tait la seconde coupe de cheveux  laquelle assistait Liesel  cette priode de sa vie. Les cheveux d'un Juif avaient t coups avec des ciseaux rouills. Un couteau tincelant s'attaquait  ceux de son meilleur ami. Personne de sa connaissance n'avait pay pour se faire couper les cheveux, en fait.
      Quant  Rudy, il avait cette anne-l aval de la boue, roul dans du fumier, t  demi trangl par un criminel en herbe, et maintenant, cerise sur le gteau, il tait publiquement humili dans la rue de Munich.
      Sa frange cdait facilement sous la lame, mais quelques cheveux taient arrachs, car ils faisaient de la rsistance.  chaque fois, Rudy grimaait, ce qui envoyait une dcharge douloureuse dans son il au beurre noir. Ses ctes aussi le faisaient souffrir.
       Le 20 avril mille huit cent quatre-vingt-neuf ! martela Franz, avant de disparatre en compagnie de sa bande. Les spectateurs se dispersrent et il ne resta plus que Liesel, Tommy, Kristina et leur ami.
      Rudy restait allong sur le sol humide.
      
      Ce qui nous amne  son troisime acte stupide : son absence aux runions des Jeunesses hitlriennes.
      Il ne cessa pas tout de suite d'y assister, uniquement pour montrer  Franz Deutscher qu'il n'avait pas peur de lui. Au bout de quelques semaines, nanmoins, il ne s'y prsenta plus.
      Firement revtu de son uniforme, il quittait la rue Himmel et continuait sa route avec  ses cts Tommy, son loyal sujet.
      Mais au lieu de rejoindre les Jeunesses hitlriennes, les deux garons sortaient de la ville et longeaient la rivire Amper en faisant des ricochets avec des cailloux, en basculant d'normes rochers dans l'eau et en se livrant  des neries de ce genre. Rudy veillait  salir suffisamment son uniforme pour tromper sa mre, du moins jusqu' ce qu'arrive la premire lettre et qu'il entende l'appel redout depuis la cuisine.
      Au dbut, ses parents le menacrent. Mais il continua  ne pas se rendre aux runions.
      Ensuite, ils le supplirent. Il refusa.
      Ce qui remit finalement Rudy sur le droit chemin, c'est qu'il eut l'occasion de changer de section. Heureusement, d'ailleurs, car s'il ne s'tait pas prsent rapidement aux runions, ses parents auraient cop d'une amende. Son frre an, Kurt, proposa qu'il intgre la section Flieger, spcialise dans l'aviation. On y construisait surtout des avions en modles rduits et il n'y avait pas de Franz Deutscher. Rudy accepta et Tommy vint galement. C'tait la premire fois que le comportement stupide de Rudy avait des consquences positives.
      Dans la nouvelle section,  chaque fois qu'on l'interrogeait sur la date de naissance du Fhrer, il rpondait en souriant le 20 avril 1889, puis il chuchotait une autre date  l'intention de Tommy, par exemple celle de la naissance de Beethoven, ou de Mozart, ou de Strauss. Ils avaient tudi la vie de ces musiciens  l'cole o, malgr sa stupidit vidente, Rudy se montrait brillant.

Le livre flottant (Deuxime partie)

      Dbut dcembre, Rudy Steiner connut enfin le succs, mais d'une manire atypique.
      C'tait une journe froide et calme. On aurait pu croire qu'il allait neiger.
      Aprs l'cole, Rudy et Liesel s'arrtrent au magasin d'Alex Steiner. Au moment o ils rentraient chez eux, ils virent Franz Deutscher, le vieux copain de Rudy, qui tournait  l'angle de la rue. Comme elle en avait l'habitude  cette priode, Liesel portait "Le Siffleur". Elle aimait sentir dans sa main le contact du livre, sa tranche rche, son dos souple. C'est elle qui aperut Deutscher la premire.
      Regarde ! dit-elle en le dsignant du doigt. Deutscher se dirigeait vers eux  grandes enjambes en compagnie d'un autre chef des Jeunesses hitlriennes.
      Rudy se recroquevilla. Il toucha son il encore endolori. Pas cette fois. Il regarda autour de lui. Si l'on passe devant l'glise, on peut longer la rivire et couper par l.
      Liesel le suivit sans discuter et ils russirent  viter son tourmenteur  pour se prcipiter  la rencontre d'un autre.

      Au dbut, ils ne se mfirent pas du groupe de garons qui passaient le pont, cigarette au bec.
      Lorsqu'ils les reconnurent, il tait trop tard pour faire demi-tour.
      Flte ! Ils nous ont vus.

      Viktor Chemmel sourit.
      Il parla d'une voix suave, ce qui signifiait qu'il tait particulirement dangereux  ce moment-l. Tiens, tiens, mais c'est Rudy Steiner et sa petite pute ! Il s'approcha tranquillement et arracha "Le Siffleur" des mains de Liesel. Voyons ce que nous sommes en train de lire, dit-il.
      Rudy tenta de discuter. C'est une affaire entre nous. a ne la concerne pas. Rends-lui son livre.
       Le Siffleur. Chemmel s'adressait maintenant  Liesel. C'est bien ?
      Elle s'claircit la voix. Pas mal. Malheureusement, elle se trahit. Par son regard. Inquiet. Elle sut  quel moment exact Viktor Chemmel avait dcid que le livre lui appartenait dsormais.
      coute bien, dit-il. Cinquante marks et je te le rends.
       Cinquante marks ! C'tait Andy Schmeikl. Voyons, Viktor, on peut s'acheter mille bouquins avec une somme pareille.
       Toi, je ne t'ai pas sonn.
      Andy se tut. Sa bouche se referma d'un seul coup.
      Liesel prit un air imperturbable. Dans ce cas, tu peux le garder. Je l'ai dj lu.
       Alors, dis-moi ce qui se passe  la fin. 
      Malheur de malheur !
      Elle n'tait pas alle si loin.
      Elle marqua un temps d'hsitation et Viktor Chemmel comprit tout de suite.
      Rudy monta au crneau. Ne l'embte pas, Viktor. C'est moi que tu cherches, pas elle. Je ferai ce que tu voudras.
      Viktor le chassa comme une mouche en brandissant le livre, puis il le reprit.
      Non, dit-il, je ferai ce que je voudrai. Sur ces mots, il se dirigea vers la rivire. Tout le monde se prcipita  sa suite. Certains en protestant, d'autres en l'encourageant.
      Cela se passa trs vite, et d'une manire trs dcontracte. Une question fut pose, d'une voix moqueuse et amicale.
      Dites-moi, qui tait le champion de lancement du disque aux jeux Olympiques de Berlin ? Il se retourna, leur fit face et chauffa son bras. Qui tait-ce ? Bon sang, je l'ai sur le bout de la langue. C'tait cet Amricain, non ? Carpenter, ou quelque chose comme a...
       S'il te plat ! C'tait Rudy.

      Viktor Chemmel tourna sur lui-mme.
      Sa main lcha le livre, qui s'envola gracieusement. Il s'ouvrit et les pages battirent au vent tandis qu'il dcrivait une trajectoire dans les airs. Puis, plus tt qu'on ne l'aurait cru, il s'immobilisa et parut aspir par la rivire. Il heurta la surface et se mit  flotter au fil de l'eau.
      Viktor secoua la tte. Pas assez haut. Un lancer mdiocre. Il sourit de nouveau. Suffisant tout de mme pour gagner, hein ?
      Des rires accueillirent ces paroles, mais Liesel et Rudy n'taient dj plus l.
      Rudy avait dval la rive, cherchant  reprer le livre.
      Tu le vois ? s'cria Liesel.
      Il se mit  courir.
      Il continua sa course le long de la rivire. L-bas ! Il s'arrta, l'index tendu pour montrer le livre  Liesel, puis acclra pour le prendre de vitesse. Quelques instants plus tard, il tait son manteau et entrait dans l'eau.
      Liesel ralentit. Elle percevait la douleur de chaque enjambe de Rudy. La morsure du froid.
      Lorsqu'elle fut suffisamment proche, elle vit le livre passer  ct de son ami, mais Rudy le rattrapa. Il tendit la main et parvint  saisir ce qui n'tait plus qu'une masse dtrempe de carton et de papier. Le Siffleur ! lana-t-il. C'tait le seul livre qui flottait sur l'Amper ce jour-l, mais il prouvait tout de mme le besoin de l'annoncer.
      Notons aussi que Rudy ne dcida pas de sortir de l'eau glace ds qu'il eut le livre en main. Il y resta une ou deux minutes. Il n'expliqua jamais pourquoi  Liesel, mais, pour moi, elle savait parfaitement qu'il y avait  cela une double raison.

      Les motivations frigorifies de Rudy Steiner :
1. Aprs des mois d'chec, c'tait le seul moment o il pouvait enfin profiter d'une forme de victoire.
2.  partir de cette attitude altruiste, il n'avait pas de mal  rclamer  Liesel sa faveur habituelle. Comment aurait-elle pu la lui refuser ?

      Tu me donnes un baiser, Saumensch ?
      Il attendit encore un peu avec de l'eau jusqu' la taille, avant de remonter sur la rive et de lui tendre le livre. Son pantalon lui collait  la peau. Il ne s'arrta pas, mais continua  marcher. Pour moi, il avait peur. Rudy Steiner avait peur d'embrasser la voleuse de livres. Il en avait tellement envie. Il devait tellement aimer Liesel. Au point qu'il ne lui rclamerait plus jamais un baiser et qu'il mourrait sans avoir connu le got de ses lvres.
